Billet : Lettre ouverte à toi ou la chanson de La(u)ra

Laura, y a tant de femmes que je ne suis pas Y a tant de phrases qu'on dit, que je ne dirais pas Oh oh, Laura, j'aurais tant à apprendre de toi Tous ces mots tendres qu'on sait, moi je ne les sais pas C'est à toi Laura que j'ai décidé d'écrire. Non pas que j'ai une dent contre toi ma chère Laura, je ne te connais même pas, juste que tu incarnes par ton article tout ce que je rejette...

Laura, y a tant de femmes que je ne suis pas
Y a tant de phrases qu'on dit, que je ne dirais pas
Oh oh, Laura, j'aurais tant à apprendre de toi
Tous ces mots tendres qu'on sait, moi je ne les sais pas

C'est à toi Laura que j'ai décidé d'écrire. Non pas que j'ai une dent contre toi ma chère Laura, je ne te connais même pas, juste que tu incarnes par ton article tout ce que je rejette. Que tu aies aimé mon film ou pas, ne me dérange pas. Il y a des centaines de gens qui l'aiment et autant pour le détester. Ça c'est le destin du réalisateur, une fois qu'on fait quelque chose on ramasse autant d'avis que de personnes. Si on ne veut pas être critiqué mieux vaut ne rien faire, moi depuis des années j'ai choisi mon camp celui de faire des films, donc d'être critiqué.

Non, vraiment Laura, ce n'est pas ça qui me dérange. Tu as de surcroit l'air fort sympathique et tu es venue voir un film et en parler. Tout l'honneur est pour toi. Tu as la chance de lire dans les journaux et de voir à la télé la même chose, bien entendu dans un développement d'1h47 expliquant que la loi Macron et les lois sécuritaires sont un effet de la stratégie du choc comme dit Naomi Klein. N'ayant pas de télé et en te lisant d'un coup je me sens extrêmement rassurée sur le message audiovisuel qui est diffusé. Je suis heureuse de constater donc que la télé propose un débat clair, posé et explique tout cela aux téléspectateurs. Tu me vois rassérénée et donc moins nihiliste aujourd'hui. J'en serais presque guillerette grâce à toi.

Que le mot intellectuel sous ta plume prenne un degré ironique, je le conçois. Qu'est ce donc un intellectuel qu'un sombre abruti qui te donne des leçons à toi spectatrice ? Haro sur l'intellect, c'est mal et d'ailleurs je conseille à chacun de ne plus ouvrir un livre ni de faire des quelconques études sous peine d'être qualifié d'intellectuel, l'insulte dans l'air du temps. Pour revenir au premier paragraphe allumons donc la télé qui propose des non-intellectuels pour animer ce débat. Nous voilà tous sauvés.

Tu notes aussi, et ce de manière réelle, que je ne fais pas intervenir d'hommes et de femmes politique. Oui j'admets ce crime de lèse-majesté, je prends leur parole publique et je la démonte. Scandale ! Le pire vois-tu c'est que je le fais aussi bien à droite qu'à gauche ! Je ne leur ai pas demandé de droits de réponses. Toi non plus par ailleurs tu ne m'as pas demandé d'interview. La vie est drôle parfois.

Non, chère Laura, tout cela ne me dérange pas, voire ça me prête à sourire. Le but de ma lettre n'est donc pas te dire de déserter les salles de cinémas au profit de la petite lucarne que tu aimes tant. Non ce qui me dérange et me pose un vrai problème c'est ton approche des musulmans et les questions que tu te poses (nous poses ?).

Quel a été l’impact des événements sur les populations supposées musulmanes en France ? Comment celles-ci vivent la situation de l’après Charlie ? Leur quotidien a-t-il changé, évolué? Quelle perception ont-ils des politiques et de la société française ? Il aurait été intéressant de leur donner la parole, de mettre en avant leur point de vue.

Rien qu'en lisant ces questions je me dis que tu n'as rien compris au film et à ma pensée. J'ai certainement loupé quelque chose dans ma réalisation et tu m'en vois fort chagrinée. Mea culpa. Par contre candide que je suis j'aimerais que toi Laura tu m'expliques comment tu peux ainsi parler des populations supposées musulmanes ? As-tu besoin d'identifier ainsi une communauté sous cette appellation, créant dans ton propos la stigmatisation. Tu te demandes si leur quotidien a changé ? Qu'attends-tu de cette question si ce n'est du spectaculaire ?

