Il faut choisir, nous sommes embarqués

La crise du Covid-19 nous met tous au pied du mur: il n’y aura pas de retour au monde d’hier, qui de toute façon préfigurait largement celui dont la crise actuelle est en train d’accoucher, un peu plus tôt peut-être que ce que nous pouvions imaginer.

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La crise du Covid-19 nous met tous au pied du mur. Elle accélère un processus dont l’emballement était depuis longtemps déjà devenu visible à tous ceux qui daignaient ouvrir les yeux. Une chose est sûre : il n’y aura pas de retour au monde d’hier, qui de toute façon préfigurait largement celui dont la crise actuelle est en train d’accoucher, un peu plus tôt peut-être que ce que nous pouvions imaginer.

L’alternative se dessine désormais crûment. D’un côté, les injonctions de la classe dominante, dont le seul souci est la défense de ses intérêts immédiats, nous poussent à la fuite en avant. Nous n’aurions pas d’autre choix que celui de reprendre le travail, sans nous poser de questions sur ce que nous faisons, sur ce que nous produisons ; pas d’autre choix que de mettre notre passivité de consommateur de tout et de rien au service du redémarrage de la machine économique qui nous a conduits là où nous en sommes, le tout sous la surveillance des algorithmes et des drones. Et cela ne fait aucun doute, ceux, petits ou grands, qui font « de leur vie une affaire », selon l’expression d’Henri Lefebvre, avec leurs sinistres calculs d’« hommes économiques » ou ceux qui, zélés, l’ont mise au service de l’État et croient dévotement à la fable républicaine, rallieront, comme toujours, le parti dominant. Le peu de réaction des centrales syndicales à l’annonce du déconfinement et de la reprise globale de l’activité n’est pas pour nous surprendre. Jamais la question essentielle ne vient effleurer l’union sacrée pour le maintien, coûte que coûte, de l’ordre existant : peut-on continuer de collaborer avec ce monde, celui de l’économie, celui de la domination, dont la nocivité pour tous, à tous les niveaux, n’en finit plus d’achever sa démonstration ? Quelle parodie de vie mènerons-nous donc dans ce monde-là ? 


De l’autre côté, ils sont nombreux, et très certainement de plus en plus nombreux, depuis le début de cette crise, à se la poser, cette question essentielle, et à y répondre par la négative. Ceux-là savent qu’il n’est pas possible d’éviter le pire en s’inscrivant dans la logique totalitaire de l’État, qui saura, et de quelle manière, s’occuper de notre bonheur ! Non, ce qui se joue aujourd’hui, c’est de savoir comment nous y prendre pour ouvrir des brèches vers un monde désirable. Le problème est donc stratégique, mais pas seulement, il s’agit de réinventer la vie dès maintenant. Les pratiques collectives qui se mettront en place, qui le sont parfois, seront déjà ce monde auquel nous aspirons. Nous ne pouvons pas nous contenter d’attendre l’effondrement du monde de l’économie, hypothèse à envisager sérieusement lorsque nous constatons à quel point il est un colosse aux pieds d’argile. Dans le meilleur des cas, la crise du Covid-19 aura été un coup de semonce, mais elle en constitue peut-être tout bonnement les prémices. En effet, il y a peu de chances que ce soit sous les décombres de ce monde que nous dégoterons l’émancipation. Il y a même fort à parier que, faute de pratiques collectives préalables à grande échelle, et encore faudra-t-il que celles-ci aient réussi à s’inscrire dans la vie quotidienne et à se substituer à la misère présente, on ne découvre autre chose que l’immémorial instinct de survie dont rien ne garantit qu’il se sublimera dans l’entraide.

On voit bien à quel point le monde marchand a déjà transformé –durablement ou pas, telle est la question – les esprits et les sensibilités. Imaginons une crise plus grave encore. Au vu de cette expérience il ne sera pas difficile de le faire. Par quels profonds séismes chacun d’entre nous ne serait-il pas déstabilisé ? Seules les grandes catastrophes naturelles et les guerres peuvent nous en donner une idée approximative. C’est parce qu’en Espagne, au coup d’État de juillet 1936 a répondu une révolution, mais c’est aussi parce les révolutionnaires espagnols, forts d’une véritable expérience, n’ont pas été pris au dépourvu, qu’ils ont pu commencer, dans certaines régions, à vivre le communisme libertaire. Mais aujourd’hui, après quarante années de destruction sociale, de misère grandissante et surtout d’offensive cybernétique visant à réduire les individus à des monades connectées, qu’en sera-t-il ? Dans quelles ressources seront-ils capables de puiser la créativité nécessaire, ceux dont on aura ainsi à coup de publicités, de smartphones ou de e-learning ligoté les capacités imaginatives et brisé l’autonomie ? Il est plus que probable qu’un effondrement laisserait place à des régressions et des replis, à une barbarie que l’on ne saurait qualifier de nouvelle, tant le monde de l’économie, aujourd’hui, en est devenu l’archétype.

