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Billet de blog 9 mai 2019

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Eloge de l'inachevé

Kateb écrivait que son pays demeure « à la fois ruines et chantier ». Il se relève quand on le pense tomber, et retombe quand on l’espère se relever.

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Quand, le 8 mai 1945, Kateb Yacine a été arrêté avec d’autres innombrables Algériens à Sétif, il a concédé avoir découvert son peuple à cette occasion. Il a transcrit ce slogan entendu parmi la foule parquée dans des camps de rétention : « L’enterrement di firiti i la cause di calamiti », une clameur créolisée de « L’enterrement de la vérité est la cause des calamités ». Plusieurs travaux d’historiens plus tard, le 8 mai 1945 retrouve sa place de date inaugurale de la guerre d’indépendance. Un moment primitif d’une révolte de masse, vite réprimée, suivie de l’arrestation de l’essentiel des militants indépendantistes et l’interdiction des mouvements qui réclament au colonisateur de tenir ses promesses en contrepartie l’engagement de la plèbe colonisée pour la libération de la Métropole occupée. La France coloniale répond par des rituels d’humiliation généralisée. Reddition, excuses et allégeance forcées. Cette séquence provoque un choc profond parmi les Algériens. Et définitivement les réveille. Ce fut un premier grand moment inachevé.

Onze ans plus tard, en août 1956, la guerre d’Algérie a deux ans d’âge, elle se propage. Le FLN tient son premier grand congrès, dans la vallée de la Soummam, en Kabylie. La déclaration finale est un acte fondateur pour le futur Etat indépendant. Les militants de l’intérieur y tiennent, ceux de l’extérieur acquiescent, mais ils ont bien d’autres idées en tête. Ils tiendront leur revanche à l’été 1962, des suites d’une offensive de l’armée des frontières qui chasse le gouvernement provisoire (GPRA) vers les manuels d’histoire. La Soummam a accouché d’une Plateforme qui demeure jusqu’à nos jours l’incarnation écrite de l’idéal révolutionnaire algérien. Jamais appliquée. Manifeste inachevé.

Bien des années passent. Ben Bella, Boumediene. Bouteflika déjà. Bouteflika toujours. Parmi le concert des nations, l’heure est à la flatterie : Mecque des révolutionnaires, porte-voix du Tiers-Monde, phare de l’Afrique. Alger accueille l’ANC de Mandela, accompagne Arafat à la tribune de l’ONU, se mêle du sort des opprimés. Dans ses contrées profondes, le pays se relève dans un nébuleux « désordre révolutionnaire » - dixit Che Guevara. Décembre 1978, Boumediene s’en va à jamais. Et déjà les combines au rabais. Chadli, le moins dérangeant, fut choisi.

20 avril 1980, premier grand holà post-indépendance. La Kabylie déjà. Un préfet bêta interdit une conférence de Mouloud Mammeri. Révolte des étudiants. Répression féroce. Un premier printemps sanglant. En riposte, le FLN puise dans sa besace réactionnaire : lâcher des islamistes dans les campus, code de la famille moyenâgeux, censure à grande échelle des œuvres (musique, théâtre, etc.). Le Printemps berbère n’a pas connu d’été. Inachevé.

Moins de dix ans plus tard, octobre 88. La veille encore, tout le monde fait la queue pour avoir son quota de sucre et de café. On se voit proposer en plus un manche à balai ou une pelle sans manche, pas le choix. Faut faire avec, écouler les stocks d’invendus. C’est la crise. Mais les jeunes veulent des baskets Stan Smith, trop chères au rayon. Alors on arrache les vitres des Galeries Nationales. Vous avez faim, vous aurez le multipartisme, dit Chadli. Il disait aussi : un pays sans problèmes n’est pas un pays, heureusement que nous n’avons pas de problèmes ! D’un coup, il devient presque sympathique. Un vent nouveau, tout de même. Le pays se transforme, malgré la crise aiguë, en une gigantesque foire aux idéologies. La plupart importées. La plus meurtrière prend les devants, elle s’adresse aux ventres creux, quand les progressistes parlent de droits formels et de théories d’émancipation. La pomme de terre coûte cinquante dinars ? Aux « marchés islamiques » vous l’avez pour cinq. Moins de trois ans d’euphorie, le couperet tombe. Octobre, réveil inachevé. Encore.

Années 1990, dix ans de ténèbres. La kalachnikov remplace la plume et les palabres. Ceux qui se taisent tombent. Ceux qui parlent tombent. Le tribut est trop cher payé. Trop lourd à dire. Au bout, les hordes barbares et barbues sont vaincues sur le champ des armes. Revoilà Bouteflika. Mission : entériner politiquement la victoire militaire. Boutef a le verbe haut, et l’injonction facile. En meeting, une vieille dame se lève, crie son deuil impossible d’un fils disparu : « Taisez-vous, madame, asseyez-vous ! ». En Kabylie, des gens mécontents, Bouteflika répond « Il n’y aura pas de Kabylie sans Algérie ». Lapalissade.

Fin de l’hiver 2001. Massinissa Guermah pénètre dans une brigade de gendarmerie pour se plaindre d’un agent qui importune un peu trop sa sœur. Boum, par terre. Le ministre de l’Intérieur réplique : les gendarmes viennent d’abattre un délinquant menaçant… Une région s’embrase. Bilan, plus de 120 morts en trois mois. Le printemps ne fut pas seulement Berbère, il fut aussi Noir. Il accouche tout de même de la Plateforme d’El-Kseur, plaidoyer citoyen qui renvoie obstinément à celle de 1956. La plaie n’est jamais refermée, elle brûle toujours. Le Printemps Noir de 2001 demeure inachevé. Encore et toujours.

D’autres moments, moins bruyants mais néanmoins essentiels. Depuis quinze ans, l’Algérie est plus que tout autre chose un énorme brasier revendicatif. Pas un jour ne passe sans qu’une grève n’éclate ici ou là, aux quatre coins du pays. Au Sud, ceux au nom desquels le régime parle, le fameux « pays profond », la colère est bien plus profonde : énorme mouvement des chômeurs, qui ne reçoivent des champs pétroliers voisins que la fumée des puits généreux. Ils ne veulent pas non plus de la nouvelle promesse : « le pays regorge de gaz de schiste, il y en aura pour nous, pour vous, pour tout le monde », veulent faire miroiter les tenants de la rente. Non, disent les Algériens, on manque d’eau, autant en chercher pour nos usages vitaux que pour vos machines de fracturation. Etrangement, à ceux qui se rebellent, notamment dans la Vallée du M’zab, on désigne le voisin comme entrave. Rixes à grande échelle, douteux conflits ethniques. Morts à la pelle. Encore.

Au final, dans un aveuglement shakespearien, le régime algérien court vers sa propre catastrophe. Presque partout, la prime est aux médiocres. Première condition d’acceptabilité à ses yeux, l’allégeance et la soumission. L’argent malodorant. Les mœurs vulgaires des ventres bedonnants. Aujourd’hui, il a suffi que la parole joyeuse envahisse les rues, pour que celle des palais bégaye. Comme par un sacré effet mécanique.

Kateb écrivait aussi que son pays demeure « à la fois ruines et chantier ». Il se relève quand on le pense tomber, et retombe quand on l’espère se relever. Ainsi va le destin de ce pays-continent, qui incarne plus que nul autre les deux horizons qui l’enchâssent : au nord, la Méditerranée comme perspective. Au sud, l’Afrique comme profondeur. Et au milieu, un hoquet millénaire, tour à tour sublime et vacillant. Condition provisoire ou ouvrage en construction. En tout cas inachevé.

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