Les bourgeois et l'anticapitalisme culturel

« Il est tombé par terre, c'est la faute à Voltaire
Le nez dans le ruisseau, c'est la faute à Rousseau
Si tu n'es pas notaire, c'est la faute à Voltaire
Tu es petit oiseau, c'est la faute à Rousseau »Aujourd'hui on va parler d'anticapitalisme et plus précisément d'un certain anticapitalisme culturel qui commence à se faire de plus en plus présent dans la société française.Je n'arrête pas d'entendre le terme de "bourge". Alors je me suis demandée c'est quoi être "bourge" ? Ce diminutif du mot "Bourgeois" est devenu depuis quelques temps l'insulte suprême qui remplace le mot "con" version lutte des classes.

« Il est tombé par terre, c'est la faute à Voltaire

Le nez dans le ruisseau, c'est la faute à Rousseau

Si tu n'es pas notaire, c'est la faute à Voltaire

Tu es petit oiseau, c'est la faute à Rousseau »

Aujourd'hui on va parler d'anticapitalisme et plus précisément d'un certain anticapitalisme culturel qui commence à se faire de plus en plus présent dans la société française.

Je n'arrête pas d'entendre le terme de "bourge". Alors je me suis demandée c'est quoi être "bourge" ? Ce diminutif du mot "Bourgeois" est devenu depuis quelques temps l'insulte suprême qui remplace le mot "con" version lutte des classes.

Tu es toujours le "bourge" de quelqu'un. Ce qui est drôle dans cette qualification c'est qu'elle ne tient absolument pas compte du capital financier de la personne. Alors que vise cette insulte quand on est pauvre et que l'on travaille dans le milieu culturel ou universitaire ? J'en ai conclu librement qu'on parle ici de capital culturel. Dans mon billet, je traite le sens du mot "culturel", par abus de langage, à ce qui est lié aux arts et lettres.

Bourdieu définit ce terme dans Les trois états du capital culturel paru dans les Actes de la recherche en sciences sociales en novembre 1979.

Les trois états en questions sont :

  • l'état incorporé : ce qu'on apprend des autres, par nous même, l'habitus culturel
  • l'état objectivé : ce sont les objets culturels (livres, tableaux, etc...)
  • l'état institutionnalisé : ce sont les « titres scolaires » monnayables sur le marché du travail

Je vais m'attacher à l'habitus, principe central de la pensée de Bourdieu. Il met en exergue les différents mécanismes d'inégalité sociale. Pour résumer : on mange ce que notre classe sociale mange, on lit (ou pas) ce que notre classe sociale lit, etc... A ça s'ajoute l'inné de chacun. En gros il y a l'inné et l'acquis. L'acquis provient majoritairement d'une part de notre milieu d'origine et d'autre part du système scolaire. C'est sur ça que se base la télévision pour définir son public et le goût de la ménagère de – de 50 ans : l'origine sociale et par ricochet le bagage culturel qu'on impute à cette origine. Il y a une forme de fatalité dans l'habitus de Bourdieu qui me déplait.

Bertrand à l'époque où je l'ai connu (début des année 2000) travaillait dans une usine. Il avait 50 ans et il était passé contremaître au bout de X années de travail dans cette usine. Bertrand lisait Victor Hugo et Kant et on pouvait passer des heures à discuter avec lui. Bertrand n'avait pas le bac mais un simple CAP.

Des Bertrands il y en a des milliers un peu partout. Ils peuvent être au RSA, ouvriers ou médecins.

Ils ont un bagage culturel important et pour la plupart ce bagage est acquis en grande partie par autodidaxie (même pour les médecins car la fac de médecine n'a jamais mis Kant entre les mains de qui que ce soit, je vous le garantis).

Louis, que j'ai eu la chance de rencontrer récemment grâce à mon film "Même pas peur !", lui a été longtemps ouvrier dans la rade de Brest. Il a un parcours extraordinaire. C'est un homme d'une rare intelligence. Il a retracé son enfance dans un livre juste et magnifiquement écrit que je vous conseille chaleureusement : Zef ou l'enfance infinie. Son livre est aussi beau et touchant que Les allumettes suédoises de Robert Sabatier.

Donc on voit que la curiosité de chacun pousse au savoir et à la culture. Les cadres ne sont pas rigides, chacun peut accéder à un univers différent que celui qui l'entoure.

Revenons aux bourgeois. La culture est depuis longtemps taxée de bourgeoise et d’élitiste. Pourtant elle est accessible à tous. Il ne viendrait à l'esprit de personne de qualifier Bertrand ou Louis de bourgeois. Pourtant leur capital culturel est largement supérieur à beaucoup de monde, toutes classes sociales confondues.

