De la fraternité comme croyance

Avec l'amical accord de son auteur, l'écrivain Sid-Ahmed Semiane, je publie ici son élégie à Mgr Henri Teissier, algérien du siècle passé et de celui qui vient.

Henri Teissier © Photo DR. Henri Teissier © Photo DR.

Il y a de l’admirable chez cet homme qui vient de rejoindre son destin. 
Il vient d’achever une œuvre. Pas celle d’un auteur à succès, mais celle d’un Homme en quête constante de soi, de Dieu et de ses semblables. 
Oui, il y a de l’admirable chez cet homme qui vient de nous quitter.  
De l’épique dans sa geste humaniste. Plus qu’un homme d’église, plus puissant que ce statut de religieux aux convictions inébranlables, plus que la foi et le dévouement sacerdotal ici-bas, il avait ce sens inné qui transcende sa propre religion et celle de l’autre. Et dans sa transcendance démiurgique qui nous unissait, le temps d’une rencontre ou d’une amitié, il savait créer une nouvelle religion qui gardait à équidistance la sienne et la vôtre (si vous en aviez) aux vestiaires des croyances. 
Et cette nouvelle religion qu’il savait créer constamment en la présence de l’autre était celle de la fraternité. La Mecque, Jérusalem, le Golgotha, les temples ne définissaient plus l’espace commun ou les liens en devenir. Peu importe alors qui vous étiez. Peu importe comment se nomment vos dieux et vos prophètes. Peu importe la nature de vos dogmes et la direction de vos prières… A mes yeux, la fraternité était sa plus grande croyance. 
Il savait mes doutes. Il savait que je n’étais pas un homme d’un seul Livre et que mes prières empruntaient plusieurs chemins de traverse.  
Il suspectait en moi, avant de l’avoir diagnostiquée, une foi bénigne. Mais je pense qu’au fond de lui-même, il savait aussi que malgré une croyance sûrement imparfaite, malgré mes interrogations méfiantes des religions, j’aimais souvent stationner les tourments de mon âme égarée pas très loin de Dieu. Et ça aussi il le savait. Il avait cette science de la subtilité dans la tendresse de son regard bleu comme le ciel qu’il priait pour les Hommes. Tous les Hommes. 
 
