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Billet de blog 13 juin 2019

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Langue subie, langue rêvée

Tout se manifeste par effet de contraste, dans la peinture comme dans la langue. En Algérie, la séquence historique présente a dressé une sorte de ligne de démarcation entre deux mondes : l’imagination dévoilée du corps populaire, au-delà se son propre accomplissement politique, met à nu la pauvreté abyssale de la langue d’en face. Celle qui gouverne.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Sur la rive sud de la Méditerranée, le printemps 2019 est pris de court. Tout allait refleurir dans l’indifférence de tous. Dans l’ennui et la démission. Sauf que…

En Algérie, il en a été autrement. Il a été décidé que la sortie de l’hiver se fera par d’autres chemins. D’abord par le rejet d’un régime qui agonise au même rythme que ses dirigeants, leurs mœurs et, surtout, leur langue. Le mouvement populaire en cours emprunte de nouvelles voies, qui passent par des mots en rupture avec une langue qui gouverne le pays depuis son indépendance.

Une réfutation, donc. Se soulever, mener le grand bal du vendredi, fouler le bitume après avoir prié le ciel, et chacun.e porte à bout de voix le rejet d’une certaine façon de dire, de nommer. C’est là un acte essentiel, tant il est admis depuis Cicéron qu’en politique, dire c’est agir.

Tout se manifeste par effet de contraste, dans la peinture comme dans la langue. La séquence historique présente a dressé une sorte de ligne de démarcation entre deux mondes : l’imagination dévoilée du corps populaire, au-delà se son propre accomplissement politique, met à nu la pauvreté abyssale de la langue d’en face. Celle qui gouverne.

S’étant retrouvé à l’endroit où il est le lendemain de l’indépendance, au pouvoir ou dans ses antichambres, par une série d’accidents organisés en conciliabules d’appareil, l’homme politique algérien s’est mis en second temps à la recherche de son peuple. Un peuple aussi éparpillé dans sa langue qu’à travers son territoire. La langue des politiques parcourt le territoire, sans jamais trouver son point d’ancrage, l’endroit à partir duquel elle pourrait rayonner.

En Algérie, la parole officielle est une novlangue. D’abord orwellienne de par sa pauvreté lexicale, elle ressasse quelques aspects rudimentaires de la Nation, et elle s’en satisfait : Unité (unanimisme), Révolution (rente), Martyrs (sacrifice), Peuple (authenticité), Novembre (bravoure), Juillet (mais pas au-delà du 5), et quelques autre énoncés.

Elle est aussi, et surtout, une novlangue dans son caractère hésitant. L’homo politicus algérien ne sait plus où sa langue habite. Dans l’arabe véhiculaire venu d’Orient ? Dans le français hérité de la colonisation française ? Dans l’arabe vernaculaire algérien ? Dans le berbère ?

L’adresse politique, sensée travailler au corps les passions et les affects populaires, s’avère être une affliction pour qui l’écoute. Le verbe résonne souvent à coté de son sujet. Car, au-delà des berbérophones d’un certain âge habitant à des montagnes de distance de cette langue, les arabophones non plus ne sont pas dans le coup, les lettrés mis à part. En somme, l’homo politicus baragouine.

La chronique politique du pays, depuis son indépendance, est rythmée par une guérilla linguistique animée par les élites politiques et culturelles. D’un côté les francophones, porteurs d’une langue dont la domination symbolique, et le pouvoir d’intimidation, sont des permanences de la période coloniale. « Butin de guerre » pour les uns, « facteur d’aliénation » pour les autres. De l’autre côté les arabophones, porteurs d’une langue dont la légitimité ratisse plusieurs aspects politiques et symboliques : appartenance culturelle, religieuse et incarnation de la résistance identitaire tout au long de la période coloniale. Enfin la langue amazighe (le berbère), dans ses multiples nuances, langue miraculée, depuis toujours à la marge du discours et hors des institutions, pourtant substance même de ce territoire. Mais peu outillée, réduite au folklore. Pour une bonne partie des politiques, le berbère c’est le « cadavre gisant » du pays qu’il est bon d’enjamber pour espérer émerger dans le monde.

