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Billet de blog 10 juil. 2014

"Les changements de paradigme actuels affectent la mobilité des artistes et des opérateurs culturels"

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Fonds Roberto Cimetta
Tenerife, 20 juin 2014
Conférence de clôture de la Réunion des financeurs de la mobilité artistique et culturelle
"Les changements de paradigme actuels affectent la mobilité des artistes et des opérateurs culturels"
Ferdinand Richard

Le champs culturel et les individus qui l'animent sont souvent présentés sous des traits avenants, progressistes, et sembleraient constituer un ensemble pacifique et aimable, où la modération et le consensus prévaudraient.
Des évènements récents et des changements globaux de paradigme conduisent cependant à penser qu'il s'agit plutôt d'une zone de guerre, où la démocratie, la liberté et l'égalité sont des valeurs très relatives.
Dans le même mouvement, la création artistique produit des contenus de loisirs, exprime la liberté de parole, une auto-reconnaissance, le respect des autres, la construction de l'identité, la transcendance de la vie quotidienne. Ces objectifs sont très différents et éventuellement opposables.
Les politiques culturelles sont les outils qui permettent d'en fixer les priorités, et puisqu'elles peuvent varier d'une situation à l'autre, elles peuvent elles aussi générer du conflit.
Les politiques culturelles ne sont donc pas toujours démocratiques, et pas obligatoirement à visée pacifique.
Mais pour le sens commun, penser que ces politiques peuvent être sources de conflits, voire fauteuses de guerre, reste de l'ordre de l'inhabituel.
En effet, le cadre légal référent global (Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, Conventions Unesco, etc.) et ses pré- et post-déclarations (Déclaration d'Arc-et-Senans en 1972, Déclaration de Fribourg, Agenda 21 de la Culture, etc.), bien que peu ou pas mis en oeuvre, peuvent amener à considérer que la Culture procède de la "Diplomatie douce", qu'elle est un point de convergence, un outil de réconciliation.
Nous en sommes loin, et le futur proche n'est pas très encourageant de ce point de vue.
Proposer un tableau de marche en la matière mérite une tentative de description et d'analyse de ces sources de déstabilisation.
Dans les dernières années, des changements fondamentaux se sont produits, affectant directement le développement culturel local, et par conséquent orientant les destinations et les formes de la mobilité des artistes et des opérateurs culturels.
Je n'ai pas l'intention ici de lister tous les changements en cours, mais je souhaiterais évoquer ceux qui ont un impact direct sur cette mobilité, et je les classerai en trois larges catégories:
- les changements économiques ;
- les changements institutionnels ;
- les changements diplomatiques.
Changements économiques:
A cause d'une révolution radicale dans la nature et la fonction de l'Objet Culturel, et dans la nature des canaux de distribution de cet objet, les années actuelles ont vu un changement de leadership dans les industries culturelles globales.
Pour le dire de façon un peu caricaturale, Google remplace Hollywood. La production d'artefacts est soumise aux lois de la Distribution Digitale.
Dans le même temps, de nouveaux fonds d'investissement disposant de forces de frappe financières colossales investissent les champs du cinéma, de la télévision, des contenus, de l'édition papier, de l'entertainment musical, des jeux digitaux, des medias, de l'éducation, etc.
Pour vous donner un ordre de grandeur, sachez que The Shanghai Culture Industry PE Fund a 1,16 milliard d'euros à investir, the Providence Equity Partners (USA, UK, Chine, Inde, Afrique du Sud) 37 milliards de dollars US, des chiffres à comparer avec les programmes européens ou Unesco dédiés, ou aux lignes budgétaires que les états-membres de l'Union Européenne consacrent à leurs programmes respectifs pour la coopération culturelle internationale.
