Billet : Le test du carton ou ta belle-mère en tutu

La photo en cartonA force de voir défiler des milliers de cartons sur Facebook, des fois humoristiques, le plus souvent avec une citation de untel ou unetelle, diffusant la pensée philosophique, littéraire ou politique hors contexte et de manière hyper courte, je me suis dit faisons donc un carton car le film Même pas peur ! recèle de belles citations. C'est un moyen de découvrir un propos, de connaître des intervenants et de vouloir en savoir plus, telle était ma pensée, dans toute son innocence et sa candeur.

La photo en carton

A force de voir défiler des milliers de cartons sur Facebook, des fois humoristiques, le plus souvent avec une citation de untel ou unetelle, diffusant la pensée philosophique, littéraire ou politique hors contexte et de manière hyper courte, je me suis dit faisons donc un carton car le film Même pas peur ! recèle de belles citations. C'est un moyen de découvrir un propos, de connaître des intervenants et de vouloir en savoir plus, telle était ma pensée, dans toute son innocence et sa candeur.

Donc voici le carton créé :

 

Effectivement ce carton a eu et aura sûrement encore une longue vie. Il a été relayé, il a circulé et il circule encore librement dans les labyrinthes du net. Un véritable succès. Par contre, force est de constater que son impact est nul, voir archi-nul. Le site internet du film n'a eu aucun soubresaut. Personne n'est allé voir d'où cette citation est tirée. Elle va peut-être même être citée ailleurs sans aucune notion de l'endroit où elle s'encadre et d'où elle vient. Pire, peut-être même qu'on retrouvera la citation avec une autre photo et une autre personne à la place.

Pour résumer la situation, il suffit donc de mettre n'importe quelle phrase sur la photo de quelqu'un sans que personne ne vérifie l'origine de la dite phrase et de la dite personne. Ce test empirique démontre à son niveau que nous sommes face à une société qui se contente de vivre de slogans. Pire que de slogans, de slogans virtuels et d'origine douteuse. Ces pensées cartonnées sont l'équivalent de la blague Carambar, la nuisance intellectuelle en plus. Il n'y a aucun intérêt de mettre en exergue une seule phrase si à un moment donné elle n'est pas ré-encadrée dans son contexte. La pensée est avant tout un développement donc l'antithèse du slogan.

Il y a quelque chose d'extrêmement inquiétant quand on voit les chiffres de fréquentation des films documentaires en salle ou des achats de livres. Nous sommes face à une société qui accepte d'elle-même de s'abrutir et de se contenter d'une miette d’intellectualité.

Si vous lisez ces quelques lignes on peut supposer que vous n'en faites pas partie. Toutefois je pense que la politique du "carton" vous devez tous la connaître.

Disney, le cancer et moi

Un autre phénomène qui arrive de manière récurrente sur les réseaux sociaux, ce sont les messages du type : change ta photo de profil au profit de X cause. Je vois cela chez des gens très biens. Le plus souvent la cause en question n'existe même pas. La dernière en date était la fameuse journée de lutte contre le cancer des enfants. J'ai vu un tas de gens sensés se transformer en Cendrillon ou en Peter Pan. Cette fameuse journée n'a jamais existé et cela a fait l'objet d'un article de Rue89. A part servir les intérêts de Disney, ça n'a pas servi grand monde. Ou si, ça a desservi beaucoup de monde. Car le fait de faire croire que lutter contre quelque chose se résume à mettre Mickey en photo de profil c'est comme dire je vais éduquer mon enfant avec les prospectus promotionnels de Carrefour.

Cette pseudo-lutte virtuelle commence à s'installer sérieusement dans les mentalités. A coup de Donald ou de cartons avec des citations, nous pensons changer le monde. Pour y ajouter un peu d'action, nous signons une pétition virtuelle qui dans l'absolu n'aboutit jamais. Malheureusement je le fais aussi. Histoire de mais sans illusion aucune.

