Les pauvres on ne les aime qu'au cinéma

Après les Pokémons et le burkini, c'est la Rue des Allocs qui a fait couler de l'encre. Ces trois thématiques résument le débat (et son niveau) sur le dernier mois. Après m'être intéressée au burkini et après avoir zappé les Pokémons, je vais m'intéresser à la Rue des Allocs.

Après les Pokémons et le burkini, c'est la Rue des Allocs qui a fait couler de l'encre. Ces trois thématiques résument le débat (et son niveau) sur le dernier mois. Après m'être intéressée au burkini et après avoir zappé les Pokémons, je vais m'intéresser à la Rue des Allocs.

 © Ana Dumitrescu © Ana Dumitrescu

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Je vais vous passer mes années à avoir photographié la plus noire des pauvretés, des enfants dormant dans des cartons, des toits qui s'effondrent sur les têtes, des escarres et des plaies béantes, des femmes battues et violées que j'ai pu rencontrer, écouter et photographier. La photo provoque une certaine distanciation et puis la photo est muette. De surcroit ça aide encore plus quand c'est en noir et blanc. On est souvent venu me féliciter dans le cadre d'expositions pour mes « belles » photos, photos par ailleurs reflétant souvent la détresse. J'ai toujours été interloquée qu'on puisse venir me dire ça. J'ai rarement eu des questions sur les personnes. Souvent les textes écrits à côté des photos ne sont pas lus ou partiellement. Une autre question récurrente est de savoir si cela a été difficile à faire, c'est-à-dire est-ce que j'ai eu du mal à rencontrer les personnes. Cette notion de difficulté d'approche m'étonne aussi. Beaucoup de personnes sont désireuses de témoigner. Le pauvre, le réfugié, l'exclu est un homme ou une femme comme tous les autres.

 

Tout le monde sait que la pauvreté, l'exclusion et la misère existe. Depuis toujours. Et depuis toujours le cinéma en parle. Un des exemples qui me vient en premier en tête est le film Affreux, Sales et Méchants d'Ettore Scola.

Affreux, Sales et Méchant - Ettore Scola © herbert99619

Ce film fait grincer des dents et rire. Déjà on rit car le film est ancien donc on ne s'y identifie plus. Ca c'était avant. Un peu comme les photos de Doisneau version Paris bidonville. Elles ont moins marqué l'histoire que le baiser de l’Hôtel de ville.

On peut remonter l'histoire, avant Doisneau, avant le cinéma. Avant on écrivait sur les pauvres de Zola à Balzac en passant par Hugo et Dickens la misère humaine est omniprésente dans la littérature. On peignait aussi les pauvres.

 © Ana Dumitrescu © Ana Dumitrescu
En gros depuis toujours les pauvres se savent pauvres et les autres découvrent la conditions des pauvres et leur vie à travers des livres, de la peinture, des films ou des photos. D'un coté certains s'émerveilleront de la plume d'Hugo d'un autre on a un auteur qui dénonce des faits concrets.

Revenons maintenant à une époque plus proche. On a vu le succès remporté par La Loi du Marché avec Vincent Lindon. Ce film présente la vie d'un mec qui se fait licencier. Vincent Lindon est bon acteur et de surcroit un mec que je crois vraiment bien tout court. Les gens vont voir le film et saluent la prouesse de l'acteur. Ken Loach est considéré comme un génie (à raison), il traite lui aussi de la pauvreté et de surcroît avec des acteurs non professionnels. J'ai cité quelques films parmi les plus connus mais je pourrais en citer des milliers et provenant de tous les pays. Je pense que si on fait du cinéma c'est que globalement on a un truc à dire sur notre monde. Et ce monde est constitué à 80% de pauvreté.

Jusque là personne n'est venu à contester l'importance de parler de la pauvreté dans le cinéma ou la photo. Ceci est dû au fait qu'il y a une distanciation qui se fait.

Et là arrive la Rue des Allocs et c'est le drame. Mais pas dans le bon sens du terme.

Donc la Rue des Allocs, documentaire adapté d'une idée britannique (Benefits street) débarque sur la 6 et tout le monde se déchaîne à qui mieux mieux. J'aime beaucoup d'ailleurs cet article qui explique que la pauvreté devient un spectacle.