La langue amazighe est pour l'Algérie (et plus largement l'Afrique de Nord ) un appel à un face-à-soi, et quand le déni se fait politique, tout prend l’allure d’un miroir déformé. La langue berbère a survécu parce qu’elle est gravée dans les outils et dans les usages quotidiens. Le berbère est encore vivant parce qu’il est chanté. Le chant est le souffle inaltérable de toute langue.

A s’y méprendre, tout observateur est tenté de s’arrêter à ce clivage entre deux langues légitimes (arabe vs français), qui a tout d’une vision binaire. Car derrière cette dichotomie apparente, se cache une misère bien plus sérieuse : c’est la « langue rêvée » qui fuit l’Algérie indépendante. Une langue comme espace commun de l’exaltation.

Le malheur d’un orateur n’est pas dans le choix d’une langue, mais plutôt dans son errance à travers les mots. Ben Bella (1962-1965) avait la langue molle, et cela suinte dans ses mots. Il parlait un arabe triste. Il méprisait le berbère, et le faisait savoir. Boumediene (1965-1978) avait la langue rude, bétonnée, militaire, et cela rassure. Ses discours sont autant de sermons, qui prennent sens à un moment clé où le jeune pays clame sa place dans le monde. Chadli (1979-1992), c’est l’effacement de la parole comme symptôme de sa propre liquéfaction. Il a fini inaudible, au propre comme au figuré. Boudiaf (1992), une parole posée, dans la langue de tous, mais ce sont surtout ses yeux qui s’exprimaient davantage. Sa présence fut brève, le temps de rappeler aux Algérien.nes cet adage selon lequel « le charme de la parole est dans le regard ». Zeroual (1994-1999) était un discoureur contraint, un taiseux qui hoche de la tête, cela trahit son penchant naturel au silence. Bouteflika (1999-2019), meilleur orateur, a fait du discours le paravent de sa étourderie politique. De sa parole ne restera que l’oraison funèbre de son mentor Boumediene. Et ses rodomontades à l’adresse du petit peuple.

Une seule séquence politique devrait alerter sur ce grand déficit national. Quand les islamistes du FIS avaient investi les tribunes, après l’ouverture de 1988, le souk de la parole publique a pris de nouvelles allures. Non pas que le discours de ses leaders (Abassi Madani, Ali Belhadj) était porteur d’une quelconque promesse de lendemains qui chantent, c’était même tout le contraire. En somme, ils disaient ceci : accordez-nous la liberté de vous dire que la liberté est notre ennemie. Les mots, délestés de leur sens, étouffent l’espace de l’écoute, et deviennent force en soi. Les islamistes se réclament d’un livre de référence à nul autre pareil : le Coran. Ils ont en fait leur bien exclusif. Le livre sacré des musulmans était devenu leur bréviaire, comme le Capital (Karl Marx) était celui des communistes, ou The Fountainhead (Ayn Rand) celui des libertariens américains. A la différence des deux derniers, le Coran est une matrice rhétorique d’une puissance inégalée. La prime est à celui qui sache en user : la bonne citation au bon endroit, et le tour est joué. Désarmant de simplicité, efficacité imparable.

Pout tout cela, la question rhétorique tient une place de choix dans le schisme politique actuel. La rupture est prodigieuse entre la langue populaire, multiple, imagée, imaginative, toute en poésie ; et celle du pouvoir, cadenassée, morne, sans ailes ni élan.

Il est fort à parier qu’à l’issue du nouveau chapitre politique que les Algérien.nes ont ouvert le 22 février dernier, celle ou celui qui réparera la langue, trouvera les mots qui esquissent les nouveaux horizons, aura une prime décisive dans la course aux suffrages.

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