La Voie d’après

La crise sanitaire en cours confère une nouvelle acuité à notre angoisse, souvent sourde, d’une humanité qui n’agit plus dans son intérêt, voire qui met en péril sa propre survie. Dans ce contexte, on ne peut que constater notre impuissance collective à faire face. Dès lors, quelle voie suivre pour découvrir ce monde d’après que tant d’entre nous guettent à l’horizon ?

            La crise sanitaire en cours confère une nouvelle acuité à notre angoisse. Cette angoisse, souvent sourde, d’une humanité qui n’agit plus dans son intérêt, voire qui met en péril sa propre survie. La pandémie liée au coronavirus agit en révélateur des maux récurrents et multiples qui frappent notre monde : multiplication des guerres et conflits armés, accroissement du réchauffement climatique et de ses conséquences, creusement des inégalités au sein des pays et entre les pays…

            Dans ce contexte et sur fond d’une globalisation et d’une accélération du temps croissantes, on ne peut que constater notre impuissance collective à faire face. Dès lors, quelle voie suivre pour découvrir ce monde d’après que tant d’entre nous guettent à l’horizon ?

Quitter l'impasse

             Si l’on est bien en mal de définir ce monde d’après, on sait du moins quelle voie – ou devrais-je dire quelle autoroute – il nous faut quitter. Cette voie mortifère est celle qui érige la hiérarchie, la performance et l’individualisme consumériste comme clés de lecture de notre monde. Qu’elle se traduise par un néolibéralisme de plus en plus extrême ou par un souverainisme identitaire et souvent xénophobe, cette voie est celle d’une domination toujours plus grande et plus violente des uns sur les autres. Une domination des plus riches sur les plus pauvres, des patrons sur les salariés, des pays du Nord sur les pays du Sud, mais aussi des hommes sur les femmes, des majorités (religieuses, ethniques et sexuelles) sur les minorités, des adultes sur les enfants ou encore de l’Homme sur le Vivant.

            Ce chemin, nous l’avons longuement arpenté et notre espoir de le voir s’éclaircir s’est abîmé au fur et à mesure des dégâts causés sur l’Homme et son environnement. C’est un chemin sans issue pour notre humanité : il est urgent et vital de bifurquer. Si l’erreur est humaine, l’adage antique nous dit aussi que persévérer dans l’erreur est diabolique. 

S'engager dans la Voie d'après

            Pour esquisser ce que pourrait être la Voie d’après, il apparait d’abord nécessaire de se défaire d’une vision du monde bâtie sur la domination : s’enrichir de la diversité au lieu de tout hiérarchiser, rechercher la résilience plutôt que la performance et préférer la solidarité à l’illusion du bonheur individuel par la consommation. Il y a là un vaste champ de pensée philosophique et économique à explorer pour faire émerger de nouvelles idéologies (au pluriel !), plus à même de répondre aux défis qui se présentent à nous. Ce travail théorique se construit par itérations et par tâtonnements et requiert une déclinaison non seulement sur le plan politique mais aussi sur les plans esthétique et culturel afin de bâtir un narratif cohérent et mobilisateur.

            Au-delà des concepts, il importe aussi de dire que la Voie d’après peut s’appuyer sur l’existant, déjà fécond en idées concrètes et en expériences qu’il est possible de mettre en œuvre à très grande échelle et dans des délais plus courts qu’on imagine. Pourquoi attendre pour instituer un revenu universel alors que tant de travaux ont démontré son utilité sociale, économique et politique ? Pourquoi attendre pour mettre en œuvre les plans de réduction de nos émissions de gaz à effet de serre alors qu’ils existent et qu’on les sait indispensables à notre survie ? Pourquoi attendre pour redistribuer les richesses des plus riches vers les plus pauvres alors que les inégalités sociales tuent les solidarités au sein des nations et entre les nations ? Pourquoi attendre pour lutter avec plus de vigueur contre les discriminations et les violences subies par les femmes et les minorités quand on sait ce que ces actes coûtent en termes de confiance et de fraternité dans nos sociétés ? Pourquoi attendre pour expérimenter le tirage au sort alors que nos démocraties meurent à petit feu de leur manque de représentativité et de leur soumission aux lobbies en tous genres ? Pourquoi attendre pour réinvestir dans la santé et l’éducation ce que nous gaspillons en évasion fiscale, en corruption et en armement ?

