Élucubrations de Noël

Comme tous les ans à la même période tout se gèle malgré un temps clément. Certains diront que le climat change, la terre se réchauffe. Et tous les ans le vieux dicton de mère-grand est de retour : "Noël au balcon, Pâques au tison". Cette année un certain malaise si ce n'est un malaise certain flotte dans les airs malgré la douceur des températures.

Comme tous les ans à la même période tout se gèle malgré un temps clément. Certains diront que le climat change, la terre se réchauffe. Et tous les ans le vieux dicton de mère-grand est de retour : "Noël au balcon, Pâques au tison". Cette année un certain malaise si ce n'est un malaise certain flotte dans les airs malgré la douceur des températures.

Quand j'étais en tournée pour "Même pas peur!" début novembre, j'ai entendu quelques papis en province qui se renseignaient déjà du repas de Noël prévu pour les aînés.  Le 13 novembre a mis le holà à ces préparatifs anticipés qui étaient sensés occuper un bon mois et demi.

En décembre des magasins affichent quelques décorations, un rien rachitiques, un rien discrètes. En faire mais pas trop. On ne sait plus si on doit être à la fête ou pas. C'est morose, ça se voit et ça se sent.

Sur Facebook une ex-contact affiche fièrement des nativités en y trouvant un symbole païen et revendiquant son histoire chrétienne. La vie ne souffre jamais de contradictions ou si peu. Dans un élan mystico-laïque elle incite au partage pour lutter contre l'interdiction des crèches dans les mairies. On n'en saura pas plus sur ces fameuses interdictions ni quelles mairies sont concernées. Après la pavoison facebookienne nous voici à devoir partager les images pieuses au nom de la liberté d'expression. Soit dit en passant "La Vie d'Adèle" a qui on a retiré son visa d'exploitation n'a pas bénéficié de tant de ferveur ou inversement à celle escomptée.

À Perpignan, lors d'une projection de "Même pas peur !", en dînant j'ai pu assister à une célébration de la vierge en pleine rue. C'était entre les deux tours des régionales. Curieuse, j'ai été taper la discussion à un couple, la cinquantaine, l'air un peu effrayé de me voir arriver. Je leur demande si ils seraient d'accord de voir une prière de rue musulmane. Un moment d'hésitation, un oui timide et puis lui, un peu audacieux, me répond que la France est quand même une nation catholique. Je le corrige innocemment, de toute la candeur qui m'anime, en lui demandant si il ne voulait pas plutôt dire que la France est une nation laïque. Si si me dit-il en basculant sur le mot histoire plutôt que nation.

Nous voici donc englués de partout dans des leçons historico-religieuse. La terre est plate, c'est historique aussi. Il y donc trois clans : ceux qui fêtent le petit Jésus, ceux qui qui fêtent le Père Noël et ceux qui ne fêtent rien du tout.

Pour le premier groupe, je fais un interlude musical historique au nom de l'histoire française:

Sheila. "Comme les Rois mages" © comandantecalicut

Décidée de ne pas mettre les pieds dans un magasin pendant la semaine de Noël, je décide d'aller chercher de quoi survivre ce samedi aux heures du midi, m'évitant ainsi la cohue. Il faut bien que je me nourrisse, je ne rappellerai jamais assez qu'une cinéaste c'est comme un artiste ce n'est pas une licorne.

La vie de banlieusard a comme tares, entre autres, de devoir subir les grandes surfaces. Un grand lieu magique où à chaque fois que t'y vas tu te dis : ça sert à rien 3/4 des trucs ici. Donc dans cet endroit magique je croise un couple, la cinquantaine aussi, décidément, qui se trompe de rayon et tombe, ho malheur (pour eux) sur le nouveau rayon Halal du supermarché. Les voici en train de pousser un cri d'indignation. Et me voici à mon tour en train de glapir à voix haute pour contrer leur indignation: "super! Enfin un rayon Halal!". On résiste à la connerie comme on peut. Une voix contre une voix ça s'annule.

En déambulant, je croise un tas de femmes voilées avec leur mari, jolis couples souriants contrastant avec les mines renfrognées de certains fêtards d'anniversaire sacré.

En passant entre les rayons avec mon caddie vaillamment rempli, j'entends certains qui prévoient de cumuler plusieurs grandes surfaces, stakhanovistes du réveillon parfait. J'en ai des sueurs froides rien que d'y penser. Pendant ce temps là, j'entends à la radio une pub pour un magasin concurrent. Madame cuisine monsieur choisit les vins. Bientôt 2016. On dirait pas.

Pour moi les courses prennent surtout l'allure d'un entraînement militaire. Vous savez, l'image du type qui rampe à terre sous les barbelés. Déjà j'y passe facile trois heures : le temps de trouver les produits adaptés à mon budget (néant) et qui ne contiennent ni huile de colza, ni huile de palme, garantis sans OGM et sans paraben. En gros je me limite aux matières premières et même avec ça c'est pas gagné je vous le dis.

L'éducation ménagère version 2015 L'éducation ménagère version 2015
Souvent je m'amuse à regarder les caddies des autres. C'est dis-moi ce que tu manges et je saurai ce que tu fais de ta vie. C'est parlant un caddie. On se rend vite compte que c'est pas gagné de lutter contre Monsanto. Et le pire c'est que plus tu achètes de la merde et plus tu payes cher. Ha les cours d'éducation ménagère des années 20 avaient du bon. Faudrait juste faire la version moderne et mixte. En cherchant sur le net, je vous ai dégoté ça, ne l'ayant pas lu je sais pas ce que ça vaut mais au moins y a pas que moi qui y pense.

