«Gauche blanche» ou mouvance décoloniale, un cauchemar

A travers son rêve, l'écrivain Nedjib Sidi Moussa décrit un contexte idéologique dans lequel il se voit intimer l’ordre de choisir un camp.
  • Tribune. J’ai fait un drôle de rêve cette nuit.

Une revue de la gauche française me commandait un texte sur le racisme avant de se rétracter, sous un prétexte fallacieux. Plusieurs semaines après, le même scénario se reproduisait avec une seconde publication. Puis une troisième, quelques mois plus tard… Les «réflexions engagées» qui me valaient d’être sollicité, du moins dans un premier temps, avaient le fâcheux inconvénient d’«interloquer»certaines individualités.

Dans ce rêve, plus long qu’à l’accoutumée, j’étais invité à débattre par une organisation d’extrême gauche, avant qu’elle ne fasse machine arrière. Le même schéma devait se répéter quelque temps plus tard, avec un parti concurrent de la gauche radicale. On me fit comprendre que mes opinions sur la question religieuse étaient trop «clivantes»aux yeux de ces révolutionnaires.

 Mais ce rêve, si étrange, ne s’arrêtait pas là.

J’accordais un entretien à un média branché, sans qu’il ne soit publié. Quelques mois après, rebelote. Sans la moindre explication. Cette fois avec un site d’informations marqué à gauche.

Et puis, après un attentat xénophobe, une journaliste insinuait sur les réseaux sociaux que je cautionnais la tuerie antimusulmane… Plus tard, une de ses consœurs m’accuserait virtuellement d’être «antifa»,plagiaire et misogyne.

Le rêve se révélait plus absurde encore.

Un éditeur indépendant m’informait qu’un projet de livre critiquant l’intersectionnalité ne pourrait être publié en raison «des coups qui ne manqueraient pas de pleuvoir» sur sa structure fragilisée. Sans rancune. Une autre maison m’avait déjà prévenu que mon premier essai, bientôt épuisé, ne connaîtrait peut-être pas de troisième tirage : il suscitait toujours des remous chez ceux qui, jadis, criaient «ni dieu ni maître».

 Ce rêve prenait une tournure vraiment bizarre.

Lors d’un colloque, un universitaire gêné aux entournures déclarait qu’il ne put écrire tout ce qu’il avait observé dans les quartiers ségrégués, de peur de «faire le jeu de l’extrême droite».

J’appris que certains de ses collègues, recrutés l’année de leur soutenance de thèse ou tout aussi précaires que moi, répandaient d’atroces calomnies afin de discréditer les voix discordantes et intimider les indécis.

J’essayais de me réveiller, en vain. Le rêve se prolongeait et m’emmenait toujours plus loin dans le passé.

 Je me voyais monter à Paris pour étudier, au début des années 2000. La recherche du premier logement s’avérait difficile en raison de mon budget. Chaque matin, je guettais les petites annonces du Crous. Puis j’obtenais une visite pour un studio en banlieue par l’intermédiaire d’une agence. Sans résultat. L’agente immobilière renvoya mon dossier sur lequel figurait la mention manuscrite : «Café au lait, pas noir noir noir…»

Je me retrouvais ensuite, au milieu des années 90, du côté de Valenciennes. C’était un été sans vacances, passé sur un banc public avec mes compagnons d’infortune. Un véhicule de police s’arrêta à notre hauteur et deux hommes en uniforme me prièrent de les suivre pour une affaire de cambriolage. J’entendis la plaignante dire aux policiers : «Ce n’est pas du tout lui, il était beaucoup plus âgé…»J’étais l’unique Maghrébin du groupe.

Fin des années 80, me voilà de retour dans mon école primaire du Nord. Le cours de musique était donné par un vétéran de la guerre d’Algérie. Pour fêter son départ à la retraite, l’instituteur joua du clairon dans la cour de récréation, «comme dans le djebel…» Mais je n’arrivais pas à oublier qu’avant de nous apprendre à chanter en classe, l’enseignant faisait mine de brancher la prise du piano électrique dans mes narines, le regard fou.

 Ce rêve devait cesser. Il devenait insupportable. Je ne parvenais plus à discerner le vrai du faux, à me repérer dans le passé ou le présent.

Mais le plus gênant dans ce rêve, c’était la désagréable sensation d’être pris entre deux feux, de me voir intimer l’ordre de choisir un camp qui n’inspirait rien de bon : mouvance décoloniale ou «gauche blanche», antiracisme «politique» ou antiracisme «moral», «islamo-gauchistes» ou «intégristes républicains», «réconciliateurs» ou «éradicateurs», postmodernes ou antimodernes, Wall Street ou le Kremlin…

Car ce rêve était bien trop politique.

Une féministe universaliste apparut pour m’avertir : «Tu t’es fait des ennemis mortels.» Cela ne me plut pas beaucoup à vrai dire. Je savais comment les choses se terminaient pour Julien Sorel et Carlito Brigante. Néanmoins, je rétorquai que je m’étais fait de nombreux amis, compagnons et lecteurs. Ce n’est pas si mal pour un ancien boursier sur critères sociaux.

 De fait, le fond de l’affaire restait simple quand on y songeait un instant, allongé dans mon lit. La gauche qui se pense «blanche» a besoin de faire valoir ceux qui se disent «non blancs» afin de la rassurer, la flatter ou lui donner des sueurs froides, selon les contextes. L’essentiel étant d’abandonner les idéaux de liberté et d’égalité au profit de la différence et de l’identité, principes qui s’accommodent fort bien de la dérive antisociale.

Dans ce jeu de dupes, culpabilité et dolorisme sont érigés en principes cardinaux, enterrant la solidarité et le désir. Si la «gauche blanche» s’entête à mettre en scène son autocritique et les «racisés» leurs seuls traumatismes, alors il n’y aura plus de place pour le débat contradictoire ou pour les interventions qui refusent de se plier à ces conditions. D’aucuns y trouveront leur compte selon la logique des quotas, au nom de la parité et de la diversité.

Quant aux autres… Inconscients, utopistes, irresponsables, autonomes, pince-sans-rire, déserteurs, incolores, dissidents, apatrides, apostats, partageux, émancipés, jouisseurs, métisses, passionnés, francs-tireurs, incontrôlés, insoumis, irrécupérables, affranchis, trompe-la-mort, enfants perdus, incontrôlés, réfractaires, insurgés, révoltés… Tous ces braves gens se retrouveraient pour briser les carcans qu’on leur impose.

Mais ce n’était qu’un rêve tordu.

Soudain me vint en tête une tirade du film le Grand Jeu dans lequel André Dussollier interprète un obscur manipulateur : «Un Etat moderne est en tension permanente. Des factions concurrentes y ont des objectifs parfois opposés. Pendant des années, tout semble calme. Et puis tous les quinze, vingt ans, il y a des guerres, des purges. Aujourd’hui, il se trouve que nous sommes à la veille d’un état de guerre…»

Je n’en ai pas fermé l’œil de la nuit.

Publié le 30 juillet 2020 dans Libération:

https://www.liberation.fr/debats/2020/07/30/gauche-blanche-ou-mouvance-decoloniale-un-cauchemar_1795440

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