Aurais-je dû pour te plaire, ho Laura, jouer sur cet affectif dont certains aiment tant se repaitre, regarder le « musulman » effrayé s'enfermer chez lui ou pire montrer le « musulman » en colère et te disant qu'il n'est pas Charlie ? Aurais-je dû le sonder en profondeur afin de savoir sa critique sur Hollande et Sarkozy et puis lui demander pourquoi il n'est pas descendu en masse dans la rue le 11 janvier en se désolidarisant de tous les fous de cette planète ? Aurais-je dû aller interviewer les enfants de 8 ans mis en retenue au commissariat et savoir comment ils vivent depuis ?

Je reste consternée d'une approche si néo-colonialiste dans ta critique. Attends-tu cet émotif où nous devons voir des « musulmans » (et non pas des français n'est ce pas Laura ?) me dire qu'ils ont peur ? Le meurtre de Mohammed El Makouli que tu as vu à l'écran ne t'as pas suffi pour comprendre la situation ?

Dois-je t'expliquer que le concept même du racisme et de la stigmatisation vient du haut et de la classe dirigeante et médiatique et non pas du bas, comme le dit Olivier Le Cour-Grandmaison dans le film ?

Si tu n'avais pas abordé ce sujet de cette manière je n'aurais même pas pris la peine de t'écrire. Non là franchement ça me gène ta façon d'aborder tout un pan de la société française sous une terminologie qui donne à réfléchir. Grâce à moi ton papier sera peut-être plus lu que sans moi. Tu vois je suis une gentille fille. J'aime attirer l'attention sur les choses qui en valent la peine. Et ta façon de présenter les choses vaut la peine de s'y arrêter car c'est anecdotique mais tellement symptomatique de ces créations artificielles de communautés, de la stigmatisation et tellement loin de ce que vivent les gens dans la vraie vie.

Et puis toi Laura, tu peux t'appeler Pierre, Paul ou Jacques. Dans le fond ça ne change pas grand chose à l'histoire. Toi tu es le reflet de cette classe coupée des réalités et des interrogations quotidiennes, cette classe qui joue sur la carte de l'émotif et qui est tellement sensible derrière un écran au sort de l'autre. Toi et Pierre, Paul et Jacques rien que par votre regard vous créez une frontière et une barrière car l'autre vous le désignez du doigt. On ne t'a jamais dit que c'était impoli de pointer quelqu'un de cette façon ?

Pendant 1h47 j'explique que l'autre n'est que toi et moi, que la différenciation et la stigmatisation ne sont qu'un discours politique, l'arbre qui cache la forêt d'une société profondément inégalitaire et enfoncée dans une grave crise économique et tu viens me demander si leur quotidien a changé ? C'est plutôt le notre à nous tous, « race blanche », « supposé musulman », bouddhiste, athéiste ou cracheur de feu que le quotidien est en train d'évoluer vers une pente glissante, celui de la haine et de la paupérisation. Ne nous vois-tu pas dangereusement engagés sur cette pente?

Alors toi Laura, Pierre, Paul, Jacques je vous invite à réfléchir sur notre, votre société. Ma réflexion est peut-être subjective mais elle a un mérite c'est qu'elle ne crée ni barrière sociale, ni frontière et redonne de la dignité à des personnes qui l'ont perdue médiatiquement ces derniers mois.

Je suis aussi fort étonnée qu'il n'y ait pas un mot sur la partie économique du film, ni sur l'Europe qui semble pourtant être ton travail de prédilection au vu de tes posts. Pas un mot sur les grèves et l'austérité. Rien non plus sur la démocratie et les enjeux futurs. Tout cela est condensé dans ta critique sous une phrase pudique : des décisions politiques du gouvernement Hollande suite aux attentats de l’hebdomadaire. Tu donnes l'impression que le film se limite à parler des musulmans. Tu cites une partie ne durant que 20 min sur 1h47, autour il n'y a rien à priori pour toi.

Tu as de la chance Laura, tu as plein de sessions de rattrapage pour voir le film. Il est dense, complexe et deux visionnages en valent mieux qu'un. Après on ira se balader ensemble.

Viens il me reste trois sous
On va aller se les boire
Chez la mère Françoise
Viens il me reste trois sous
Et si c'est pas assez
Ben il me restera l'ardoise
Puis on ira manger
du couscous et des merguez
des merguez et du couscous
Et du vin de Moselle

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