Il y a de l’admirable chez Monseigneur Teissier. 
Je l’ai connu dans les années 90. J’étais tout jeune alors qu’il était déjà archevêque d’Alger. Je connaissais un peu de son histoire. De son engagement avec les « frères et les sœurs » pendant la guerre. La première. Celle des aînés. Comme Monseigneur Duval, un autre brave, Teissier était un nom. Une figure de ce pays malmené par les vents mauvais de l’histoire. 
C’était en 1995. Nous étions en pleine guerre, encore une fois. Plus abjecte. Cette guerre, personne ne nous la faisait, on se la faisait à soi. L’horreur était à son acmé. Chaque jour déversait son lot de tragédie humaine. On creusait les trous, on enterrait à la pelleteuse et on pleurait en silence dans les cimetières où se chuchotaient nos destins. 
Un jour le téléphone sonne et c’était lui. Je ne l’avais alors jamais rencontré. J’entendis sa voix pour la première fois. Un timbre de voix dont la douceur était parfaitement mêlé à une prestance imposante mais jamais écrasante. 
Il me proposa de m’héberger au diocèse. Bienveillant, comme toujours, il estimait que je prenais trop de risques pour ainsi continuer à avoir les mêmes habitudes, tous les jours. L’habitude était devenue mortelle. A cette époque, les gens pouvaient mourir sur le parking de leurs propres habitudes, comme Youcef Sebti, comme Alloula, Mekbel, Belkhenchir, Boucebci, Yamaha, Ouertilane et tant d’autres anonymes… Pendant cette guerre sans nom, changer d’adresse, chercher le refuge pour la nuit ou pour quelques jours étaient la nouvelle gymnastique des Algériens. Tout le monde ou presque s’y pliait.
Je fus bouleversé par sa proposition. Par la délicatesse de son sens de l’altruisme. Il ne me connaissait pas. Il connaissait juste mes écrits.
Je ne pouvais décemment pas dire non, par politesse. Mais dire oui, était tout aussi complexe. Inextricable dilemme. J’étais un vagabond dans l’âme. Papillon en errance constante. Et je m’y plaisais. Le terrorisme n’avait pas dicté mes errances, il les avait juste légitimées. Pour faire bonne figure, une nuit, j’acceptais d’aller au diocèse. J’étais plongé immédiatement dans une ambiance monastique, moi qui étais plutôt habitué aux ambiances bruyantes et enfumées des nuits d’Alger, même sous couvre-feu.   
Repas frugal à 19h, dans le grand réfectoire du diocèse avec ses longues tablées comme celle de la Cène même si on s’asseyait les uns face aux autres et ses hauts-plafonds qui donnaient à l’acoustique une plus forte présence du céleste, du divin.
J’ai partagé la soupe et la prière ce soir-là avec mon ami Djamel Amrani. On se on faisait des messes-basses dans le grand silence des cuillères pieuses. Monseigneur Teissier avait de la tendresse pour Djamel, ce grand poète « indiscipliné », ce grand homme perdu dans sa solitude et noyé dans celle d’un pays subitement devenu fou. C’est lui qui, souvent, lui offrait le gîte et le couvert pour le protéger de ses propres démons, de ses ivresses épiques et de ses douleurs immémoriales qui, en ces temps incertains, pouvaient aboutir sur l’indicible au coin d’une rue ou d’un guet-apens. 
Djamel Amrani était un poète et un poème en même temps. Il avait trop vu pour être impressionné par cette folle violence et souvent, le soir, il avait trop bu, pour être prudent. Monseigneur Teissier était parmi ces gens, pas très nombreux, qui avaient aidé Djamel Amrani le poète, le résistant, le torturé. Sans jamais rien exigé en retour. Ça aussi, je ne l’oublierai pas.  
Je n’ai pas pu accepter plus longtemps l’offre admirable de Monseigneur Teissier. 
La soupe était bonne. La partager avec Djamel Amrani à mes côtés et Teissier pas très loin est un souvenir impérissable. La chambre spartiate, qui m’était réservée avec son petit lit, ce petit secrétaire qui faisait office de bureau, était très confortable. Tous ces hommes et toutes ces femmes de foi qui étaient là étaient fabuleux. Mais manger à 19h, me réveiller à 7h dans le silence de Dieu n’était pas encore pour moi une alternative qu’il fallut saisir coute que coute. Je trahissais Teissier et n’y suis plus revenu, mais je savais que je pouvais le faire à tout moment. Les portes restaient grandes ouvertes. J’ai choisi mes errances, que je repris dès le lendemain avec en tête le doux souvenir de cette douce amabilité.
J’ai revu à plusieurs reprises Monseigneur Teissier. Dans différents endroits, souvent liés au sort de ce pays et de sa tragédie. Je le rencontrais dans « l’intranquillité » de notre histoire, comme dirait Pessoa, un autre poète de la douleur humaine. 
Je me souviendrai de son visage, fermé comme la mort, lors du massacre des sept moines de Tibhirine. Je le revois à Notre-Dame, effondré par la douleur mais debout et digne pour offrir un salam et une parole de paix aux uns et aux autres. En plus de la douleur il s’est trouvé au centre d’un tourbillon, un inextricable conflit diplomatique, militaire, politique et médiatique entre deux Etats qui se méfiaient l’un de l’autre, traînant dans cette méfiance : contentieux historiques et rancunes politiques exacerbées par la violence de ce massacre répugnant et tout ce qu’il pouvait charrier comme tensions. Il l’avait géré tout seul. Mais c’est une autre grande histoire.


Il y a de l’admirable chez cet homme qui vient de nous quitter. 
Said Djaffar a raison de rappeler que cet homme, au crépuscule de sa vie, a été blessé quand, sous prétexte de lutter contre l’évangélisation clandestine, l’imbécillité de certains dirigeants et de leurs relais indigents, se croyant en état de guerre « sainte », mettaient en « évidence la basilique de Notre-Dame et la photo de Henri Teissier pour parler de prosélytisme ».
Lui et les autres ont choisi d’être parmi nous. En nous. Et sont devenus NOUS. Les disqualifier de la sorte avec autant de légèreté est une ignominie. 
De Monseigneur Teissier, je garderai aussi l’histoire de l’Algérien qu’il fut, qu’il choisit d’être, avant même d’avoir en 1965, je crois, la nationalité algérienne, avec Duval. Choisir son destin, choisir qui l’on veut être est nettement plus admirable que d’être tout court. Il a choisi d’être Algérien, comme  Franz et Josie Fanon. Comme Audin. Comme Duval. Comme Iveton. Comme Chaulet. Comme d’autres. Ils ont voulu être Algériens pas pour les papiers, pas pour la nationalité, mais pour autre chose de beaucoup plus grand. De beaucoup plus juste. Avant d’être un drapeau à hisser ou un hymne à chanter, être Algérien était une idée à construire. Une idée en devenir. Et eux l’avaient compris. Et c’est cette idée qui s’est perdue en chemin, c’est cette idée qui s’est effilochée au fil du temps, que nous tentons aujourd’hui de raccommoder.  
Et Monseigneur Teissier fait partie de cette grande idée de l’Algérianité. 
C’est peut-être utile de se le rappeler ce soir. Et certains autres soirs de doute.  


Sid Ahmed Semiane

 

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