Les enfants perdus du nihilisme marchand

Au delà de l'émotion légitime suscitée par l'horreur des attentats de la semaine dernière, il convient quand même de se poser quelques questions sur les raisons d'un tel déferlement de violence froide. La justification théologique de l'exécution d'un fatwa ne saurait en effet suffire à l'expliquer, d'autant que le troisième larron s'est lui attaqué à une policière municipale et à des clients supposés juifs d'un magasin cacher. Diverses explications sur divers supports ont commencé à être esquissées par les uns et par les autres. Sans vouloir être exhaustif à leurs propos, j'ai lu ou entendu que certains voulaient y voir des raisons économiques ou sociales liées aux problèmes d'intégration des populations d'origine immigrées. D'autres mettent en avant les discriminations réelles dont celles-ci sont victimes. D'autres encore soulignent des raisons culturelles ou religieuses liées à l'Islam dont certains dogmes ou interprétations peuvent prêter le flanc à des lectures morbides. D'autres enfin font état de considérations historiques et politiques relatives au passé (et au présent) colonialiste de la France dont les gouvernants depuis cinquante ans s'obstinent à ne pas vouloir prendre la mesure. Aucune de ces argumentations séparées ou même mises en commun, pour pertinentes qu'elles puissent être sans doute en partie, ne sauraient cependant expliquer les raisons d'un tel passage à l'acte.

 

Après la sidération liée au symbole de la première fusillade (comme en Algérie il n'y a pas si longtemps, à travers l'assassinat de journalistes et de caricaturistes, c'est la notion même de liberté qui est visée) et plus encore après l'équipée solitaire de Coulibaly, j'ai été frappé par l'étrange ressemblance entre la violence aveugle de ces attentats, leurs modes opératoires, et les massacres collectifs dont on entend régulièrement parler aux États- Unis. Il semble qu'ici comme là-bas les tueurs aient eu une fascination pour les armes, les tenues et tous les colifichets militaires. Ici comme là-bas ils ont fait preuve d'une froideur, d'une maîtrise d'eux même et d'un mépris pour la mort (même pour la leur) qui fait littéralement froid dans le dos. Comme si dans tous les cas ces anges de la mort étaient déjà morts au monde dans lequel ils évoluaient. Pourtant assez étrangement cette similitude n'a pas été soulignée, sidérés que nous étions par la force des symboles (la liberté et l'Islam). Car au-delà des justifications religieuses ou politiques (qui n'en sont évidemment pas), il faut bien finir par se demander comment la société dans laquelle nous vivons et dans laquelle ils sont nés, dans laquelle ils ont grandi et ont été éduqués, a pu produire de tels monstres.

 

Nous touchons là au plus délicat car cela met en cause les valeurs, leurs distorsions ou leur absence propres à la modernité marchande. Force est de constater que depuis que nous sommes entrés dans la dernière phase de l'histoire du capitalisme (autrement appelée ultra libéralisme) dans les années 80, nous assistons un peu partout (quoiqu'à un rythme différent selon les pays) à un délitement complet délibéré et organisé des structures sociales qui permettaient auparavant aux hommes et aux femmes de se sentir une appartenance commune au-delà de leurs différences sociales ou ethniques. Conformément aux nécessités consuméristes qui consistent à cibler le client, et à un management qui isole et sépare les salariés pour briser les solidarités naturelles, nous sommes condamnés à des logiques identitaires, communautaires ou affinitaires qui nous rendent sourds et étrangers à nous mêmes. La violence sociale et quotidienne s'est répandue aussi rapidement que la démocratisation du marché des drogues, les mafias gouvernent, le cynisme est roi, l'atomisation sociale règne en maître, seule reste à partager ou à choisir l'adoration du veau d'or dans ses différentes variantes : l'argent ou Dieu (les religions comme fausse conscience critique) à moins que ce ne soit les deux ensemble unis dans une même détestation de la liberté. Les pauvres fous qui ont semé la mort sont ainsi les enfants perdus d'une humanité qui ne se reconnaît plus elle-même. Ils sont coupables de ces crimes, bien sûr, mais comme le sont également tous les idéologues du nihilisme marchand qui jouent aujourd'hui les pleureuses.

 

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