L’après 7 janvier : beaucoup d’émotion, pas (encore ?) de politique

Près de trois mois après les attentats meurtriers de Paris, le débat politique s’est focalisé sur la seule question de l’islam de France, négligeant d’autres enjeux de politique intérieure et extérieure sans doute plus critiques dans la lutte contre le terrorisme.

Près de trois mois après les attentats meurtriers de Paris, le débat politique s’est focalisé sur la seule question de l’islam de France, négligeant d’autres enjeux de politique intérieure et extérieure sans doute plus critiques dans la lutte contre le terrorisme.

L’insoluble question de la représentativité de l’islam de France ?

Créé en 2003 sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) avait trois missions prioritaires : la formation des imams et des aumôniers, le financement du culte musulman et l’établissement du dialogue avec les pouvoirs publics. Douze ans plus tard, l’échec du CFCM est incontestable : le nombre d’aumôniers musulmans dans les prisons est très insuffisant (moins de 200) ; dans les 2500 mosquées que compte notre pays, moins d’un tiers des imams sont français ; et on a recensé plus d’actes islamophobes en janvier 2015 que durant toute l’année 2014 sans réaction efficace des pouvoirs publics.

Cet échec est d’abord celui des fédérations musulmanes qui composent le CFCM qui n’ont pas su se défaire de la tutelle de leurs pays d’origine (Algérie, Maroc et Turquie notamment). L’islam de France a de fait été incarné par des imams étrangers, parfois salariés d’autres Etats. Au lieu d’établir un dialogue avec les citoyens français de confession musulmane, l’Etat traite avec des Etats étrangers. Ceci a conforté une gestion coloniale de l’islam de France mêlant allègrement des questions intérieures et des enjeux diplomatiques.

Aussi, la volonté du gouvernement de voir émerger une instance plus représentative  des musulmans de France ne doit pas conduire à reproduire les mêmes erreurs. S’il est illusoire pour l’Etat de créer de toutes pièces un islam officiel, d’ailleurs contraire au principe de laïcité, le gouvernement peut néanmoins favoriser l’émergence d’un islam de France. 

Pour cela, l’Etat doit être ferme sur le respect des lois tout en facilitant les initiatives portées par les associations musulmanes en faveur de la formation des imams et de la construction de lieux de cultes décents. 

Par ailleurs, l’émergence d’un islam de France n’est possible que si l’Etat lutte contre l’islamophobie avec la plus grande fermeté, y compris sur le plan de la terminologie. Ainsi, il serait judicieux de bannir les termes de « djihadisme » qui décrit très mal le terrorisme islamiste ou pire encore le terme d’ « islamo-fascisme » qu’affectionne tant Manuel Valls et dont le seul effet est de nourrir la haine contre l’islam et les musulmans. Lutter contre l’islamophobie, c’est aussi ne pas participer au dîner du CRIF pour refuser de cautionner les propos discriminants tenus par son Président. Le fait même que cet événement soit devenu un « rendez-vous politique » où le chef d’Etat ou des ministres du gouvernement s’expriment sur la politique étrangère de la France en dit long sur les renoncements répétés de nos dirigeants à la laïcité qu’ils prétendent défendre.

Au-delà de l’islam, les nombreuses pistes inexplorées en France

En dépit de leurs revendications en tant que musulmans, les terroristes Mohammed Merah, Chérif et Saïd Kouachi ou encore Amedy Coulibaly ont d’autres points communs bien plus distinctifs. Après des enfances difficiles et des épisodes de délinquance juvénile voire de grand banditisme, ils sont tous passés par la prison avant de connaître une radicalisation sans retour. Ces profils récurrents appellent des réponses de fond tant sur le plan social et éducatif pour mieux encadrer les enfants qui connaissent des difficultés familiales ou scolaires que sur le plan sécuritaire pour empêcher que la prison soit un lieu de radicalisation (religieuse ou autre). Ainsi, il est très frappant de constater que les armes de guerre (les kalachnikov en particulier) soient devenues en France des objets de consommation presque courante. Utilisées par les réseaux de trafiquants comme par les terroristes, ces armes proviennent de filières très organisées (en Europe de l’Est notamment) dont le démantèlement suppose une réponse à l’échelle de l’Union Européenne. Que le gouvernement néglige ces sujets et focalise le débat public sur la question de l’islam est dangereux car cela enracine l’idée fausse que l’islam est à l’origine du terrorisme alors qu’il en est avant tout un prétexte.