S'y ajoutent de nouveaux et puissants géants de la production de biens culturels, tels que les compagnies privées ou semi-publiques du Brésil, de Chine, d'Afrique du Sud, du Nigeria, de Turquie, de Corée du Sud, etc. Nous rentrons dans l'ère des séries télé populaires de Turquie, du Nigéria, du Brésil, des night-clubs africains monopolisés par les musiques électro-dance des producteurs nigérians ou ghanéens, directement soutenus par les grands noms des studios d'enregistrement de la West Coast américaine, etc. La Chine est aujourd'hui le premier producteur mondial de djembés, la percussion traditionnelle de l'Afrique de l'Ouest, et le plus grand producteur mondial d'objets d'artisanat, qui ne proviennent cependant pas de son fonds culturel.
... Sans parler de l'ascension remarquable des compagnies globales de fournisseurs de téléphonie/internet devenant éditeurs de contenus: aujourd'hui, de grandes sociétés de téléphonie mobile lancent leurs propres labels de musique et d'image, et signent directement des contrats avec les artistes.
Ce que nous avions coutume de nommer globalement "les major-companies" est en total et rapide bouleversement.
L'affrontement tient désormais de la guerre-éclair.
C'est un mirage que de croire que les initiatives d'institutions publiques telles que l'Europe, les Nations Unies ou leurs Etats-membres puissent résister frontalement à ces nouveaux bulldozers (qui, par ailleurs, se soucient bien peu des traités internationaux tels que la Convention sur la Diversité Culturelle, ou même l'article 1 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme concernant l'égalité en dignité). En tout état de cause, cela demanderait des moyens financiers qui sont aujourd'hui hors de portée des uns et des autres.
Chaque jour voit de nouveaux durcissements, prouvant que la monopolisation du soi-disant marché libre est de plus en plus perceptible, et de moins en moins "libre". Très récemment, YouTube a décidé unilatéralement de taxer lourdement les producteurs de musique indépendants utilisateurs de leur réseau. L'accès n'en est plus libre.
Il reste dependant des raisons d'espérer. Les stratégies de ces nouveaux bulldozers reposent sur les mouvements rapides, la circulation accélérée des investissements, la rotation permanente des produits et des marques, ,  des possibilités de profits instantanés et colossaux. Ils négligent ce que nous appelons "les marchés de niche", les marchés très spécialisés et leurs consommateurs, ceux-là même qui confèrent une haute valeur ajoutée à chaque produit, et une satisfaction durable à l'acheteur. Ils considèrent que le bénéfice potentiel n'est pas assez important.
Considérant ce nouveau paradigme, on peut penser qu'il nous faut simplement diversifier les approches et "combler les interstices", que les valeurs de la Culture et ses bénéfices tangibles peuvent aussi se trouver dans l'ingienérie culturelle, dans le renforcement des capacités, dans les savoirs faire purement artistiques, dans le dialogue social, dans le bourgeonnement des émergences, y inclus technologiques, tous éléments occupant une place centrale dans toute production artistique ou culturelle, et non encore soumis au contrôle de ces opérateurs massifs.
La période récente a vu se développer d'intéressantes expérimentations propulsées par de jeunes (et moins jeunes) opérateurs culturels: incubateurs de micro-entreprises culturelles, systèmes de micro-financement, espaces de travail partagés (co-working), "fablabs", réseaux institutionnels locaux dédiés aux start-ups créatives, marchés en ligne, circuits courts, échanges peer-to-peer de toutes natures, etc... Malgré leur fragilité et leur caractère expérimental, ces nouveaux réseaux sont probablement le seul chemin vers un "marché culturel" libre, digne, indépendant, autonome et diversifé, contribuant par conséquent à la liberté de parole.
Partageons-les avec le monde. Ce sera la meilleure voie pour que les nouvelles idées venues d'ailleurs fertilisent notre héritage, rafraîchissent nos sources.
Changement du contexte institutionnel
Un autre changement important est celui que certaines autorités locales ont initié il y a déjà longtemps en ce qui concerne leurs forces créatives.
Il faut s'arrêter ici sur l'incompréhension qui résulte de la confusion faite entre industries culturelles locales et industries culturelles globales. Bien que, en Europe, les autorités aient tendance à les confondre, il faut noter que souvent les secondes représentent la principale menace pour les premières.
