Ira furor brevis est

Ira furor brevis est. Animum rege : qui nisi, paret, imperat.(La colère est une courte folie : maitrisez vos passions, si elle n'obéissent pas elle commandent) Horace - Épitre 2 - Livre 1 - V. 62Hier soir, le 18 novembre, j'étais à Périgueux pour une projection-rencontre de Même pas peur !. Il y avait deux représentants des forces de l'ordre, spécialement pour nous, afin de s'assurer que tout allait bien. Je suis donc naturellement allée les voir afin de discuter. Au passage ils ont été forts aimables. Derrière leur uniforme des hommes tout à fait normaux et sympathiques qui ne font qu'obéir aux ordres. Pendant que nous discutions, un jeune de 13/14 ans s'approche de nous. Il adresse la parole à celui qui détient la mitraillette et lui demande le modèle. Il regardait l'arme les yeux pleins d'étoiles. Ce gosse là devant moi avait des foutues étoiles dans les yeux à cause de la mitraillette.

Ira furor brevis est. Animum rege : qui nisi, paret, imperat.
(La colère est une courte folie : maitrisez vos passions, si elle n'obéissent pas elle commandent) Horace - Épitre 2 - Livre 1 - V. 62

Hier soir, le 18 novembre, j'étais à Périgueux pour une projection-rencontre de Même pas peur !. Il y avait deux représentants des forces de l'ordre, spécialement pour nous, afin de s'assurer que tout allait bien. Je suis donc naturellement allée les voir afin de discuter. Au passage ils ont été forts aimables. Derrière leur uniforme des hommes tout à fait normaux et sympathiques qui ne font qu'obéir aux ordres. Pendant que nous discutions, un jeune de 13/14 ans s'approche de nous. Il adresse la parole à celui qui détient la mitraillette et lui demande le modèle. Il regardait l'arme les yeux pleins d'étoiles. Ce gosse là devant moi avait des foutues étoiles dans les yeux à cause de la mitraillette.

Voilà donc l'image que nous donnons aux jeunes, un pays militarisé, en guerre, où même aller au cinéma au fin fond de la France prend l'allure de fin du monde. Nous exposons nos armes devant des gamins en manque d'horizon, nous les faisons rêver face à des objets de morts.

Le flic me dit que c'était arrivé déjà l'autre jour avec un autre gosse. Il ont contrôlé le gamin du coup. Et ils ont trouvé un flingue... un flingue factice... un jouet, pour certains...

Certains diront que c'est bien car peut-être que le gamin il deviendra policier ou militaire. Si certains pensent cela, même une seconde ,je n'ai qu'une chose à leur répondre : malheur sur nous si la seule motivation et le seul engagement des futurs policiers/militaires est l'attrait aux armes. Nous pouvons sérieusement nous inquiéter dans ces cas là...

Soit, je pense réellement que certains joueurs de Call of Duty vont se porter réservistes dans les jours qui suivent et que l'attrait aux armes existe. Jusque là il était plus ou moins virtuel. L'occasion se présente pour que ça ne le soit plus. Jouons donc à la guerre pour de vrai. En parlant de  réservistes , le PR François Hollande a annoncé au congrès à Versailles qu'il envisage de créer une garde nationale avec des réservistes. Ce point n'a pas grandement attiré l'attention pourtant à mon sens c'est très représentatif de la suite car cela signifie donc qu'on a besoin sur la durée de mobiliser les troupes militaires ailleurs, ce qui à mon avis sous entend deux choses :

  • que le conflit va s'inscrire dans la durée, donc ce n'est pas une question de semaines ou même de mois mais d'années,
  • Qu'il y a une forte probabilité d'intervention au sol de la part des troupes françaises, malgré ce qui est dit.

Donc nous voilà engagés sur un terrain qui à ce jour reste totalement incertain et hasardeux. Les conséquences d'une entrée en guerre sont considérables et pas forcément heureuses.

Beaucoup de voix s’élèvent portées par la colère, la haine, la vengeance pour applaudir cela. D'autre voix s’élèvent convaincues que les musulmans veulent éradiquer notre culture occidentale. Cet opinion n'est absolument pas partagé en Europe. Angela Merkel garde une position très prudente ainsi que les autres pays européens.

A mon sens croire que le seul objectif des djihadistes est de vouloir détruire la culture occidental me semble un leurre. Se donner autant de moyen, créer une structure militaire mais également civile dans le seul but de détruire le mode de vie à la française est un délire total.

Alors pourquoi donc si ce n'est pas à cause de nos mini-jupes et de nos bars qu'ils nous assassinent?

Là aussi on peut entendre plusieurs sons de cloches. Ce qui suit reste mon avis personnel, toutefois il me semble intéressant d'ouvrir des pistes de réflexions.