Notre politique étrangère reflète notre vision du monde

Les questions de politique internationale sont cruciales dans le développement du terrorisme. Dans ce domaine, les errements et les contresens de la politique étrangère française sont nombreux. L’intervention brouillonne et politiquement inepte en Libye fait peser sur la France une grande responsabilité dans le chaos qui règne actuellement en Libye et le développement de groupes terroristes comme AQMI (Al Qaida au Maghreb Islamique). Lancée par Nicolas Sarkozy sur les conseils hasardeux et narcissiques de Bernard-Henri Lévy, cette intervention militaire dénuée de stratégie politique a eu pour principal résultat de déverser un flot d’armes sur un territoire politiquement instable sans offrir la moindre perspective pérenne.

La responsabilité de la France est aussi engagée lorsqu’elle promet la livraison d’avions Rafale au maréchal putschiste Al-Sissi qui a rétabli en Egypte une dictature encore plus féroce que celle de Moubarak. Après avoir tué plus de 1400 manifestants (dont une majorité de civils), emprisonné des milliers d’opposants et journalistes, et condamné à mort une partie d’entre eux dans des procès staliniens, il s’est même offert la fantaisie d’innocenter Moubarak de toutes les charges qui pesaient contre lui. Face à une dictature ennemie du printemps arabe, la complicité de l’Etat français est une faute morale et politique. Elle envoie un message dangereux qui pousse les peuples arabes à une alternative désespérante entre le terrorisme et la dictature. Nulle fatalité politique ici mais plutôt un manque de courage et la priorité accordée à des objectifs de très court terme (notons que les Rafale de Dassault vendus à l’Egypte seront financés par des pétrodollars saoudiens avec des garanties de la Coface) au détriment de la démocratisation progressive des sociétés arabes. 

Avec le printemps arabe, la France et les autres démocraties du monde sont confrontées à une alternative historique : soutenir l’émergence de démocraties ou maintenir des régimes dictatoriaux. Vu à travers le prisme de nos dirigeants, ce choix est moins évident qu’il n’y paraît car il met en tension des intérêts de nature et d’horizon temporel différents : vendre 24 avions Rafale ou soutenir les aspirations démocratiques des Egyptiens, maintenir un dictateur conciliant avec nos intérêts économiques et politiques ou prendre le risque démocratique de voir apparaître un gouvernement hostile ou peu soucieux de ces intérêts. 

Avec un peu de hauteur de vue et un minimum de cohérence, ce choix devient pourtant évident. En effet, la défense des valeurs universelles de liberté, d’égalité et de fraternité n’a de sens que si elle est inconditionnelle. Si la lutte contre le racisme doit être la lutte contre tous les racismes (antisémitisme, islamophobie, négrophobie…), la lutte contre le fanatisme et les régimes hostiles aux droits de l’homme et au droit international doit s’appliquer de manière égale aux régimes syrien, égyptien, saoudien ou israélien. On ne peut pas être Charlie un jour et vendre le lendemain des avions de guerre à un dictateur criminel comme Al-Sissi. On ne peut pas afficher une telle incohérence en tant que dirigeants et reprocher ensuite à des enfants leur incohérence lorsqu’ils refusent de respecter une minute de silence. A contrario, lorsque le gouvernement suédois décide la reconnaissance de l’Etat palestinien, il ne prend pas une position pro-palestinienne mais donne une cohérence à sa politique. Cette cohérence le conduit quelques semaines plus tard à rompre sa coopération militaire avec l’Arabie saoudite et à rappeler son attachement aux droits de l'homme.

Trois mois après les attentats de Paris, les attentats que la jeune démocratie tunisienne a subi  le 18 mars doivent nous amener à réfléchir : doit-on apporter notre plein soutien politique et économique à la démocratie tunisienne ou à la junte militaire égyptienne ? Choisir l’Egypte de Sissi plutôt que la Tunisie démocratique, c’est renoncer à la conviction que la défense des valeurs universelles va dans le sens de nos intérêts à long terme.

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