Pour revenir à la fameuse histoire chrétienne, c'est que de toutes mes déambulations ce qui est sûre c'est que je n'en ai pas vraiment aperçu la trace. Comme tous les ans, la place est fête (sic) au gros bonhomme à barbe vêtu de rouge. Le chantre de la consommation à date fixe annuelle nous incite à acheter. J'ai squeezé cette année tout autre magasin que celui d'alimentation donc je n'ai pas eu la chance de voir les éternels livres à offrir s'étaler sous mes yeux: cuisine créative, 100 façons de faire les muffins, trouver le bonheur intérieur grâce à la méditation, bien choisir son vin ou les plus beaux paysages des Caraïbes. À chaque boulet adulte que compte sa famille, un livre. Le cadeau sûr pour ceux qui ne connaissent pas les goûts des autres, même si une filiation directe les unit. Pour les enfants je ne dis rien, un livre même avec les photos de Caraïbes c'est toujours bon pour eux et puis ça leur donne des horizons, qu'eux, peut-être iront visiter.

Cette année au vu des dissensions animant notre société je pense que le cadeau neutre sera encore plus d'actualités. Le livre est donc la valeur sûre. Je parie sur "Comment faire soi-même son hamburger", plat phare de la restauration française en 2015. Tout ça histoire d'être pris en sandwich à table entre Tatie Germaine qui vous parlera des supposés problèmes avec les musulmans, ceux dont elle a entendu parler de source sûre par son voisin qui lui-même l'a su de source sûre par son boulanger qui l'a su... Et entre le cousin Alphonse qui lui pense que peut-être le FN est la seule solution car on n'a pas encore testé. Pendant ce temps là vous vous demandez si vous lui foutrez dans la tronche le camembert au calva fait à point et bien de chez nous ou si vous attendez le dessert pour lui faire tester une expérience inouïe avec le lancer de bûche, pas celle en chocolat (ça c'était fait l'an dernier), non celle de la cheminée, plus dure et âpre au toucher, histoire de varier les plaisirs. Tout ça sur fond sonore télévisuel bien entendu.

En parlant de télé, hier j'ai eu la chance de voir en vrai un programme télé. Pour moi qui vit sans télé depuis 10 ans c'est comme une espèce d'expérience mystique. J'ai donc regardé France 2. Et là j'ai appris beaucoup sur France 2. Tout d'abord j'ai vu que la chaîne d'état donne de la culture. Oui de la grande culture. Histoire de changer de Patrick Sébastien, France 2 innove et investit dans le théâtre. Pas n'importe lequel : le théâtre de boulevard. Et là je vois une bande-annonce avec tous les présentateurs que j'ai quitté il y a dix ans déjà et qui sont devenus acteurs de théâtre-bouffe. Pour justifier leur salaire, les pauvres doivent donc jouer la comédie plus que de coutume et en costume. Quel grand moment que j'ai le profond regret de devoir louper. Au passage je me demande qui donc est le spectateur de ce type de programme ? J'ai peur.

Je constate qu'il n'y a plus de pub. Par contre il y a un tas de mini-programmes en partenariat avec X et Y. La France reste championne des lois faites pour être contournées.

En deuxième partie de soirée nous avons eu le clou. Un programme tellement exceptionnel que j'ai cru un instant être perdue sur une chaîne obscure dédiée aux séries Z. Non non j'étais bien sur France 2.

Le film en question s'appelle "Le Dernier maître de l'air", un navet de 150 millions de dollars produit par la Paramount en 2010. Ce film a obtenu en terme de prix les Razzie Awards du pire film, du pire acteur dans un second rôle, le pire réalisateur, le pire scénario et la pire utilisation de la 3 D pour un résultat qui pète les yeux. Véridique.

Ce navet intergalactique hautement primé dans la catégorie de films les plus nuls de la planète était prévu en triptyque. Or ce film étant tellement mauvais, la Paramount n'a jamais produit les 2 autres épisodes. Donc en plus ce film n'a pas de fin. Non il n'a pas de fin...

Pour vous donner une idée c'est l'histoire d'un avatar (espèce de guide spirituel bouddhiste) dont les tatouages s'allument quand il est furax.

Le Dernier maître de l'air © stepha639

Là j'ai eu comme un sentiment de foutage de gueule d'une force égalant celle du dit avatar, le clignotement des tatouages en moins. Cette honte de programme est donc service public et financé avec nos taxes. La diffusion d'un long métrage de ce type coûte en moyenne 200 000 € que nous payons. Il serait peut-être temps, je dis ça je dis rien, mais d'y réfléchir un peu. Pendant ce temps là des gens sont payés pour acheter des daubes pareilles.

Pendant cette période hautement festive la France sent le sapin. Ou plutôt le Michel Sapin qui semble être bien décoré. Donc notre Ministre préféré (dur de choisir entre eux tous) regarde lui aussi la télé. Pendant que moi je regardais "Le Dernier maître de l'air" lui brassait du vent. Selon lui si des jeunes et des femmes parlaient hier à la télé espagnole c'est que les grands hommes (comme lui) étaient occupées à des choses sérieuses. Qu'il arrête de nous enguirlander on commence à avoir sérieusement les boules.

Voilà, cette période de Noël me fait faire des choses folles : aller au supermarché, regarder la télé et décorer le Sapin. Allez après les fêtes vient le dégel et la vie va reprendre son cours. Il nous reste trois jours avant le réveillon. À part vous souhaiter bon courage, vous dire que toutes les mauvaises choses ont une fin, que je reviendrai avec un zoli post sur comment souhaiter une bonne et heureuse année 2016 alors qu'on sait pertinemment qu'il n'y a que de la merde en perspective, je ne vois pas trop quoi vous dire d'autres à part : "Courage!"

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