De fait, elles ne partagent pas les mêmes objectifs, elles ne fonctionnent pas de manière identique, elles n'évoluent pas dans le même rythme, elles nécessitent des ressources humaines et des investissements différents, etc.
Pourtant, aujourd'hui, dans les cercles institutionnels, il semble bien que les intérêts des industries culturelles globales soient favorisées.
En particulier, ceci conduit à la priorité donnée aux "Triangles d'Or de la créativité" (par exemple Londres/Paris/Amsterdam), où l'on a concentré tous les grands moyens (medias, éditeurs, financeurs, grands établissements culturels), irrésistibles aimants attirant les créatifs dans une mobilité à sens unique, organisant la fuite des cerveaux issus des périphéries. Les extérieurs de ces triangles d'or sont traités en réserves de matériaux bruts, destinées à procurer gratuitement la Recherche et le Développement, et nous assistons en réalité à la confiscation des bénéfices que pourraient légitimement attendre ces autorités locales de leurs investissements dans les champs de l'éducation et de la formation.
Mais le paysage se transforme lentement et sûrement; plusieurs changements politiques en Europe, comme le Traité de Lisbonne (même si certains effets de ce traité sont contestables), ont poussé les autorités locales à revendiquer face au reste du monde leur image de "sources créatives".
Elles ne peuvent pas atteindre cet objectif sans traiter correctement leurs propres créatifs, aux yeux desquels elles doivent aussi apparaître attractives, de manière à freiner la désertification qui les menace.
Et nous devons aussi nous souvenir que dans de nombreux pays européens, y inclus la France, les autorités locales sont depuis longtemps le premier financeur public de la Culture.
En Europe, les trois objectifs des Fonds Structurels (convergence, compétitivité régionale, et coopération), combinés avec les différentes politiques de voisinage, ou encore les éventuels accords bilatéraux avec des régions ou pays non-européens, réaffirment clairement que l'approche inter-régionale ne peut plus être exclue de la Politique Extérieure de l'Europe. Par conséquent, dans son futur schéma de relations internationales, l'Europe doit pleinement intégrer non seulement le dialogue européen des nations et de leurs triangles d'or, mais aussi le réseau multi-latéral et instantané des communautés locales et de leurs sources créatives.
Un autre espoir est suggéré par la lente mais constante dissémination de certains engagements internationaux, tels que la Convention 2005 de l'Unesco sur la protection et la promotion Diversité des Expressions Culturelles. Par exemple, CGLU (Cités et Gouvernements Locaux Unis), un réseau global majeur rassemblant des centaines d'autorités locales à travers le monde entier, travaille depuis plus de dix ans à la mise en place et à l'application de l'Agenda 21 de la Culture, un guide de recommandations concrètes et pratiques à l'usage des politiques publiques locales, dont un des effets est bien d'éviter une spoliation de leurs investissements en la matière par des opérateurs globaux.
Il convient au passage de souligner encore que ce document est proposé par une coalition globale d'autorités locales, et non pas par une coalition de nations.
Il est loisible à chacun d'imaginer que, dans le long terme, cette seconde ligne de front de la guerre culturelle, transformée par un respect mutuel, finira par produire un schéma gagnant-gagnant. Mais ce bénéfice ne sera possible que lorsque les juridictions mondiales feront adopter et appliquer par tous les lois et traités internationaux.
Les concepteurs des politiques culturelles globales doivent désormais être à l'écoute du concert mondial permanent et simultané émis par tous ces clusters locaux, parce que ceux-ci sont à la source de la production des contenus, richesse principale pour le futur de notre planète, au même titre que les ressources énergétiques et minières, et parcequ'ils se connectent d'ores et déjà au quotidien, dans le monde entier, en permanence.
Changement du contexte diplomatique:
Dans certains cercles, l'intéret grandit en ce qui concerne le rôle de la Culture dans les politiques de défense et de sécurité. En Europe, des militaires de haut, grade commencent à envisager l'organisation de séminaires sur le sujet.