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Donc je récapitule : au cinéma c'est un chef-d'oeuvre, dans la vraie vie c'est scandaleux. Arrêtez-moi si je me trompe mais là dans ma conception du monde je coince. Personnellement ce que je trouve dégueulasse c'est que la misère existe, et des gens comme moi, comme d'autres et comme encore d'autres après essaient de faire un travail pour espérer susciter une réaction de la part des gens mais surtout de nos politiques. Je tiens à dire que je ne prends aucun plaisir à montrer les souffrances de ce monde et que photographier des mignons chatons m'irait très bien si à chaque fois que j'abandonne je n'avais pas un sursaut me disant qu'il faut continuer et continuer et encore continuer. Quand la secrétaire d'Etat chargée des personnes âgées et de l'autonomie vous dit que c'est dégueulasse je tique.

La Rue des Allocs si elle s'appelait le quartier St Leu aurait moins fait grincer des dents. Le mot allocs suscite certainement plus de réactions que le reportage en lui même. Dans l'absolu la télé a vu des émissions de ce genre depuis longtemps. Un des pionniers du genre qui faisait rire du monde ça reste Striptease puis est venu Confessions Intimes. D'autres ont certainement suivi (L'Amour est dans les Pré me vient en tête) mais j'ai abandonné la télé depuis 10 ans donc j'ai dû louper des grands moments.

Je vais maintenant arriver au contenu. J'ai regardé l'émission en replay sur le net histoire de savoir de quoi je parle (je rappelle que je n'ai pas de télé).

Tout d'abord en terme de réalisation c'est un reportage classique tourné par un ou deux JRI. L'image moche du caméscope épaule nous situe tout de suite dans l'univers de la télé. Cela aurait été tourné avec une caméra donnant un rendu cinéma, je suis certaine que les réactions auraient été moins violentes. Si c'est beau c'est moins réel. Il y a une voix off féminine qui de tant en tant nous fait un petit raccord narratif mièvreux histoire de passer d'une scène à l'autre, avec la petite musique « doc télé » qui facilite les transitions sonores. Ca c'est pour le côté technique.

Le pire dans l'histoire, c'est qu'il ne se passe rien. Mais vraiment rien. On n'a même pas ce petit moment de tension style "film d'action" ou le moment mélodramatique style "téléfilm". On voit des gens vivre, tout du moins essayer. Pour avoir vécu un an à Amiens et avoir eu à certains moments de ma vie des voisins qui auraient pu être ces personnes, je ne vois rien dans ce reportage qui dénote avec la réalité. Une triste réalité mais une réalité quand-même.

 © Ana Dumitrescu © Ana Dumitrescu

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J'avais, il y a 18 ans, un voisin. Il habitait dans une maison HLM située au milieu de logements non HLM. Cette personne élevait ses 3 enfants seul. Il vivait d'une pension d'adulte handicapé. Il recevait temps en temps son ex-femme avec son nouveau mec pour picoler. Elle ramenait son gros chien style bull mastiff. Les gosses restaient dehors. Des fois ils venaient chez moi. J'essayais de leur filer des trucs, à bouffer. Les assistantes sociales passaient souvent. Des fois le mec battait ses gosses. J'avais 20 ans et plus d'une fois j'ai failli appeler pour gueuler les services sociaux démissionnaires et pourtant au courant de la situation. Le type quand il parlait on ne comprenait rien. Il bouffait la moitié de ses mots. Je précise qu'il était bien français et votait pour le FN. Il écoutait Johnny. Le pire c'est que c'était même pas un mauvais bougre. Un homme bouffé par la vie, dépassé par les choses, dans une situation de misère extrême. Zola version moderne. Ce type c'est pas à la télé que je l'ai vu. Lui et plein d'autres après lui. Ces gens qu'on voit sur M6 ils existent pour de vrai.

Et puis au fond ce qui choque c'est que ce ne sont peut-être pas de "bons pauvres". Le bon pauvre est celui qui ne boit pas, éventuellement qui prend des anti-dépresseurs pour supporter mais bon ça c'est pas grave, qui est levé à 6h du matin pour aller à 9h à Pôle-Emploi surfer sur l'ordi mis à dispo, qui parle bien, etc... Le "bon pauvre" doit sourire, être courageux et n'avoir aucun défaut accepté chez les "non-pauvres". Si le pauvre fume une cigarette, il gaspille l'argent de l'Etat. Si le pauvre boit une bière c'est qu'il est alcoolique.

