Algérie, terre du demi-fond

Ce que Hassiba Boulmerka a mobilisé pour se distinguer aux Jeux de Barcelone en 1992, au-delà de son parcours personnel émaillé de luttes contre les immenses contraintes sociales, peut être invoqué pour regarder les évènements politiques en cours en Algérie.

Quand aux Jeux olympiques de Barcelone, en 1992, Hassiba Boulmerka a remporté la médaille d'or de demi-fond (1500 mètres), son regard au moment de la célébration avait quelque chose d'halluciné. Elle venait d'être sacrée la première athlète femme à offrir à son pays, l’Algérie, une médaille d'or olympique. Un titre exceptionnel au palmarès sportif national.

Hassiba Boulmerka © DR Hassiba Boulmerka © DR

Le demi-fond. Une spécialité nord-africaine. On évoquera vite les deux papes de l'exercice, El Guerroudj sous pavillon marocain, et Morceli sous celui de l'Algérie (flambeau repris ensuite par Makhloufi). Disons cela, en rappelant que l'Ethiopie et le Kenya semblent désormais passer maîtres en records et en régularité.

La médaille n'est pas le sujet, quoique. Il s'agit ici de demi-fond. Une course particulière. Une course à la fois technique et mentale. Une course où le rythme épouse le souffle, et le souffle le rythme. Puisqu'il s'agit, chose essentielle et propre à cette course, de partir moins fort et de terminer en pétard. Se lancer comme un chameau et finir à la vitesse d’un cheval.

Hassiba Boulmerka avait quelque chose de Nadia Comaneci, toute discipline et palmarès distincts. Quand Comaneci cultivait son génie de gymnaste, Ceaucescu venait d'installer la folie comme régime en Roumanie. Les champion.nes des pays malmenés redoublent d'éclats au moment où les étoiles s'éteignent au-dessus de leur peuple.

C'est en cela que la médaille olympique de Hassiba Boulemerka avait le poids et le sens de l'année de son obtention : 1992. L'année où en Algérie le soleil a perdu de sa blancheur. La violence meurtrière faisait rage. On avait tiré sur Boudiaf de derrière. Le père est mort, place aux fils indignes.

A vrai dire, il y a peu de chances que cette prouesse algérienne se reproduise dans une autre course, ou autre sport, que le demi-fond. Le demi-fond en Algérie est à l'athlétisme ce que le FLN est à la politique, l'Armée au pouvoir, l'Islam à la religion, l'arabe à la langue, l'orange au jus. Seul et unique.

Quand un éducateur sportif algérien ne sait plus quel exercice proposer à ses élèves, il leur suggère le plus souvent de parcourir des moyennes distances. Faire le tour des terrains de foot, ou labourer des champs en friche. Un coureur de demi-fond ne possède ni la fulgurance du sprinteur, ni l'endurance du marathonien. Il en a un peu des deux, c'est important. Ce qui le distingue, c'est sa détermination, et les ressources dans lesquelles il puise, au moment d'entamer l'ultime tour de piste. Lorsque la cloche retentit, signifiant le moment décisif, la ligne d'arrivée se rapproche. D'un coup, la course s'emballe, redouble d'intensité. C'est le moment où l'on voit un.e ou deux athlètes se détacher. Moment définitif de distinction. Et à la mi-distance du dernier tour, le ou la championne se défait encore de son rival direct.

Pourquoi donc ce penchant algérien pour le demi-fond ? Il s’agit fondamentalement d’un rapport aux espaces et aux distances. Les Algérien.nes s’élancent à la mesure de leur projection à travers leur territoire national, c'est à dire localement. Pas trop loin de chez soi. De pratique sportive par défaut, cette course finit par définir un imaginaire, une certaine disposition au monde. Car il y a souvent dans l'expression sportive quelque chose qui renvoie au mental supposé et à l’imaginaire collectif des pays.

Ce que Boulmerka a mobilisé pour se distinguer, au-delà de son parcours personnel émaillé de luttes contre les immenses contraintes sociales, peut être invoqué pour regarder les évènements politiques en cours. Dans sa quête politique depuis février dernier, ce mouvement populaire déploie un mental involontairement emprunté aux coureurs de demi-fond.

Le mouvement populaire algérien s'est tenu en rang depuis de longues années, dans l'attente du top départ, lancé à la manière d'une course olympique, le 16 février à Kherrata (à l'Est de Béjaia). Le vendredi suivant, le pays entier se met en mouvement dans un gigantesque cortège unitaire. Les longues années qu'ont duré la préparation mentale et le murissement politique, ont fait dire aux commentateurs de l'immédiat que si Bouteflika semble si fermement régner, la raison en est que ce peuple, à défaut d'être heureux, s’était définitivement endormi.

Assertion spécieuse adoptée par nombre d’« experts », et même d'intellectuels ou d'écrivains appelés dessiner des traits dans le sable de la sinistrose nationale. Des « gens fatigués », dirait Jacques Rancière, qui ont choisi de ne voir dans leur peuple que le reflet de leur lucidité résignée.

Ce temps long des préparatifs est à la hauteur de la gageure qui attend le mouvement populaire. L’occupation des places publiques étant hautement provocateur aux yeux des tentants de la « violence légitime », de même que les Longues Marches (telles prescrites par Mao en Chine ou celle pratiquée par Ghandi en Inde) semblent franchement improbables, les Algérien.nes ont rappelé leur penchant pour les distances de demi-fond. Ils ont choisi de sillonner les espaces qui leurs sont familiers : avenues et boulevards centraux de leurs villes. Ni dispersion, ni entassement. Des marches hautement compactes, qui s'ébrouent dans le mouvement d'un corps unique.

Rien ne semble mieux satisfaire à la jouissance des « gens fatigués » que de spéculer sur l'usure et le relâchement du corps populaire en acte. Il y a ceux qui, ne comprenant d'où viennent et où vont ces cortèges, leur accordent à peine le mérite d'être en colère. Seulement en colère. Car tel est leur leitmotiv : les aînés sont définitivement défaits, et les jeunes perdus à jamais.

Au fond, les « gens fatigués » n’ont comme horizon que l’ordre des possédants, ceux dont les positions sociales s’accommodent peu des remises en cause bruyantes surgie des tréfonds de la société. Ils admirent les « gagnants » et ont peu d’attrait pour les gens qui trébuchent, ces laissés-pour-compte qui sortent des faubourgs et des espaces urbains balafrés, qui disent leur rejet définitif de la fable nationaliste, désormais inopérante.

L’élan de Boulmerka s’est réincarné de fait près de vingt ans après le sacre de Barcelone, dans une course où rien n’est écrit d’avance. Les mille et une ruses du régime, toutes les brutalités, chaque jour plus cruelles, auront peut-être raison de ce mouvement. Les rafistolages indécents et les ralliements opportunistes, abuseront peut-être une partie des coureurs. Mais ce qu’il faudra aux architectes du chaos, à défaut de se doter d’un peuple sur mesure, ce ne sera pas de brimer cet amour de la course à pied. Ils devront, pour leur salut, revoir la taille du pays, réinventer un territoire qui se sera à leur propre mesure. Car il leur faudra tout bâtir de leur laideur, réduire au mètre carré tous les espaces vacants, crevasser les terrains de football aussi.

Car tant que le demi-fond reste encore praticable en Algérie, les espaces qui lui sont dédiés encore disponibles, rien n’empêchera ses athlètes de briller. Rien ne détournera son peuple de sa quête d’émancipation.

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