Mais pour la plupart des politiciens dans le monde, l'action culturelle ne fait pas encore partie de l'agenda de la défense et de la sécurité, alors même que la notion de "soft power" est désormais un lieu commun (et un quiproquo commun) dans la plupart des stratégies globales.
En Europe, l'espace de discussion dédié à ces concepts de défense est tellement contraint (à cause de la convergence des forces armées, de l'harmonisation des armements et des industries référentes, des héritages coloniaux, etc.) que les concepts originaux n'ont aucune chance d'émerger, d'autant plus que la discussion à cet égard est entièrement confisquée par les grands partis traditionnels.
En conséquence, le seul champ d'investigation possible dans ce domaine reste la réflexion sur les sujets de pré- et post-conflit.
A l'heure où le rythme de l'intégration européenne reste soutenu, les germes du changement de paradigme dans le champ politique sont de plus en plus visibles. On peut en souligner ici trois, tous signifiants dans la perspective d'une stratégie rénovée de Prévention des Conflits
L'instrumentalisation de la Culture par les diplomaties culturelles nationales (nationalistes)
Il apparaît urgent de nettoyer, évacuer, démasquer ce qui se cache derrière la notion poussiéreuse de "diplomatie culturelle", telle qu'elle a été comprise, énoncée et utilisée il n'y a pas si longtemps (cf. Lettre de Cadrage sur la Diplomatie Culturelle, Bernard Kouchner, Ministre français des Affaires Etrangères, Sept. 2009: "La mondialisation s’accompagne d’une compétition accrue dans tous les domaines. La prospérité et la sécurité de notre pays, la promotion de nos intérêts et de nos valeurs passent par une capacité renforcée à projeter notre langue, notre culture, nos idées, notre vision de la société et du monde." "C’est là, j’en suis convaincu, une politique qui relève essentiellement de l’Etat et une des missions fondamentales du ministère des Affaires étrangères et européennes."). Au regard des textes sur la Diversité Culturelle, une telle interprétation du rôle de la Culture n'est plus recevable, car les objectifs spécifiques des autorités locales ne sauraient s'aligner systématiquement sur des disputes bloc-contre-bloc, ne sauraient se soumettre indéfiniment à des héritages coloniaux. Ils sont au contraire motivés par le renforcement d'un partenariat multilatéral au niveau local, par la promotion de leur propre capacité à créer, attirer, participer au dialogue mondial, dans le plein respect de leurs identités.
A cet égard, il n'est peut-être pas inutile de tracer un parallèle avec la frappante simultanéité de la création en France du Ministère de la Culture par le Général De Gaulle dans les années soixante, de sa décision concomitante de sortir du Commandement intégré de l'OTAN, et de l'accession à l'indépendance des anciennes colonies françaises. Ces trois évènements sont mus par une même dynamique politique, et ont depuis lors assigné un rôle précis à la Culture dans la politique étrangère de ce pays.
Au moment où le Général de Gaulle l'a brillamment conçu, ce "mix" politique a parfaitement fonctionné. Mais le monde a changé, et il apparaît aujourd'hui étonnant que 75 % du budget de l'Institut Français provienne du Ministère des Affaires Etrangères, et non pas du Ministère de la Culture. La commande est diplomatique, non-c. En conséquence, la mission première n'est pas d'être un contributeur de la créativité globale, mais de ralentir autant que possible l'inévitable effritement de la souveraineté, de la visibilité, et de l'influence économique que pouvait avoir un ancien pouvoir colonial.
... Encore moins de défendre au niveau du terrain ce qu'est la Diversité Culturelle, même si, de manière ambiguë, la France aime à se présenter comme un de ses champions...
Les échanges culturels internationaux devraient être compris en tant qu'exemple de coopération culturelle, et par conséquent leur rôle dans la facilitation de la Paix devrait être largement reconsidéré.
