Présidentielles en Tunisie : pourquoi je voterai pour Moncef Marzouki

Le second tour des premières élections présidentielles libres de l’histoire tunisienne aura lieu dimanche 21 décembre 2014 en Tunisie[1] et opposera deux candidats : Béji Caïd Essebsi, leader du parti Nidaa Tounes et Moncef Marzouki, Président provisoire depuis trois ans et leader du parti Congrès Pour la République. Suite aux élections législatives du 26 octobre 2014, le parti Nidaa Tounes détient une majorité relative à l’Assemblée Nationale et gouvernera donc le pays pour une période de cinq ans.

L’enjeu des élections présidentielles en Tunisie pourrait paraître limité compte tenu de la restriction des pouvoirs du Président de la République. Et pourtant, il s’agit d’élire le représentant de la Tunisie libérée de la dictature et de choisir une personnalité garante des institutions et de la pérennité du processus démocratique encore fragile. Or, face à cet enjeu, l’élection de Béji Caïd Essebsi (dit BCE) contredirait l’esprit même du soulèvement tunisien et créerait un risque de « berlusconisation » avec l’hégémonie du parti Nidaa Tounes. A contrario, l’élection de Moncef Marzouki garantirait un meilleur équilibre des pouvoirs, une plus grande représentativité de la population et la préservation de l’indépendance et de la souveraineté nationales.

 

1.      Béji Caïd Essebsi (BCE) contredit l’esprit du soulèvement tunisien

Aussi bien le discours public que l’action politique de BCE contredisent les revendications et l’esprit du soulèvement tunisien :

BCE a laissé transparaitre son mépris pour les femmes en considérant que l’opinion de la Vice-Présidente de l’Assemblée Constituante Mehrezia Labidi n’avait aucune importance car celle-ci « n’est qu’une femme ». Les journalistes qui ont osé lui poser des questions dérangeantes ont également eu droit aux insultes de BCE, visiblement trop habitué dans sa vie politique passée à des médias à la solde du pouvoir. Concernant le développement des régions intérieures longtemps délaissées, BCE affirme vouloir y remédier alors qu’il a stigmatisé les électeurs de son adversaire Moncef Marzouki, démontrant ainsi qu’il reste pétri des préjugés caricaturaux sur le sud tunisien que l’on reproche souvent à la bourgeoisie tunisoise. Plus grave encore, BCE s’est fermement opposé à la justice transitionnelle à l’encontre des anciens membres actifs du parti RCD (Rassemblement Constitutionnel Démocratique) de Ben Ali dont lui-même a fait partie tout comme nombre des dirigeants actuels de Nidaa Tounes. Enfin, tandis que BCE se présente en France comme le garant d’une laïcité qui n’a jamais existé en Tunisie, toutes ses prises de parole nationales sont émaillées de références à Allah et au Coran. Entretenant un double-discours, BCE manipule la question de la laïcité et de la religion pour polariser le débat face à Ennahdha et éviter les questions essentielles du modèle économique et démocratique de la Tunisie.

BCE se situe donc aux antipodes des mots d’ordre du soulèvement tunisien qui prônait une meilleure intégration sociale des jeunes et des femmes, la garantie du droit d’expression, la lutte contre la corruption, l’égalité de traitement devant la justice et le développement économique des régions intérieures.

 

2.      L’élection de Béji Caïd Essebsi conduit de fait à l’hégémonie du parti Nidaa Tounes

Une victoire de BCE au second tour des présidentielles signifierait en outre une hégémonie de Nidaa Tounes dans l’appareil d’Etat tunisien. La domination de ce seul parti à l’Assemblée nationale, au gouvernement et à la Présidence représenterait un risque considérable à une période où la jeune démocratie tunisienne a encore besoin de pluralité pour s’enraciner. La situation est encore plus préoccupante quand on sait que plusieurs militants et dirigeants de Nidaa Tounes sont d’anciens membres du RCD, accoutumés à un régime de parti unique où l’administration publique et les syndicats (dont l’UGTT) sont sous forte influence du pouvoir. Si les soubresauts vécus par la démocratie tunisienne ces quatre dernières années ont pu être surmontés pour donner lieu à l’adoption d’une Constitution et à des élections libres, c’est précisément parce que le pouvoir était réparti au sein de la Troïka (Ennahdha, Ettakatol et CPR). Le rapport de force avait beau être en faveur d’Ennahdha, la présence dans sa majorité d’autres composantes constituait un rempart contre toute tentation hégémonique. Cet équilibre des pouvoirs a contribué à éviter un scénario à l’égyptienne et se trouve aujourd’hui en danger.