Le kilo de carottes et les restos du Coeur

Vous allez me répondre que ça n'empêche pas la mobilisation terrain. Pourtant la réalité est là. Prenons les Restos du Cœur. Il y a un milliard d'années lumières de ça, on voyait des bénévoles avec un caddie pour récolter de la nourriture. Aujourd'hui il suffit de cliquer sur telle opération pour donner X kilos de carottes. Vous allez me répondre que c'est aussi bien, vu que peut-être il y aura plus de carottes en fin de compte. Sauf que ce n'est pas si simple car la désertion de l'espace public efface de nos regards l'action. La preuve je m'en rappelle de ces bénévoles et de leur caddie et je suis sure que vous aussi. Par contre si cette année le bouton cliquez pour donner un kilo de carottes ne vous apparaît pas, vous n'y penserez pas. Adieu le kilo de carottes.

La chauve-souris et Maître Eolas

Prenons maintenant le cas de Maître Eolas. Qu'on l'aime ou pas, il restait un élément important de Twitter. Sauf que Maître Eolas a dû supprimer son compte. Personne n'a créé un mouvement de soutien pour lui. Imaginons un instant que Maître Eolas aurait eu un nom, un visage et non pas un pseudo avec une chauve-souris. Il y aurait eu certainement un mouvement, si petit soit-il, pour le soutenir, même si cela aurait été anecdotique. Le fait que la personne soit un personnage donc totalement virtuel n'entraîne aucune action réelle. Maitre Eolas a disparu. Personne ne s'en rappellera d'ici quelques temps. Fin de l'histoire, impact nul. La chauve-souris s'est envolée.

La désincarnation des choses est dangereuse. Elle ne permet pas l'identification. Or une lutte, un combat quel qu’il soit, contre le cancer ou contre une politique, doit être personnifié par l'intermédiaire d'une ou de plusieurs personnes.

Ni le carton, image figée servant de support, ni un personnage Disney et ni la chauve-souris ne permettent finalement une identification à quoi que ce soit. On consomme du virtuel mais on ne se projette pas dans le réel.

Cet effacement de l'action terrain au profit du virtuel est une des causes du manque d'unité auquel on peut faire face.

Conclusion virtuelle

Pour citer un autre exemple, on me demande quand sortira le DVD de Même pas Peur !, or ce que l'on oublie c'est que si on déserte les salles de cinéma on enterre encore un peu plus chaque jour ces derniers espaces de réunion où nous pouvons discuter ensemble autour d'un film. Nombre de salles de cinéma font des actions : soirées spéciales, mise en place de restauration conviviale sur place, AMAP qui vendent des légumes dans le cinéma, petit-déjeuner documentaire, etc... Chacun a la possibilité d'organiser une soirée en s'adressant auprès d'une salle proche, en règle générale peu de salles refusent ce type d'action. Le DVD existera bien entendu mais il aura un sens si derrière vous organisez des soirées de visionnages à plusieurs, entre voisins, amis ou familles. Cela doit être un objet de lien social.

Il faut donc revenir sur le terrain à tous les niveaux. Le virtuel doit retrouver sa place c'est-à-dire celle de moyen de communication et non pas de fin en soi.

L'hiver approche alors réinvestissons les supermarchés avec des caddies, faisons de pétitions papier, allons nous réchauffer dans les salles, organisons des rencontres. Il n'y a pas d'autres solutions si on veut faire bouger les curseurs, c'est un travail quotidien, salvateur et bénéfique pour vous et pour les autres.

 

NB/ Si tu ne partages pas ce billet Médiapart à trois de tes contacts tu seras frappé par les pires fléaux du monde, ta maison sera rasée, ton chien deviendra un loup, ta belle-mère se mettra à danser sur une musique disco vêtue d'un tutu rose, ta femme te quittera pour un bûcheron suédois pendant que ton fils décidera de traverser l'atlantique nu et à la nage. C'est bon tu as compris ? Suite au prochain billet.

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