« J'habite Narbonne et nous souhaitons à plusieurs mettre en place quelque chose (!) qui pourrait aider simplement à accompagner la situation à Lesbos. Peut-on avoir des contacts avec le maire de Mytilène? Avez-vous des idées de ce qui pourrait être utile ? » C'est par ce simple message qu'un beau jour de mars 2016, après avoir vu notre reportage, Jean-Michel Malvis, lecteur assidu de Mediapart, me contacte. Six mois plus tard et après de multiples échanges, je le rencontre enfin, invitée à participer à une réunion publique organisée par ses soins à Narbonne.

Entre-temps, un collectif s'est créé pour soutenir les Grecs mobilisés aux côtés des réfugiés, « Aider ceux qui aident » ; un projet pédagogique s'est monté au collège Victor-Hugo de Narbonne ; deux immenses collectes ont été organisées (chaussettes, thé, produits d'hygiène, matériel scolaire) et acheminées jusqu'à Athènes ; une soirée spéciale a été montée au Théâtre municipal de la ville ; et un rapprochement s'est opéré avec un autre groupe de la région, « SoliGrecs » à Nîmes, qui, depuis le printemps 2015, agit en soutien aux dispensaires grecs autogérés. Bref, une mobilisation est en marche, loin, très loin de l'incapacité de nos dirigeants européens à accueillir les exilés en Europe et des discours ambiants de repli sur soi.

Ce vendredi 23 septembre, je suis donc invitée à participer à une réunion d'information. La salle est pleine. Il y a là la chorale « Chiffons Rouges » qui a chanté à plusieurs reprises dans les rues de la ville pour pouvoir récolter des dons, il y a des Narbonais et des Narbonaises de tous âges, d'autres venus d'un peu plus loin, de Perpignan, de Nîmes... et même de Grèce : nous retrouvons Yorgos, bénévole au squat de l'hôtel City Plaza à Athènes, que nous avions invité pour la soirée exceptionnelle consacrée aux réfugiés organisée, en mai, au Théâtre de la Ville à Paris.

C'est Jocelyn, membre du collectif nîmois, qui ouvre la discussion. « Notre collectif est né de la volonté d'aider les dispensaires grecs autogérés qui se sont créés pendant la crise, quand des milliers de Grecs se sont retrouvés sans couverture sociale. Nous avons commencé au printemps 2015. Très vite, nous avons été rattrapés par la problématique des réfugiés qui ont aussi cruellement besoin de soins... (...) Dans quelques semaines, notre caravane va partir. Nous avons déjà deux fourgons pleins de matériel médical et de médicaments, nous visons un troisième véhicule... Il faut savoir que passer les frontières avec un chargement de médicaments est illégal. Nous assumons ce risque. »

Un petit tract circule, avec la liste des produits que tout un chacun peut donner et des lieux où les déposer. Avec, aussi, un bon de commande pour des produits grecs afin de favoriser coopératives et petits producteurs.

Jean-Michel prend la parole pour raconter son dernier périple, cet été, lorsque lui et Frédérique sont allés distribuer le produit de la deuxième collecte des Narbonnais à Athènes : « Nous avons pris le ferry en Italie, le 14 juillet. Le 15 juillet au matin, quand je me réveille sur le bateau, je tombe sur la télévision en grec et je comprends qu'il s'est passé quelque chose à Nice. Petit à petit, je découvre qu'il s'agit d'un attentat. Je me dis alors que tout cela joue contre nous, qu'en militant pour plus de solidarité on va à contre-courant, et que tout cela va poser la question de comment continuer... »

Frédérique poursuit : « Ce qui nous anime, c'est la lutte contre la peur de l'autre, de l'étranger. Ici on est fils, petit-fils d'étrangers. En 39, on a accueilli les réfugiés espagnols qui fuyaient le franquisme. Malheureusement c'est une histoire qui se répète : les Syriens d'aujourd'hui fuient pour pouvoir vivre. (...) En Grèce, on est venu leur apporter du courage. On a vu des situations très difficiles. Mais je dois dire que nos rencontres nous ont apporté bien plus que nous avons pu donner. Nous n'avons pas vu que de la tristesse. Nous avons aussi vu des mains tendues et connu des grands moments d'amitié. »