 

3.      Moncef Marzouki apporte la garantie de la poursuite de la transition démocratique

Les pouvoirs accordés au Président de la République dans la Constitution tunisienne se limitent principalement à trois fonctions : contrôler l’action du gouvernement et son respect des institutions, représenter le peuple tunisien à l’étranger, garantir l’indépendance et la souveraineté nationales. Sur chacune de ces fonctions, Moncef Marzouki a démontré qu’il était une personnalité fiable et capable d’assumer une telle responsabilité.

Militant dans la Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH) depuis 1980 et figure d’opposition du régime de Ben Ali, il est un défenseur indiscutable des libertés individuelles et des droits des minorités et un ardent partisan d’une justice indépendante. Sa capacité d’exercer un contrôle exigeant vis-à-vis du gouvernement et d’alerter la société civile en cas de manquement grave ne fait pas de doute.

Au cours de ses trois dernières années en tant que Président provisoire, il a par ailleurs donné une image moderne et démocratique de la Tunisie dans le monde. Que ce soit à l’Assemblée nationale française ou au Parlement européen, ses discours ont toujours été accueillis favorablement et avec enthousiasme. Aussi, au-delà de sa tenue vestimentaire que certains Tunisiens remettent en cause, Moncef Marzouki est une voix politique qui porte à l’international les idéaux démocratiques et exigeants du soulèvement tunisien. Il est par ailleurs un porte-voix des régions intérieures de la Tunisie dont il est originaire et une figure respectée de l’électorat d’Ennahdha qui représente encore plus de 30% des électeurs. Son élection permettrait ainsi une représentativité plus large de la population tunisienne à une période où l’unité nationale est fondamentale pour éviter des clivages stériles entre islamistes et laïcs ou entre les régions du nord et du sud.

Enfin, alors que BCE appelle à une normalisation des relations diplomatiques entre la Tunisie et l’Egypte d’Al Sissi, Moncef Marzouki a toujours gardé une position ferme face aux pouvoirs autocratiques surtout quand ceux-ci persécutent et violent les libertés individuelles de la population. Le réalisme politique n’est une vertu que s’il s’arrête là où commence la complicité avec l’inacceptable. C’est cet équilibre entre réalisme et aspiration à l’idéal que Jaurès décrit lorsqu’il dit que « le courage, c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ». Certes, la Tunisie est un petit pays qui a besoin du soutien de ses partenaires internationaux, dont l’Egypte et les Emirats arabes unis, mais ce soutien ne doit pas s’obtenir à n’importe quel prix. Le gouvernement suédois, représentant une population plus riche que la Tunisie mais moins nombreuse, n’a ainsi pas hésité à reconnaître l’Etat palestinien malgré l’hostilité d’Israël et des Etats-Unis. Ce courage politique est de nature à réconcilier les peuples avec leurs dirigeants et de rompre avec un monde désabusé où les idéaux laissent la place aux compromissions et où les compromis s’apparentent trop souvent à des complicités. Le Président de la République tunisienne doit incarner ce courage politique et garantir à la Tunisie son indépendance et sa souveraineté nationales, seules garantes d’une réussite démocratique dans la durée.

 

Ainsi, la Tunisie vit un moment démocratique important bien plus complexe que la caricature binaire esquissée par de nombreux médias français entre un choix laïque ou islamiste. Par sa constance et son souci de l’unité et de l’indépendance nationales, Moncef Marzouki se démarque nettement de son adversaire dont la pratique politique laisse planer le risque d’un retour en arrière.

 


[1] Du 19 au 21 décembre pour les Tunisiens de France

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