Après les événements dramatiques de janvier 2015 et en prévention de nouveaux attentats, la France a lancé les premières frappes en Syrie. C'était exactement le 29 septembre 2015.

Voici la déclaration de Manuel Valls à ce moment (lien vers la source) :

Nous frappons Daech en Syrie car cette organisation terroriste prépare les attentats vers la France depuis la Syrie, depuis ces sanctuaires (...). Nous agissons donc en légitime défense », a déclaré dimanche le premier ministre Manuel Valls.

Le 07 septembre François Hollande avait annoncé ces frappes tout en excluant l'envoi de troupes au sol.

Suite au drame que nous avons vécu le 13 novembre, la France intensifie ses frappes et rentre dans une guerre contre le terrorisme. La guerre contre le terrorisme c'est une notion floue car elle n'est régie par rien ou par pas grand chose. Ce n'est donc pas un état de guerre classique. Ce terme a été employé pour la première fois par George W Bush après les attentats du 11 septembre 2001. Obama lui a décidé d'abandonner en 2009, ce terme de "guerre contre le terrorisme". On sait que la France a toujours eu du retard face aux USA mais on aurait pu éviter de rattraper celui-ci ou toutefois on aurait pu sauter une étape, pour une fois.

L'utilisation de ce terme n'est pas neutre et il contient donc toutes la notion de Patriot Act et ce qui s'ensuit, guerre qui n'en finit plus, désastre humain et économique, etc, etc, etc tout ça pour aboutir finalement nulle part. Au final la guerre préventive en Irak a abouti qu'aujourd'hui c'est l'EI qui est en train de prendre le pouvoir là-bas ou comment tomber de Charybde en Scylla. Le tout ou rien ou le sacrifice calculé, à ces jeux là on perd toujours.  En gros on a arraché la queue du lézard....

Donc nous voilà nous aussi à tirer sur la queue du lézard après les USA. Et peut être que c'est ce que voulait le dit lézard en fait. Voici le billet de Nicolas Henin, ancien otage en Syrie, publié dans le Guardian. D'ailleurs on peut s'interroger de pourquoi ce billet n'a pas été publié dans son intégralité en France et en français...

En voici donc ici quelques extraits, pour le reste je vous laisse consulter le lien du Guardian (cliquez ici pour le lire en intégralité) et pour les non-anglophones Google traduit plus ou moins clairement mais assez pour que cela soit compréhensible.

Voici quelques extraits que j'ai traduit :

Pourquoi la France ? Pour de nombreuses raisons peut-être, mais je pense qu'ils ont identifié mon pays comme un maillon faible en Europe - comme un endroit où les divisions pourraient être semées facilement. Voilà pourquoi, quand on me demande comment nous devrions répondre, je dis que nous devons agir de façon responsable.

Et encore plus de bombes seront notre réponse. Je ne suis pas un apologiste de Isis. Comment pourrais-je l'être? Mais tout ce que je sais c'est que ce serait une erreur. Le bombardement sera énorme, un symbole de la juste colère. Dans les 48 heures de l'atrocité, des avions de combat ont effectué leur plus spectaculaire des munitions RAID encore en Syrie, chutant de plus de 20 bombes sur Raqqa, un bastion d'Isis. La vengeance était peut-être inévitable, mais ce qui est nécessaire c'est la délibération. Ma crainte est que cette réaction ne fera qu'empirer la situation.
(...)
Pour le moment il n'y a pas de plan politique et aucun plan pour engager la communauté arabe sunnite. Isis s'effondrera mais seule la politique fera que cela ne se reproduise plus . En attendant, il y a beaucoup à faire dans la foulée de cette atrocité, et la clé est un cœur fort et la résilience car c'est ce qu'ils craignent. Je les connais: bombarder c'est ce qu'ils attendent. Ce qu'ils craignent c'est l'unité.

Donc d'après Nicolas Hénin, ils attendent que nous les bombardions. Alors pourquoi attendent-ils ça ?

Le 22 juin 2015 on trouve un article très intéressant dans le magazine suisse Le Temps intitulé "Et que fait-on si l’État islamique l’emporte ?", article traduit de l’anglais par Emmanuel Gehrig. Cet article est paru en anglais dans le magazine Foreign Policy du 10 juin 2015. Il écrit par Stephen Walt, professeur de relations international à Harvard. (en français ici ; en anglais ici). En voici la question clef posée ici :

Ainsi la question que je pose est la suivante: que fait-on si l’État islamique devient un vrai État et qu’il démontre une vraie capacité à conserver le pouvoir?

On en arrive à l'interrogation qu'on devrait tous se poser. Finalement l'attentat du 13 novembre n'est-il pas l'expression de la volonté de l'EI de nous faire entrer en guerre afin de pouvoir d'une manière ou d'une autre tenter de légitimer un état dans ce conflit ?

