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Billet de blog 6 mars 2013

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Détentions arbitraires en Israël

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Shawan Jabarin, est le directeur de Al-Haq, une ONG palestinienne de défense des droits humains. Il vient d’effectuer une tournée en Europe pour dénoncer la détention administrative en Israël. Au cours de sa vie, ce Palestinien, prisonnier d’opinion adopté par Amnesty International dès 1990, aura passé plus de huit ans derrière les barreaux. Il répond aux questions de Gaël Grilhot pour La Chronique.

Shawan Jabarin, directeur de Al-Haq, une ONG palestinienne de défense des droits humains © Aurélie Chatelard

Concrètement, comment se déroule un placement en détention administrative ?

Généralement à partir de minuit, des soldats, fusils en main, font irruption dans votre maison. Ils ne respectent rien, peuvent tout se permettre. Vous avez parfois dix militaires chez vous, accompagnés dans certains cas d’un officier de renseignement. Ils vous transfèrent dans un centre temporaire. Il arrive que l’on soit interrogé à l’écart. Puis vous êtes conduit dans un centre de détention administrative, dont la situation ne vous est signifiée qu’après un ou deux jours. Ensuite, le prisonnier est envoyé devant un juge militaire. Celui-ci examine le dossier, sans révéler quoique ce soit de son contenu. Il a autorité pour réduire la durée de détention, mais dans 99 % des cas, celle-ci est entérinée. Certes, les détenus ont droit à un recours, mais la réponse est systématiquement la même : « Nous confirmons le placement en détention, parce que cette personne représente une menace contre Israël ». La détention administrative permet ainsi à l’armée de détenir une personne pour une période de six mois renouvelable indéfiniment, sans inculpation ni jugement.

Pourquoi assimilez-vous la détention administrative à une détention politique ?

Contrairement à ce qui est affirmé, la détention administrative n’est pas « préventive ». Les Israéliens arrêtent des intellectuels, des militants politiques ou associatifs, même s’ils n’ont commis aucun crime, aucune action illégale. En réalité, ils utilisent la détention administrative pour faire pression. Par exemple, ces derniers jours, la résistance populaire des Palestiniens s’est intensifiée, avec l’installation de tentes sur des implantations de futures colonies israéliennes. Les soldats ont alors augmenté le nombre de détenus administratifs. Juste pour envoyer un message. De la même manière, des personnes qui se sont prononcées en faveur de la réconciliation (entre l’Autorité palestinienne et le Hamas, ndlr) ont été arrêtées. Le fait que des députés du Hamas, donc des élus du Conseil législatif palestinien, soient toujours en détention montre d’ailleurs que ces décisions sont politiques. C’est pourquoi personne ne peut vous donner une idée exacte du nombre de détenus administratifs. Ils étaient 320 au début de l’année dernière, leur nombre a décru pour arriver à 80, mais depuis un mois, il ne cesse de s’accroître dramatiquement. En ce moment ils en arrêtent entre quinze et vingt chaque nuit. Au total, nous estimons leur nombre à 130. Quatre d’entre eux sont d’ailleurs en grève de la faim depuis plus de deux mois.

Est-ce que ces détenus subissent des formes de torture ?

Les informations fournies par le Comité public contre la torture en Israël (Pcati, ONG israélienne basée à Jérusalem, ndlr) l’attestent. Les techniques évoluent. De nos jours, sont surtout utilisées les méthodes psychologiques (isolement, menaces, insultes…). Ce n’est pas anodin. Je sais ce que c’est que d’être isolé, confiné, laissé parfois nu dans une cellule. Je sais également ce que signifie la torture physique. J’ai été torturé à de nombreuses reprises par les Israéliens. Ils m’ont brûlé les oreilles avec une cigarette. Un procès s’est alors ouvert que nous avons médiatisé. Les autorités ont nié dans un premier temps, mais elles ont fini par juger l’officier responsable.

Après la détention, comment s’en sort-on ?

Lorsqu’une personne est libérée, il lui faut au minimum un mois, avant de vivre « normalement ». Vous pouvez demander à ma famille, la nuit, je suis très nerveux, je dors très mal. Mais la journée, ça va… Je dors le jour, ainsi je peux faire des rêves (rires). La plupart des Palestiniens vous diront qu’ils ne se sentent pas en sécurité parce qu’ils savent que les soldats peuvent venir à n’importe quel moment dans leur maison.