Le deuxième changement concerne la nécessaire révision des causes de conflit, dans le contexte inquiétant de la théorie du "Choc des Civilisations", qui, malheureusement, continue à frayer son chemin dans les médias occidentaux et les esprits de nos contemporains, des deux côtés de la ligne de front. C'est certainement la menace majeure pour l'équilibre global, dont le messianisme n'est pas compatible avec l'agrément social.
Elle conduit forcément à une révision du rôle de la Culture dans la génération des conflits, comme dans leur résolution.
La plupart des conflits actuels ont de fortes motivations culturelles, de même que de terribles effets secondaires sur la Culture. Combattre le soi-disant inévitable Choc des Civilisations passe obligatoirement par une prise en compte de ce constat.
Au lieu de n'appréhender les conflits qu'au niveau des Etats-Nations, le politique devrait aussi les considérer sous l'angle des antagonismes locaux et de leurs multiples causes, en recherchant leur résolution par la négociation de voisinage, par la réciprocité, par l'acceptation de la Diversité Culturelle.
La Convention de l'Unesco sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, signée par plus de 140 Etats-Nations, souligne aussi le rôle grandissant des autorités locales, des solutions pour la Culture et de la Culture comme solution, introduisant nécessairement la compréhension mutuelle et le respect entre les personnes. C'est bien un élément démontrant que les causes de conflit doivent aussi être prises en compte au niveau local.
En Europe du Sud et dans son voisinage, il n'est pas inintéressant ici de considérer l'échec de la doctrine 5 + 5, qui a lié dix pays de la zone, cinq au Nord (Portugal, Espagne, France, Italie, Malte), cinq au Sud (Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye) dans l'intention d'assurer la sécurité et la paix entre ces deux blocs, avec une approche strictement frontalière et policière, sans aucune considération de la Diversité Culturelle. Cette stratégie n'a réglé ni les disparités économiques, ni les malentendus culturels, ni même le problème de l'immigration clandestine ou du passage des substances et matériels illicites, tous facteurs hautement conflictuels.
Vu des quartiers pauvres de Marseille où je demeure depuis vingt-cinq ans, le troisième changement de paradigme concerne l'interaction grandissante entre "la tranquillité au-dehors et la tranquillité à la maison". Comme l'actualité nous le démontre, il ne semble pas raisonnable de les traiter séparément car elles dépendent de la même communication instantanée et globale. Les bons arguments contre le Choc des Civilisations seront aussi utiles dans nos zones sensibles. Les facteurs de mésentente y sont les mêmes, et portent les mêmes dangers explosifs. La question n'est pas seulement de connaître les filières qui amènent nos jeunes à se transformer en djihadistes, mais quelles erreurs "culturelles" nous avons commises ici, bien en amont, pour que ces filières émergent.
En conséquence, le conflit ne saurait être réduit à une seule dispute de territoire ou de marché, potentiellement éradiquée par des frappes chirurgicales ou des missiles sophistiqués. Nous voyons bien qu'il est aussi généré par une incompréhension culturelle. Depuis la Guerre du Vietnam, nous devrions nous souvenir que la guerre n'est pas seulement technologique, mais aussi culturelle, globale, et digitale.
Conclusions
En réalité, le type de rénovation politique que beaucoup attendent a peu de chances d'apparaître si un certain nombre de fondamentaux ne sont pas respectés, le principal d'entre eux étant le lien organique et indéfectible qui existe entre biodiversité, diversité culturelle et pluralisme démocratique, chacun de ces éléments nourrissant les deux autres, faisant passer le tout de concepts passifs à dynamiques politiques.
Sur ce sujet, la médiocrité des vieilles stratégies est de plus en plus évidente, jour après jour. Un changement radical de l'approche politique se doit d'intégrer des propositions innovantes, transversales, intégrées, et bien sûr culturelles. Certes, c'est un lieu commun de dire que rien ne peut aboutir en la matière sans l'engagement militant et actif du personnel politique. Mais disons le encore: comme nous l'avons toujours fait, nous, artistes et opérateurs culturels, pouvons initier et mettre en oeuvre des dynamiques. Mais si elles ne sont pas relayées par la classe politique, rien ne progresse. Ceci nous renvoie à notre (in)capacité au plaidoyer, au lobby, à la négociation. Nous avons les artistes (et les méta-artistes, comme j'appelle parfois les très bons opérateurs culturels), mais nous avons un urgent besoin de négociateurs.