Pour éviter la dissolution, pour contrer l’atomisation façonnée de toutes pièces par le capital, ainsi que tous les replis identitaires, culturels, c’est de société dont nous avons besoin aujourd’hui, de société sous forme de communauté humaine ouverte et libre. Nous avons besoin d’une culture libre. C’est cette communauté qu’il faut entreprendre de construire dans le présent pour résister, pour ne pas être entraînés dans « le déclin et la chute de l’économie spectaculaire-marchande », comme le disaient les situationnistes, mais aussi parce que c’est la seule chose passionnante, pour vivre enfin. C’est dans le tissu social tel qu’il se présente qu’il faut ouvrir des brèches, afin que le plus grand nombre puisse s’y engouffrer, là où il vit, un peu à la manière des Gilets jaunes sur les ronds-points. C’est là que beaucoup d’habitants ont redécouvert le sens de la communauté, à travers l’action et la vie quotidienne. Alors, celle-ci a commencé à reprendre de l’épaisseur, est redevenue riche. Mais le défaut des ronds-points, c’est qu’ils étaient des lieux précaires, faciles à expulser, comme les places. Ce n’est donc pas tant d’endroits symboliques à occuper ponctuellement dont nous avons besoin, mais d’une vie nouvelle qui essaime sur tous les terrains favorables.

Dans toutes ces actions collectives, intérêt de tous et intérêt de chacun doivent se trouver intimement mêlés. Il s’agit de tendre vers une autonomie toujours plus grande par rapport au monde techno-marchand, qui régit nos existences sous la haute surveillance de l’État. Des expériences variées existent déjà, sous forme d’assemblées, de regroupements divers avec pour fins l’autonomie alimentaire et bien plus que cela. Ces expériences doivent désormais s’étendre et devenir des pratiques quotidiennes comme autant de terrain gagné sur le monde techno-marchand, comme des entreprises de désintoxication, de désincarcération, évitant au maximum d’utiliser les outils que la domination est la seule à maîtriser, parce que ce sont les siens, et qu’ils nous rendent dépendants. La visée émancipatrice de ces pratiques ne doit jamais être perdue de vue, elle en est le cœur, le principe moteur, afin que de nouvelles routines intégratrices ne s’installent. Au sein des luttes qui ne manqueront pas de se développer, se posera également la question du choix : en rester au niveau défensif, comme toutes celles de ces derniers temps, et être condamnées à sécher sur pied et rejoindre les poubelles de l’histoire, ou inaugurer des réflexions et des pratiques nouvelles. Ainsi, peut-¬on continuer à enseigner, sans se poser la question de ce que signifie vraiment l’éducation ? Sans se demander si le monde auquel on prépare les élèves en les habituant à apprendre devant un écran n’est pas cauchemardesque ? La littérature est-elle à ce point une enveloppe vide qu’on ne sente pas la différence qualitative, impliquant toute une conception de la vie, entre un livre et un écran ? Y a-t-il, dans ces conditions, continuité ou plutôt rupture pédagogique, définitive et pour le pire ? Que faudrait-il mettre en place pour que des êtres humains recouvrent une autonomie qui ne les vouerait pas à jamais aux machines ? Peut-on continuer à soigner sans se demander pourquoi telle ou telle affection s’est tellement développée durant le siècle passé ? Qu’est-ce que cela implique dans le fonctionnement de la société ? Peut-on envisager non seulement de soigner, mais d’éviter cette fragilisation générale des êtres humains sur la planète, dans un milieu de vie aussi pathogène ? Qu’est-ce que cela implique dans la pratique quotidienne, pour le personnel médical, mais aussi pour tout le monde ? Soigner, réellement soigner, est-il une activité qui peut être menée totalement indépendamment d’une conscience profondément humaine et politique ? La santé ne peut continuer à être un état précaire pris en étau entre une surenchère de moyens technologiques, un manque de moyens en personnel, une nature dégradée et une misère économique grandissante. Nous n’avons pris en exemple que deux secteurs, impliqués visiblement dans le récent mouvement contre la réforme des retraites. Dans de nombreux domaines de la vie sociale, une telle réflexion peut naître dès maintenant, des remises en cause apparaître, des pratiques émancipatrices surgir. Quoi qu’il en soit, effondrement ou pas, c’est une vie dégradée qui nous attend, qui à vrai dire, est déjà là. Et c’est peut-être cela, l’effondrement. Il nous faut rompre avec cette civilisation déclinante, et inaugurer dès maintenant une autre façon de vivre. L’histoire est faite de surprises et de renversements, et nous ne savons pas sous quelle forme une rupture qualitative peut survenir. Nous pouvons juste en dessiner les contours, passionnément.

Négatif
N° 29, juin 2020, pp. 1-3.

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