            Qu’on se le dise : pour une part importante, le monde d’après n’est pas à penser, il est déjà à réaliser. Si penser donne du sens à l’action, agir rend la pensée plus féconde. Ainsi, tout en poursuivant l’effort de pensée, il s’agit dans le même temps de convaincre, de prendre le pouvoir et d’agir. Cela nous amène évidemment à la question politique.

S'inscrire dans une cohérence collective

            Face à l’unité et à la force de frappe des puissances d’argent pour soutenir le statu quo (dans une version tantôt néolibérale, tantôt souverainiste), se pose la question de l’unité des forces politiques qui souhaitent incarner une Voie alternative. En effet, les succès électoraux récents des tenants du néolibéralisme et du souverainisme doivent beaucoup au morcellement des autres forces politiques. Un morcellement qui reflète lui-même la variété des maux du système actuel : les uns centrant leur discours sur les désastres environnementaux, les autres sur les inégalités sociales ou les nombreuses discriminations envers les femmes et les minorités. Une approche plus inclusive et une réponse plus systémique permettrait de fédérer plus largement, condition sine qua non pour construire une majorité et prendre le pouvoir. Il va sans dire que cette convergence suppose un profond respect de la diversité associé à un esprit collectif privilégiant les finalités aux ambitions personnelles. Cette considération n’est pas à minimiser tant les derniers scrutins ont démontré une incapacité des forces politiques à convertir de réelles aspirations populaires en prise de pouvoir. On peut à ce titre citer le premier tour de l’élection présidentielle française de 2017 où Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont largement profité du morcellement des forces politiques pour se qualifier au second tour. On peut aussi mentionner l’élection présidentielle tunisienne de 2019 où Kais Saïed – candidat sans parti – a remporté l’élection en recueillant plus de 70% des voix au second tour, illustrant l’incapacité des (nombreux) partis en présence à répondre aux attentes populaires.

            Face aux tenants du statu quo, les scientifiques, les philosophes, les artistes mais aussi les acteurs de terrain ont aussi un rôle majeur à jouer dans l’émergence d’un mouvement populaire large. A la puissance financière et médiatique peut répondre la puissance de l’intelligence, de la créativité et du nombre. Des initiatives émergent dans ce sens, à l’instar de la récente tribune #NousLesPremiers[1], et c’est tant mieux.

            Les prochains mois et années ne seront pas épargnés par les difficultés, loin s’en faut. La crise sanitaire actuelle va aggraver les difficultés économiques et sociales dans lesquelles nous nous trouvons partout dans le monde. La tentation du repli sur soi et du retour à la « normale » sera grande. Pourtant, en dépit et même en raison de ces difficultés, il est urgent de nous mobiliser. Car nous, citoyens vivant en démocratie, avons une responsabilité envers l’humanité tout entière et plus particulièrement envers ceux qui subissent les guerres et les dictatures sans pouvoir s’exprimer. Que nous soyons Français, Allemands, Américains, Brésiliens, Japonais ou Tunisiens, nous avons le pouvoir – et donc la responsabilité – d’offrir la possibilité d’un monde meilleur à nos congénères. Et si le pire est toujours possible, souvenons-nous du vers de Hölderlin qu’Edgar Morin – auteur de La Voie – se plait à répéter : “Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve”.

            Soyons conscients aussi que nous avons tous un rôle à jouer. Quelles que soient les causes qui nous touchent le plus (écologie, réduction des inégalités, lutte contre les discriminations…) et les modes d’action que nous privilégions (politique, associatif, artistique…), soyons conscients que notre action contribue à apporter une réponse complexe, globale et systémique à une crise elle-même complexe, globale et systémique.

 


[1] Tribune adressée le 27 avril dernier par des élus, des personnalités publiques et des citoyens à Emmanuel Macron et proposant une méthode inclusive pour définir le monde d’après.

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