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Comme si la pauvreté qui est souvent transmise en héritage dans des zones économiquement sinistrées depuis fort longtemps ne détruirait pas les gens, comme si voir cette destruction nous est tellement impossible qu'on doit les juger, les critiquer, les traiter de clichés. C'est aussi nier le fait que l'on puisse naître pauvre, être nourri aux Restos du Coeur dès son plus jeune âge, n'avoir jamais aucun horizon, ne jamais avoir vu la mer, avoir décroché de l'école dès le primaire. C'est peut-être ça au fond qui gène le plus. On porte un regard moral sur eux. On les juge. L'empathie a disparu de nos horizons. J'aimerais vous voir vous si vous étiez livrés à vous-même dès l'enfance sans personne qui vous tende la main, sans éducation ni culture dans un ghetto social ne vous permettant pas de voir autre chose. Certains s'en sortent et fort heureusement mais cette force-là n'est ni évidente ni facile à avoir. Les forces qui vous entraînent vers le bas sont plus nombreuses que celles qui vous entraînent vers le haut. Si à cela vous ajoutez un handicap physique ou mental, vous vous rendrez compte qu'il est très dur de briser ses chaînes.
 © Ana Dumitrescu © Ana Dumitrescu
C'est comme si on avait honte de cette France-là, comme si on voulait la cacher, la faire disparaître de l'espace public, de nos regards impuissants pour diminuer notre propre culpabilité dans une société individualiste. La France est un pays qui se veut riche et industrialisé, cette pauvreté c'est comme une tache sur une belle robe. Nous ne l'acceptons que dans les pays dits pauvres.

Cette personne travaillant dans le social interviewée par RMC trouve qu'il n'y a pas respect de la dignité humaine dans ce documentaire. Il dit d'une manière paternaliste ce qui est bon pour ces gens. Ce n'est pas parce qu'ils sont pauvres, qu'ils sont issus d'un contexte difficile que ce sont des mineurs, des enfants.

© RMC

Alors on va dire que c'est dégueulasse qu'une boîte de prod, un réalisateur ou une chaîne gagne de l'argent là-dessus. Moi ce que je trouve dégueulasse c'est qu'une telle misère existe depuis tellement longtemps, qu'on l'ignore, qu'une chaîne comme M6 doive nous la mettre de force sous le nez. A ce train-là, M6 passera bientôt pour une chaîne communiste.

On nous parle d’interdire l'indécence. Mais elle est où l'indécence ? Quand on sait que les allocations familiales se réduisent, quand on sait qu'on fait la chasse aux pseudos fraudeurs, quand on sait que les gens se font radier pour rien par Pôle-Emploi, elle est où l'indécence ?

Moi ce que je propose à tous ceux qui disent que cette émission est indécente de les accompagner pour voir par eux-mêmes que tout cela existe.

 © Ana Dumitrescu © Ana Dumitrescu

Il y a aujourd'hui un dossier instruit au CSA. OK on peut supprimer cette émission, OK on peut interdire, légiférer une fois de plus, dire que c'est du racisme anti-pauvres et je ne sais quoi d'autre. On peut aussi se dire que Paris est une jolie ville et qu'aucun bidonville ne pousse sur le périphérique. On peut aussi raser les bidonvilles pour les pousser plus loin des yeux. Mais dans le fond est-ce que cela fera disparaître la pauvreté ?

Mon seul constat c'est qu'encore une fois on se trompe de débat. On attaque la chose visible mais jamais les raisons qui font que cette chose puisse exister. C'est un peu comme mettre perpétuellement la poussière sous le tapis.

A la rentrée, on aura viré les pauvres qui sont jugés indignes et clichés de la télé. Ca tombe bien les pauvres on ne les aime qu'au cinéma.

Pour finir je remets ici un article que j'ai écrit l'an dernier et que je vous invite à lire ou relire :

https://blogs.mediapart.fr/ana-dumitrescu/blog/281015/la-france-du-rose-de-9h

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