Il ne faut pas oublier que l'EI est structuré. Il existe des ministères, une hiérarchie. Les djihadistes sont payés comme des militaires (un lien ici). Ce n'est pas un mouvement anarchique mais bien construit dont la finalité est sa légitimité en tant que nouvel État sur l’échiquier politique international. D'ailleurs rien que le nom de EI (ou ISIS) n'est pas un hasard...

Dans cet article de Slate et de manière simplifiée on trouve la recette de comment se constitue un nouvel État.

Sur une planète où les territoires vierges n'existent plus, un nouvel État ne peut apparaître que dans deux cas:

  • par la séparation d'un territoire colonial de l'État métropolitain, c'est la décolonisation
  • par l'éclatement d'un État préexistant

Le droit international permet, à tout moment, la création d'un nouvel État puisque le nombre total d'États composant la communauté internationale n'est pas limité. De plus, il admet que les États existants «peuvent sans restrictions se transformer et disparaître». Ce sont là deux libertés fondamentales de l'Organisation des Nations unies.

Il y a de façon de reconnaître un État, de facto ou de jure. La reconnaissance de facto c'est la reconnaissance de fait. La reconnaissance de jure c'est la reconnaissance de droit.

Rien que l'utilisation du terme EI pose problème (un article de Slate là dessus) car c'est une reconnaissance de facto d'une certaine manière.

Un autre article de Guillaume Lagane du 31/07/2015 dans le Figaro pose également la question de savoir si oui ou non l'EI est un État.

Les trois conditions de la créations d'un État sont :

  • une population : L'EIIL répond à cette condition, avec une population que sa politique d'épuration ethno-religieuse a réduite à une composante arabe et sunnite.
  • un territoire : L'EIIL en possède un, à cheval sur l'Irak et la Syrie, où la frontière tracée à la fin de la première guerre mondiale n'existe plus. Toutefois, ce territoire fluctuant au gré des batailles, il n'y exerce pas une pleine souveraineté, une exigence rappelée en 1928 par la sentence arbitrale sur l'île des Palmes, que se disputaient Etats-Unis et Pays Bas.
  • un gouvernement : L'EIIL, qui a placé à sa tête un calife, qui s'efforce de payer les fonctionnaires et d'assurer quelques services publics de base pour asseoir sa popularité, pourrait répondre à ce critère.

Donc au-delà d'un mouvement terroriste fanatique nous sommes face à une véritable volonté politique d'assoir un État. On peut s'interroger sur sa reconnaissance de facto de par cette guerre. Les semaines et les mois qui viennent risquent de poser bien plus de questions qu'on ne le pense. Il est indispensable donc de replacer l'interrogation sur un axe politique. Chaque attentat est aussi le résultat d'un jeu d'échecs où chaque parti déplace ses pions dans un but précis. La difficulté de la chose est de savoir avec 3 ou 4 coups à l'avance ce que souhaite faire son adversaire. Et ici on ne parle pas de déjouer "uniquement" des attentats mais de comprendre la raison exacte de la décision de faire un attentat à tel ou tel endroit du monde. Chaque attentat est un pion qui est bougé dans le cadre de l'échiquier politique international.

Alors que faire si ce n'est la guerre ? Les réponses sont multiples et complexes. Là encore le temps de réflexion, le temps de concertation avec les autres pays potentiellement concernés est important. Chaque mouvement devrait se faire dans le cadre d'une collaboration européenne. Face à cela, le France isolée, ne peut pas à elle seule régler le problème.

Pendant ce temps-là, la France, dans son sein, s'enfonce dans le sécuritaire, dans la peur et dans la désunion. Les français de confession musulmane risquent d'en payer fortement les conséquences. La haine s'installe .

Les jeunes qui s'enrôlent dans cette mouvance peuvent être attirés par la construction d'un État qui se veut "idyllique". Le recrutement est massif car c'est ce recrutement qui constitue la population du dudit "État". C'est aussi la raison pour laquelle ils essaient d’enrôler beaucoup de jeunes diplômés. L'EI en a besoin. Au niveau national il est donc très important de permettre aux générations futures de ne pas vivre dans l'idéal des armes mais de trouver des nouvelles pistes de construction au sein de leur propre pays. Les horizons bouchés d'une jeunesse en perte de perspective peut rendre l'appel des Sirènes attrayant. La meilleur protection est donc de l'intérieur, hors voie sécuritaire, voie qui au contraire aggrave le problème.

Il est donc urgent de repositionner le débat, tant au niveau national, sur le plan social et sécuritaire, que sur le plan politique international. Le temps de la réflexion est venu.

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