Je vais prendre un troisième exemple : j'ai fait visionner mon film avant sa sortie à une personne de classe supérieure +++ qui a qualifié une de mes intervenantes (Monique Chemillier-Gendreau) de bourgeoise. Ceci m'a fortement laissé perplexe et m'a fait conclure qu'on est toujours le bourgeois de quelqu'un car vu sous un autre angle, la personne en question aurait pu elle aussi hériter de ce sobriquet de bourgeoise.

Monique Chemillier-Gendreau a pour seul tort d'être professeure émérite de droit publique et juriste à la cour pénale internationale de La Haye. Une grande femme qui a travaillé entre autre sur la cause de sans-papiers avec Ariane Mnouchkine. Beaucoup clament le slogan Tous ensemble, qui n'est donc pas avec un copyright CGT, peu se rappellent qu'en 1998 il existait déjà dans l'appel d'Ariane Mnouchkine.

Un récapitulatif des événements sur les sans-papiers en 1996 ici : http://www.bok.net/pajol/pajol.html

Qu'est ce qui différencie donc Monique de Bertrand et de Louis ? Pourquoi d'un côté avons-nous une bourgeoise et de l'autre non ?

Un possible élément de réponse : Monique Chemillier-Gendreau vit de son travail intellectuel.

C'est là où nous mettons le doigt sur le deuxième et troisième état de Bourdieu : l'état objectivé et l'état institutionnalisé.

Nous produisons à différents niveaux des "objets culturels" (livres, films, etc...) et nous en sommes propriétaires. De ces "objets culturels" nous essayons donc d'en vivre ou tout du moins d'en survivre.

Nous devrions nous interroger sur cet aspect. Aujourd'hui nous sommes face à un véritable anticapitalisme culturel de la part de certaines personnes et surtout de certaines élites (le comble est là). Vivre de son métier est un luxe inacceptable quand on parle de culture et plus précisément de la classe qu'on va assimiler à une classe dominante : ceux qui créent.

Je vais prendre quelques exemples personnels pour illustrer un état d'esprit très présent en France :

Une des mes expositions photo, représentant des survivants rroms de la déportation qui a eu lieu pendant la Seconde guerre mondiale, a été affichée dans un lycée, sans mon accord, et on a refusé de me rémunérer. On m'a délicatement répondu (une personne faisant partie de l'Education nationale) : Vous avez choisi ce métier vous vous attendez à quoi ? À être payé ? C'est une passion non ?

Au passage mes photos ont été détruites (non pas par des lycéens mais par des personnes en charge de les renvoyer). Coût : 750€ de dégâts non remboursés. L'Etat n'a pas d'assurance m'a-t-on dit.

Exercer un métier auquel on croit ne devrait jamais être un motif pour ne pas payer quelqu'un. Vous pouvez aimer votre métier que vous soyez ouvrier ou avocat. Et qui dit passion ne dit pas conditions de travail faciles. La réponse qu'on m'a faite est d'un mépris insupportable, elle ne devrait être tolérée pour aucun métier. Je me demande si la même personne était Charlie en janvier...

Cantonner les "créateurs" a une classe bourgeoise c'est faire croire que nous venons tous du même moule alors que nos vies sont polymorphes et nos difficultés réelles. Nombre d'entre nous provenons de la classe ouvrière, enfants d'immigrés ou de situations loin d'être enviables. Notre passé nous le mettons dans notre travail qui est toujours empreint de personnel. Notre travail est tous sauf bourgeois. Nous ne recherchons pas le "capital symbolique" de Bourdieu.

Cet été, j'ai été chez une connaissance qui m'a invité pour un barbecue et où j'ai rencontré un gentil monsieur, archéologue de son état, qui m'a fièrement dit et sans aucune gène avoir piraté mon premier film Khaos sur la crise grecque tourné en 2012 (totalement auto-produit et totalement déficitaire). Ce monsieur est militant actif d'un syndicat (non ce n'est pas la CGT) pour la partie culture. Donc il défend la culture, histoire de bien comprendre le contexte.  Il ne voyait pas du tout où était le problème. Après quelques explications, lui démontrant qu'un cinéaste n'est pas une licorne et que ça nous arrive de devoir manger et nous loger, il me propose une intervention à 300€ dans le cadre de son syndicat pour présenter mon dernier film. A ce jour, 5 mois après, j'attends toujours l'invitation. Comme disait Rina Ketty J'attendrais que tu me reviennes a nouveau j'attendrais, j'attendrais longtemps s'il le faut.

