Billet du jour : 9 mois après, le prix de la Vanité

Cette année a été marquée par la Mort avec un M majuscule. Dès le départ, avec les abominables attentats de janvier, nous avons dû faire face à elle, elle qu'on essaie de balayer de notre société moderne. La Mort est partout : chez Charlie Hebdo, à l'Hyper Cacher, au musée du Bardo, sur les plages de Sousse où les draps de bain ont servi pudiquement de draps mortuaires alors que des enfants jouaient au Dormeur du Val sur le sable grec ou turc.

Cette année a été marquée par la Mort avec un M majuscule. Dès le départ, avec les abominables attentats de janvier, nous avons dû faire face à elle, elle qu'on essaie de balayer de notre société moderne. La Mort est partout : chez Charlie Hebdo, à l'Hyper Cacher, au musée du Bardo, sur les plages de Sousse où les draps de bain ont servi pudiquement de draps mortuaires alors que des enfants jouaient au Dormeur du Val sur le sable grec ou turc.La Mort de cachée est devenue exposée. Ces images nous parviennent alors que nous sommes quelque part dans un métro pour aller travailler ou bien chez soi après une journée souvent difficile. Nous regardons, seuls, sur ces écrans multiples, s'étaler notre propre impuissance face à ce qui fondamentalement nous arrivera à tous un jour ou l'autre : mourir.

Sic transit gloria mundi 1

Diderot écrivait à Sophie Volland, sa maîtresse, Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu, et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie, c’est qu’à présent, vous vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d’ici vous vivrez en détail.

Nous sommes le 11 octobre 2015. La durée d'une grossesse. Il y a tout juste 9 mois, des millions de personnes sortaient dans la rue pour s'ériger contre l'horreur telle une unité compacte et homogène. Nous avons vécu en masse. Que reste-t-il de nous ? Tout cela a-t-il été dissous et épars en molécules ? Nous avons été noyés dans le détail et dans le vacarme assourdissant. Aujourd'hui nous sommes plongés dans un crépuscule qui va bientôt laisser la place à la nuit noire. On crédite le Front National de 31% pour les présidentielles. Vrai ou faux sondage, les esprits se marquent de ces chiffres. Certains fatalistes espéreront même cette victoire afin, croient-ils, de construire du neuf sur les ruines d'un vieux pays. La haine s'est elle aussi banalisée. "Même pas peur !" était le cri d'un peuple qui s'est protégé avec ces mots talisman tel un enfant craignant le mauvais sort. « "Même pas mal !" risquons nous de crier pour supporter notre douleur.

Pendant ce temps-là la société continue à être rongée par un mal de plus en plus profond. Nous sommes dans l'invitation à consommer et à nous distraire toujours plus alors que les moyens de subsistance se rétrécissent de mois en mois. Seuls certains imbéciles qu'on pourrait qualifier d'heureux attendent avec impatience la nouvelle montre goût pomme véreuse qui leur donnera le battement de leur cœur alors qu'ils courront sur le bitume entre deux corps allongés de SDF.

Vanitas vanitatum omnia vanitas2

2015 marque le retour des Vanités. On trouve un exemple flagrant dans cette série de photos de Marco Badagliacca : portable et autres affaires personnelles des morts en mer sont exposées telles des natures mortes modernes. Ces images font le pont entre ce qui reste et ce qui fut, objets technologiques indestructibles ou billets sans plus aucune valeur, symboles de notre société incohérente. Pour pouvoir s'identifier à l'autre rien de tel que ces objets, nos objets. Certains Savonarole laïques ou croyants y verront le moment du changement, du schisme avec ce monde qui coule sous le poids de sa propre vanité. Mais ces faux Savonarole là s'attaqueront au bas de ce monde. Ils prêcheront le serrement de ceinture des plus maigres d'entre nous. Il est temps d'ériger le bûcher, celui des acquis sociaux. D'autre y verront un appel à vivre, un carpe diem issu de la pensée d'Horace. Profite du jour présent car le lendemain est incertain. Cette pensée sous le prisme de la modernité s'est transformée en consomme encore plus car demain tu seras au chômage. Alors on achètera une télé qui nous permettra de voyager sur grand écran. Nos rêves resteront rêves.

L'histoire a toujours connu un alternement de ces deux possibilités poussées à chaque fois à leur extrême dans les moments clefs. Austérité contre Frivolité. Lequel de ces choix se démarquera dans les mois et années à venir ? Peut-être aucun justement, je l'espère.

‪‪ Ægroto dum anima est, spes est ‬‬3

Car même si le pouls de notre société est faible il bat toujours. Nous avons en nous cette capacité de pouvoir non seulement nous adapter aux choses mais aussi de pouvoir les changer. Nous ne devons pas céder au fatalisme et à l'indifférence qui sont nos pires ennemis. Dans toute cette équation il ne faut pas oublier le début de la pensée de Diderot : Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu, et vivra sans fin.  C'est le moment de se souvenir de cette flamme qui peut s'allumer en nous et l'entretenir afin qu'elle ne s'éteigne jamais pour éclairer notre avenir. Aujourd'hui cela fait 9 mois.

 

1 Ainsi passe la gloire du monde
2 Vanité des vanités, tout est vanité
3 Tant que le malade a un souffle, il y a de l'espoir.

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