Bréviaire algérien de la révolte à l'usage des (mauvaises) oreilles médiatiques

Dans l'étendue de ses signifiants, le soulèvement algérien en cours est porteur d'une lisibilité inouïe à travers ses slogans.

Le spectre des emprunts démontre clairement, et en premier, un ancrage ultra-contemporain, à l'écoute de l'internationale des images et du sens.
La révolte populaire sait aussi replonger dans l'histoire plus ou moins récente, pour raccrocher les wagons de son propre récit. Le militant a de quoi se construire un vocabulaire. Le poète peut y retrouver l'inspiration fuyante. Le théoricien jubiler à l'idée de voir ses hypothèses trouver piste d'atterrissage. Questionné sur les voies institutionnelles et juridiques pour une sortie de crise, un militant en vue a osé cette réponse : « Compilons soigneusement tout ce qui est dit et écrit dans les rues du pays depuis le 22 février, nous en ferons facilement notre nouvelle Constitution »

Le poète cesse un peu de l'être s'il insiste à jouer un peu trop le militant. Le militant, par contre, peut devenir poète s'il sait avec finesse sublimer sa cause. On saura dans le temps si les ultras des clubs de foot ont été des militants inaudibles ou des poètes visionnaires. Ce qui est certain, c'est qu'ils ont mis la barre de la rime bien haute. Et le débordement a opéré sur tout le territoire...

Trois slogans, parmi les plus déclamés et les plus écrits. Saut entre pancarte et mégaphone.

Djeich, Chaab, khawa, khawa : se traduit en français par « Armée, peuple, en fraternité ». Ce slogan est répercuté et interprété sur des plateaux télé français et dans une certaine presse comme un appel au secours à destination de l'ANP (Armée nationale populaire). Si l'énoncé est de nature rassurante par son appel à la « fraternité », il peut cacher dans ses replis un programme politique. Il suffit d'avoir sa petite idée derrière la tête, bonjour les malentendus...

Dans l'esprit des révolté.e.s du 22 février, il s'agit de rappeler que le mouvement est pacifique, et c'est à l'armée d'en prendre acte et d'éviter toute réaction violente. En Afrique du Nord, « khawa khwa » est invoqué dans chaque situation conflictuelle pour en appeler à la raison et à l'esprit fraternel. De ce fait, le sens politique du slogan est un rappel de la mission constitutionnelle de l'armée qui consiste à protéger, et non à réprimer. Dans son rapport paradoxal à l'institution militaire, la société algérienne veut toujours accorder crédit à son armée, constituée en bonne partie de conscrits. Elle est de fait proche de la population, puisque chaque famille en compte ou comptera au moins un fils dans les rangs.

Le slogan est, d'un autre point de vue, évocateur d'un imaginaire algérien traumatique, car chacun.e sait que si l'ANP est la garante ultime de la souveraineté, il lui est aussi arrivé de s'égarer, d'ouvrir le feu sur le peuple dont elle se réclame. Ce traumatisme hante notamment le souvenir d'Octobre 1988.

En rappelant cela, il est de salubrité publique de ne pas y voir un appel au « gouvernement militaire ». Camus disait autre chose, mais le chat dit : ne pas bien lire les choses, c'est ajouter au malheur du monde !

Ulach smah ulach : écrit et dit en berbère (kabyle) et se traduit en français par « Pas de pardon, point ». Ce slogan est né au printemps 2001, que l'histoire retiendra sous le nom de Printemps Noir. 126 morts en moins de trois mois sous les balles assassines des forces de l'ordre. Si le détail des événements semble un peu dissout aujourd'hui, c'est sans compter le sentiment d'injustice profonde qui habite encore une génération entière, a fortiori en Kabylie, et qui signe le divorce net et définitif de la jeunesse algérienne avec le pouvoir et ses appareils. Les articles hagiographiques peuvent toujours ressasser que Bouteflika est le principal artisan de la paix post décennie noire, mais les faits sont là, têtus. Le venin de la division est diaboliquement distillé dans l'oreille des Algériens. Kabylie contre le reste du pays. Qui ne se rappelle pas un certain 14 juin 2001, de ces images du commissaire de police de la capitale appelant les habitants d'Alger à l'aider à chasser « les hordes de montagnards venus saccager Alger la Blanche » ? Quel jeune issu de Kabylie peut oublier ce regard suspect de ses concitoyens, dopés à la propagande officielle, lui signifiant qu'il est, sinon séparatiste, au moins un traitre à l'unité nationale ?

Au final ce refus du pardon n'est pas ici un parangon de l'intolérance ou le rejet d'une hypothétique main tendue. C'est profondément un geste politique qui proclame la mort d'un contrat antérieur, la fin d'une possibilité de cohabitation (entre citoyens et régime), désormais éteinte.

Klitou leblad ya serrakine : se traduit en français par « Vous avez dévoré le pays, bande de voleurs ». Ce slogan tombe comme une sentence. Un réquisitoire direct, franc et sans équivoque. Il s'adresse à tous les mafieux déguisés en hommes d'affaires, à leur complices de la haute et la basse administration, et à tous leurs amis en (sales) affaires. Les algériens connaissent trop bien leurs corrompus, cela fait des décennies qu'ils cohabitent. La tâche n'est pas trop dure, à vrai dire, tant la corruption est aussi largement pratiquée que la bigoterie. D'ailleurs, un des hobbies préférés des affairistes zélés est de s'adonner à la charité religieuse en finançant la construction de lieux de culte. Ils espèrent s'acheter une notoriété publique moins dégueulasse que l'argent qu'ils distribuent dans la vie de ci-bas, et pourquoi pas un incertain pardon divin pour l'au-delà.

Ceux qui reçoivent ce slogan n'ont plus de voie de recours. Il se terrent. Tentent de fuir quand ils le peuvent. Le plus célèbre parmi eux s'est fait attraper par la bretelle à l'aube du 31 mars dernier, en pleine esquive chez le voisin tunisien (ironie ?), tel un dealer sans GPS.

Le corrompu tel qu'il s'est développé en Algérie (ce qui n'en fait pas une exception) a le don de s'exhiber dans son effort de dissimulation. Ne sachant que faire des sacs de billets de banque, il s'achète un 4x4 rutilant, vitres fumées de préférence. Façon de se rendre invisible, présume-t-il.

Rappelons que la figure du voleur est très présente sur les écriteaux populaires. Un des plus fameux se distingue ainsi : « Ce régime est comme un voleur que tu surprends le soir chez toi. Dos au mur, il te supplie de lui laisser une heure de temps, histoire de terminer sa besogne ».

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