La question très concrète des visas est certainement sensible, et probablement la plus visible, mais de récentes initiatives de dialogue entre les opérateurs culturels, leurs réseaux, la DG-EAC et la DG-Home de la Commission Européenne apportent de nouveaux éléments, de nouvelles statistiques. Devons-nous définir des formes spécifiques de visas pour des classes spécifiques de citoyens, excluant d'autres catégories de bénéficiaires ? Ou bien allons-nous réorganiser entièrement les méthodes de délivrance, de manière à mieux les accorder avec les accords internationaux qui traitent des Droits de l'Homme, de manière à traiter tous les êtres humains avec le même niveau de dignité ?
La question des visas n'est que la partie émergée d'un iceberg.
Une série de choix reste à faire:
- La mobilité est un investissement à long terme en faveur du développement local, le paradoxe étant que la partie la plus importante du voyage est le moment du retour, lorsque le bénéficiaire partage le bénéfice de son voyage avec sa communauté, dans l'espoir d'un développement à long terme. C'est le moment "du remboursement", et la seule véritable justification au soutien de la collectivité "investisseuse", quelle qu'elle soit. Ce n'est que le début de l'effet à long terme. Incidemment, son effet dans le développement local implique aussi que l'existence du fonds de mobilité soit liée de manière coordonnée et volontaire à d'autres fonds d'aide (micro-banque, fonds de production, etc.).
- "L'échange équitable" doit être la règle. Expression d'une certaine forme d'attitude néo-coloniale, le temps de "l'humanitarisme culturel" est révolu. Les artistes et les opérateurs culturels issus des pays non-occidentaux savent ce qu'ils ont à faire, sont aussi talentueux que ceux de l'Occident, ont développé leur propres initiatives, et recherchent plus des "compagnonnages", des "co-constructions" que de la charité.
- Collectivement, nous devons réinventer les moyens d'établir des diagnostics culturels territoriaux précis, actuels, permanents, car les situations, très différentes d'une géographie à l'autre, sont difficiles à appréhender, à planifier, à évaluer, à comprendre. La mobilité culturelle peut s'épanouir dans le cadre de politiques culturelles démocratiques, acceptées, transparentes. Le diagnostic culturel territorial sera incomplet sans prise en compte de la mobilité.
- Comme sur bien d'autres sujets, et comme déjà mentionné, le nouveau partage du pouvoir culturel entre autorités nationales et locales (privées ou publiques) est un défi de première grandeur, au Sud comme au Nord.
Ce mouvement est en marche, il ne peut pas être stoppé. Il doit être compris, anticipé, négocié, et sera préalable à l'établissement de toute nouvelle politique.
Pour finir, je suis ici, dans les îles Canaries, une des deux capitales mondiales du surréalisme (après la Gare de Perpignan), pays natal d'Oscar Dominguez, directement connecté non seulement avec le centre du Monde, mais avec le centre de la Terre ! Sa complexion volcanique le rappelle à chaque pas.
Comme l'Histoire de l'Humanité le démontre, toute périphérie est un centre.
Et venir d'une périphérie, mouvement centripète, vous donne une force de pénétration. Les pouvoirs centraux s'aveuglent eux-mêmes derrière des armures d'acier, amollissant dans le même temps leurs organes internes par manque d'hybridation.
La garantie de la liberté est la multiplication des visions.
Les artistes regardent le même objet que les autres, mais sous des angles différents. Finalement, ils remettent au centre les individus et leurs choses.
Ils sont probablement les êtres humains les plus réalistes de la Terre.
Je vous remercie de votre attention.
Ferdinand Richard, Tenerife, 20 juin 2014

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