Yorgos raconte à son tour l'occupation de l'hôtel City Plaza, à Athènes, où vivent actuellement 432 personnes, parmi lesquels 189 enfants, dont 28 mineurs non accompagnés. « On a voulu passer de la solidarité-charité à la solidarité agressive. On a voulu montrer au gouvernement ce que l'on était capable de faire en prenant possession d'un immeuble abandonné à Athènes et en offrant, avec un budget minimal, des conditions dignes d'hébergement. C'est un projet complètement autogestionnaire, les réfugiés s'occupent eux-mêmes de la cuisine et du ménage. Pour nous, il est important que ces personnes ne soient par reléguées à l'extérieur des villes, qu'elles soient intégrées dans le tissu urbain. Nous avons fait le choix d'installer ce squat dans un quartier au départ plutôt favorable au parti néonazi grec. Or cela se passe très bien avec le voisinnage... La solidarité, c'est la résistance ! Mais sans l'aide et la mobilisation de bénévoles internationaux, on n'aurait pas réussi. C'est grâce à vous que nous existons. »

Tandis que je donne quelques éléments sur le traitement politique des réfugiés à l'échelle européenne, Yorgos rappelle l'état de la situation en Grèce. « Aujourd'hui ils sont environ 60 000 migrants bloqués dans le pays. 60 000, c'est pas la mer à boire. 60 000, c'est rien : on ne remplit même pas un stade de foot. Et il y a tellement d'immeubles abandonnés à Athènes... »

Jean-Michel finit par convoquer l'Histoire pour rappeler l'évidence de se mobiliser : « C'est un moment historique qui se joue. Alors que nous sommes prompts à commémorer ce qui s'est passé pendant la Seconde Guerre mondiale, en particulier dans l'Aude où nous avons maintenant un mémorial au camp de Rivesaltes, il ne faut pas passer à côté de ce qui se déroule aujourd'hui ! Les politiques sont dominés par la peur que les idées réactionnaires l'emportent. Face à cela, il faut montrer qu'on résiste, qu'on a encore des idéaux. Si nous acceptons la situation qui est faite aujourd'hui aux réfugiés en Europe, nous perdons notre âme. »

La soirée se termine autour d'un buffet riche de ce que chaque participant a apporté. La discussion se poursuit, de manière informelle. Beaucoup se disent extrêmement déçus de l'absence des politiques sur le dossier des réfugiés, se demandent comment on en est arrivé à l'accord UE-Turquie, pourquoi on n'accueille pas plus d'exilés en France. Chacun veut continuer d'agir, à son niveau.

  • La « Caravane Solidaire » partira de Vénissieux (banlieue lyonnaise) pour la Grèce le 16 octobre. Une soirée spéciale est organisée sur place la veille, en présence de Stathis Kouvélakis et de Eric Toussaint (CADTM).
  • Du 28 septembre au 15 octobre, différentes opérations de collecte organisées en Bretagne, en Normandie, dans l'Yonne, dans le Gard, à Poitiers, Angers, Auxerre, Grenoble, Marseille... convergent vers Venissieux. Programme complet des rendez-vous ici.
  • Dans le cadre de cette « Caravane Solidaire », à Paris, le collectif « France-Grèce pour la Santé » organise une journée spéciale le 8 octobre au Maltais Rouge, 40 rue de Malte (métro Oberkampf).
  • Parallèlement, à Narbonne, la collecte continue en vue d'un nouveau convoi en début d'année prochaine. Objectif de la collecte : produits d’hygiène pour hommes, femmes, enfants, et matériel scolaire et pédagogique. Lieux de dépôt : Collège Victor Hugo, 5 bd boulevard Marcel Sembat ; Galerie Blend’art, place du forum ; Assoc’ épicée, 2 quai de Lorraine. Pour se tenir informé : le blog de Jean-Michel Malvis.

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