RINA KETTY "J'ATTENDRAIS" © Zeltron76

Grâce à Khaos j'ai vu des comités de soutien se créer pour la Grèce, après la diffusion du film et la prise de conscience de la situation là-bas. Un film c'est aussi un lien social. Non seulement la seule personne que cet individu a volé c'est moi et non pas le système capitaliste mais il n'a même pas eu la bonne idée d'organiser une rencontre autour du film piraté pour échanger avec d'autres personnes. Il a cassé un potentiel lien social. Il a consommé du film. Et il n'a pas participé au suivant. Le capitalisme se boucle lui-même grâce à ses propres détracteurs.

Pour faire un film, il faut un temps considérable. Prenons l'exemple de "Même pas peur !". 5 mois de tournage et montage, 12h de travail par jour non rémunéré (me concernant je ne fais pas trimer les autres gracieusement et quand je ne peux pas payer comme c'est le cas ici je fais tout moi-même) du lundi au dimanche. Aucune pause. Pas de relâche possible. La seule chose qui fait avancer est la motivation de finir un film et de le présenter. Je ne vous ferai pas le détail aujourd'hui du goût de la misère qu'on ravale pour produire une œuvre.

Il faut savoir que quand on accompagne un film en tournée, nous ne sommes pas payés. Il faut savoir aussi que la seule rémunération pour ce type de film (documentaire traitant d'une réalité présente) sont les entrées en salles.

Aujourd'hui le mythe a la peau dure. Si vous vous permettez d'être artiste (le mot artiste est un fourre-tout improbable qualifiant tout et n'importe quoi) vous devez souffrir. Sauf que souffrir, même si on supporte souvent la faim , ne permet pas de produire. Avoir une caméra, un ordinateur ou tout autre moyen de production ne se fait pas gratuitement. Posséder ces moyens de productions c'est avoir la liberté de couvrir tout événement et de traiter tout sujet et ça en toute indépendance. C'est ce qui permet d'être réactif. C'est ce qui permet de créer, de montrer, de dénoncer ou de faire rêver. C'est ce qui permet aujourd'hui de laisser des traces aux générations futures, de laisser des outils de pensées.

Que serait la culture documentaire sans René Vautier et sans sa caméra ? Que serait la photographie sans un Cartier-Bresson ou un Willy Ronis ?

Pour résumer, si vous créez et vendez votre création, vous êtes donc un horrible bourgeois de la classe dominante car vous avez entre les mains un capital. Ce qui me dérange dans la vision de Bourdieu c'est qu'à aucun moment on ne considère que ce capital est aussi un capital collectif. Un film, un livre, un tableau c'est ce qui fait avancer le monde, c'est ce qui permet de casser les frontières entre les classes. La vraie lutte des classes passe par l'éducation et le savoir qui donnent les clefs de la liberté à tout un chacun. On aura beau égaliser tous les salaires, nationaliser les entreprises ou je ne sais quoi d'autres on ne pourra jamais garantir l'émancipation de l'humain sans le savoir.

Cantonner la culture à un aspect bourgeois c'est réduire l'homme a quelqu'un d'incapable d'écouter une symphonie ou de lire un livre. C'est la vision la plus méprisante qu'on puisse avoir de l'humanité. La culture ne doit pas avoir de statut social. Elle ne doit être ni bourgeoise, ni populaire. Elle est un enjeu pour l'humain dans son individualité mais aussi dans son collectif.

Antono Gramsi écrivait dans Socialisme et culture en 1916 :

La culture est une chose bien différente. Elle est organisation, discipline du véritable moi intérieur; elle est prise de possession de sa propre personnalité, elle est conquête d'une conscience supérieure grâce à laquelle chacun réussit à comprendre sa propre valeur historique, sa propre fonction dans la vie, ses propres droits et ses propres devoirs... Mais tout ceci ne peut advenir par évolution spontanée, par actions et réactions indépendantes de notre volonté, comme il advient dans le règne animal ou dans le règne végétal où chaque individu se sélectionne et spécifie ses propres organes inconsciemment, conformément à l'ordre fatal des choses. L'homme est surtout esprit, c'est-à-dire création historique, et non nature. Autrement, on n'expliquerait pas pourquoi, puisqu'il a toujours existé des exploités et des exploiteurs, des créateurs de richesse et des consommateurs égoïstes de cette richesse, on n'a pas encore réalisé le socialisme.