Dans les territoires palestiniens, existe-t-il une forme de détention similaire ?

Il y a effectivement des cas de détention arbitraire à Gaza et en Cisjordanie. Selon moi, certaines décisions des cours palestiniennes sont ignorées. Et c’est une chose dangereuse. Si vous ne respectez pas les décisions de justice, c’est une violation de tout le système. De fait, le respect des institutions et des droits de l’Homme n’est pas encore totalement assimilé dans les Territoires. Ceci étant, il n’y a rien dans le système palestinien qui se rapproche de la détention administrative : lorsqu’une personne est détenue illégalement, c’est un crime au regard de la loi palestinienne. Cependant, d’autres violations commises par les forces de sécurité du Hamas ou de l’Autorité palestinienne nous préoccupent également. Des cas de torture, de mauvais traitement de prisonniers, des atteintes à la liberté d’expression…. Nous informons le public sur ces cas et tentons d’intervenir. Nous nous définissons comme un oiseau avec une aile couvrant Israël et l’autre la Palestine.

Après la décision de l’Assemblée générale de l’Onu d’accueillir la Palestine comme État observateur, le gouvernement israélien a décidé la construction de nouvelles colonies, qu’en pensez-vous ?

Notre message à ce sujet est clair. Il n’est pas possible de continuer le processus de paix si on ne revient pas sur ces programmes d’implantations. Mais je n’ai pas beaucoup d’espoir dans l’immédiat. On assiste à une orientation droitière de la société israélienne. Il y a eu une conférence stratégique en Israël début 2012, dont l’une des conclusions était que les Palestiniens ne représentaient plus une menace. Ce qui signifie qu’ils se désintéressent de la question palestinienne. Mon point de vue, c’est qu’Israël se voit comme une superpuissance qui ne réfléchit pas au-delà de vingt ou trente ans. Ils n’ont pas de perspective à long terme. Or personne ne peut penser qu’ils vont toujours conserver cette hégémonie dans la région. L’avenir appartient à la majorité. Je pense qu’Israël n’a pas, pour le moment, de leader stratégique qui pense le futur.

Travaillez-vous avec des ONG israéliennes ? Ont-elles une influence réelle ?

Leur travail est important et nous travaillons effectivement avec certaines d’entre elles, comme Pcati ou encore le Centre légal pour la minorité arabe en Israël (Adalah). De plus en plus marginalisées, elles sont aussi menacées par de nouvelles lois passées devant la Knesset (le Parlement israélien, ndlr). Ces ONG essaient de faire de leur mieux, mais la société israélienne est vraiment loin de ces préoccupations. Je veux être optimiste, garder espoir, seulement je pense que rien ne va changer prochainement de ce côté-là.

Que pensez-vous de l’impact des révolutions arabes ?

Personnellement, je pense que les hommes ont le droit de se battre pour leur liberté et pour la démocratie. Le futur est pour les peuples et leurs droits. Plus qu’un message, les révolutions arabes sont une leçon : les peuples peuvent défaire leurs oppresseurs. Ils n’ont plus peur, et placent en priorité la dignité et la liberté. Je suis sûr qu’ils se rangeront à terme derrière les notions de justice, et de droits, et nous soutiendront. Et je suis sûr que nous allons gagner notre liberté.

Quel message souhaitez-vous faire passer aux membres d’Amnesty International ?

J’ai reçu 450 cartes la dernière fois que j’ai été arrêté. Le gardien de prison me les donnait avec parcimonie. La première fois, il y avait les timbres. Après cela, ils les ont retirés pour des « raisons de sécurité ». Moi, je pense surtout qu’ils étaient jaloux. J’avais le sentiment de vivre avec 450 personnes, de communiquer avec elles. Je ne me sentais plus seul. Je voudrais remercier Amnesty International. J’ai également reçu des cartes de France, la plupart du temps écrites dans un anglais approximatif mais ça faisait du bien. 

Retrouvez l'interview ainsi que le sommaire complet de La Chronique de mars 2013 sur http://www.amnesty.fr/Mobilisez-vous/Abonnez-vous/Abonnez-vous-au-Magazine/La-Chronique-de-mars-2013

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