Le fait est que ce n'est que par degrés, par strates, que l'humanité a acquis la conscience de sa propre valeur et a conquis son droit à vivre indépendamment des hiérarchies et privilèges des minorités qui s'étaient affirmées historiquement au cours des périodes précédentes. Et une telle conscience s'est formée, non sous l'aiguillon brutal des nécessités physiologiques, mais grâce à la réflexion intelligente, réflexion de quelques-uns d'abord, puis de toute une classe, sur les causes de certains faits, et, sur les meilleurs moyens à adopter pour les transformer, d'occasions d'asservissement, en étendards de rébellion et de rénovation sociale. Cela veut dire que toute révolution a été précédée d'une intense activité de critique, de pénétration culturelle, d'imprégnation d'idées, s'exerçant sur des agrégats d'hommes, au départ réfractaires, et uniquement préoccupés de résoudre, jour après jour, heure par heure, pour leur propre compte, leur problème économique et politique, sans lien de solidarité avec tous ceux qui partageaient leur condition.

Cette notion de "pénétration culturelle" est en train de disparaître de nos luttes actuelles. Malheureusement on se cantonne comme je le disais dans un billet précédent à mettre des pancartes sur Facebook. Il faut avoir une réflexion et cette réflexion on la trouvera dans la culture. Et cette culture ce n'est pas la télévision qui la fournit car on y trouvera une pensée dominante. Regarder un film c'est bien, lire c'est encore mieux. Un film n'est qu'un résumé d'une pensée, une porte pour introduire à une réflexion plus poussée. Je suis bien placée pour le dire.

C'est là où l'on retrouve Gramsi dans sa pensée sur l’hégémonie culturelle. Gramsi c'était un intellectuel communiste à l'époque où le terme intellectuel n'était pas une insulte (ni celui de communiste). Car aujourd'hui c'est là où nous en somme à l'hégémonie culturelle : la culture tenue par la pensée dominante celle des grands groupes, des grosses productions. Or en précarisant les indépendants, en générant un conflit de classe imaginaire on entretient cette hégémonie culturelle.

De plus l'intellectuel est devenu l'ennemi à abattre. Et quand on ne l'abat pas l'intellectuel se résume à celui qui ne parle pas en "novlangue", qui a lu un peu et qui sait écrire autrement qu'en langage SMS. On en est arrivé à une vision indigente de celui-ci. Seuls ont droit de citer les adoubés du système même si eux sont réellement indigent intellectuellement.

Le cas d'Human de Yann Arthus-Bertrand est un exemple typique d'hégémonie culturelle. Présenté en grande pompe à la Fête de l'Huma, ce film a été financé en grande partie par la fondation de Liliane Bettencourt (tatie Liliane pour les intimes). Le travail humain est filmé d'en haut, tel le regard de Dieu sur son cheptel. Après des heures,au final, le film ne résume qu'une pensée la résilience (ici le lien vers mon billet sur la dangerosité du concept de résilience afin de comprendre comment ce film casse toute possibilité de révolte). Yann Arthus-Bertrand grand seigneur peut se permettre de mettre son film gratuitement sur le net, son salaire a déjà été versé. Bientôt il passera pour plus fort qu'un révolutionnaire et sa tête ornera les tee-shirts à la place du Che Guevara. Par contre personne ou trop peu ont élevé la voix pour dénoncer cette belle mascarade capitaliste. Et ces témoignages finalement ne servent qu'à faire du social-washing, leur parole est donc dévoyée. Nombres de photographes ou de documentaristes ne peuvent montrer les témoignages chèrement recueillis, faute de moyens et de visibilité.

Non à la société capitaliste ; oui à la liberté d'expression si chèrement défendue cette année qui est en danger par défaut de moyen. Et il faut faire attention de ne pas transformer un anticapitalisme en anticapitalisme culturel car un auteur, un cinéaste, un photographe doit pouvoir exercer son métier à temps plein sans à avoir à se justifier d'être un social-traitre bourgeois car il vit de la "vente" de son travail culturel. Un film qui marche, un livre qui se vend c'est la garantie de pouvoir en faire un suivant et de continuer à s'exprimer. Attention à l'hégémonie culturelle qui est en train de nous tuer. Il faut arrêter d'utiliser le terme "bourgeois" pour désigner une œuvre culturelle/intellectuelle et/ou son auteur.

Donc attention de ne pas se tromper de combat. Attention à ne pas se trouver dans une société sans culture autre que celle dominante donc sans perspective aucune car je ne le répéterai jamais assez, seul le savoir garantit la liberté, quoiqu'on vous dise d'autre. Il faut donc continuer à soutenir la création indépendante par ses moyens propres (salles de cinéma art et essai, achat de livres, etc...) ET par des financements participatifs (ce dernier point ne doit pas remplacer l'action).

Et pour terminer en musique :

"Et avec Maître Pierre
Entre notaires on pass' le temps Jojo parle de Voltaire
Et Pierre de Casanova
Et moi, qui suis resté le plus fier
Moi, je parle encore de moi"

Jacques Brel : Les Bourgeois © alainlebest1

 

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