Egypte : la démocratie condamnée

Plus d’un an après le coup d’état militaire du 3 juillet 2013 conduit par le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi, « élu » président fin mai 2014 avec 96,9% des voix, un bilan s’impose. Depuis son accession au pouvoir, celui qui devait pacifier et rétablir la situation socio-économique de l’Egypte a précipité son peuple dans un destin grotesque et funeste.

Sur le plan sécuritaire et selon les bilans, de 1400 à 2500 personnes ont été tuées dont la plupart sont des manifestants favorables au rétablissement du gouvernement élu démocratiquement de Mohammed Morsi. S’ajoutent à ces victimes près de 20 000 arrestations, plus de 1000 condamnations à mort prononcées dont 200 confirmées et 800 commuées en condamnations à perpétuité. Ces procès de masse ont été expéditifs (529 puis 683 condamnations à mort annoncées en quelques minutes) et menés dans un mépris total des droits élémentaires de la défense qui souligne avec ironie l’illégalité du coup d’état militaire. Pour parachever le tout, le pouvoir militaire a déclaré « organisation terroriste » le mouvement des Frères Musulmans et fait interdire le Mouvement du 6 avril, principal groupe de la jeunesse opposé au président Moubarak en 2011 et à Al-Sissi aujourd’hui. Citons pour finir le sort des journalistes de la chaine Al Jazeera qui ont été condamnés sans motif à sept et onze ans de prison. Malgré ce déploiement inédit de violence et d’injustice, les manifestations contre le pouvoir militaire continuent de paralyser un pays plus clivé que jamais.

Le bilan socio-économique est également un échec pour celui qui prétendait rétablir la situation du pays. En effet, malgré les perfusions récurrentes de certaines monarchies du Golfe (5 milliards de dollars versés par l’Arabie Saoudite aux putschistes le lendemain du coup d’état), les déficits budgétaires continuent de s’accumuler. L’économie égyptienne est vérolée par la corruption et par l’armée qui contrôle près de 40% du PIB national. Le maréchal Sissi feint d’ignorer ce problème crucial et préfère couper dans les subventions sur les carburants avec des hausses d’environ 50%. Alors que les raisons sociales sont au cœur des printemps arabes, on ne peut que déplorer cette obstination à demander toujours davantage au peuple, dont 40% vit sous le seuil de pauvreté, sans jamais remédier au mal que constitue l’armée dans l’économie égyptienne.

 

Ainsi, la contre-révolution militaire en Egypte est un échec total. Certains prétendent que cette situation est préférable au risque de voir émerger en Egypte un pouvoir théocratique mais un tel argument est doublement contestable. En effet, le pouvoir militaire en place a reçu le soutien du parti salafiste Al Nour et celui de certaines monarchies du Golfe qui financent les mouvements islamistes les plus radicaux et les plus violents. En outre, sacrifier la liberté et la démocratie sous prétexte de rétablir une stabilité économique et sécuritaire est une erreur morale et politique qui ne pouvait conduire qu’à la situation actuelle. C’est un principe qu’énonçait déjà Benjamin Franklin en affirmant qu’ « un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l'une ni l'autre, et finit par perdre les deux ». Le parallèle tunisien – avec les réserves qu’il impose – conforte d’ailleurs cette vision politique. La Tunisie a connu ces trois dernières années des chocs sécuritaires importants avec notamment des assassinats politiques. Pour autant, l’opposition comme la majorité menée par le parti islamo-conservateur Ennahdha ont réussi à trouver des compromis pour maintenir la Tunisie sur ses rails institutionnels et légaux. Si la situation n’est toujours pas complètement stabilisée, une Constitution a cependant été adoptée de même qu’une loi électorale et une alternance politique qui devrait intervenir dans les six prochains mois avec les élections législatives et présidentielles. Cette stabilisation démocratique devrait avoir un effet bénéfique sur l’économie.

 

Ces différents éléments montrent que les inévitables soubresauts d’une transition démocratique valent mieux que la fatalité d’une tyrannie militaire meurtrière et liberticide. Face à l’ignominie de ce pouvoir, une question demeure: comment un pouvoir récusé par une majorité d’Egyptiens parvient-il à se maintenir ? Etienne de La Boétie, poète et écrivain humaniste français, s’interrogeait déjà sur ces raisons en 1549. Sa réflexion l’avait amené au constat que dans une tyrannie, il se trouve toujours une partie corrompue de la population qui trouve son intérêt dans le maintien du tyran. En Egypte, cela renvoie directement à tout un pan de la société égyptienne qui bénéficie du pouvoir militaire.

Pour autant, le soutien des bénéficiaires du régime militaire ne suffit pas à maintenir un pouvoir aussi illégitime que celui d’Al Sissi. Une réinterprétation de l’analyse de La Boétie à l’époque contemporaine nécessite en effet de l’appréhender dans une perspective mondialisée où l’influence des Etats les uns sur les autres prend une importance grandissante comme en attestent les derniers conflits en Syrie, en Irak ou en Ukraine. Si le maréchal Al Sissi a réussi à renverser le gouvernement élu démocratiquement et à imposer son pouvoir, c’est parce qu’il a été soutenu par des puissances étrangères qui y trouvent leur intérêt. Les monarchies du Golfe ne peuvent en effet souffrir une Egypte démocratique à leurs frontières car cela renforcerait la contestation de leurs propres régimes despotiques par des mouvements par ailleurs proches de leurs rivaux Frères Musulmans. Israël ne souhaite pas non plus l’émergence de démocraties arabes tant l’opinion arabe est massivement et radicalement opposée à la politique israélienne. L’offensive israélienne en cours (plus de 300 morts en moins de deux semaines et en plein mois de Ramadan) est rendue possible par la complicité du gouvernement Sissi et démontre tout l’intérêt d’Israël d’avoir à ses côtés une Egypte dirigée par un dictateur acquis à ses intérêts (voir aussi l’article de Pierre Puchot : http://www.mediapart.fr/journal/international/180714/gaza-le-jeu-trouble-de-l-egypte).  

Il y a, enfin, le soutien des gouvernements européens et américain qui composent parfaitement avec des régimes illégitimes à qui ils apportent un soutien pour mieux étendre leur influence et en tirer des bénéfices. Tony Blair, actuel représentant du Quartet au Proche-Orient, incarne parfaitement cette complicité malsaine. L’ancien premier ministre britannique a accepté de fournir des conseils économiques au gouvernement Al Sissi dans le cadre d’un programme financé par les Emirats Arabes Unis qui promettent également aux participants des opportunités d’affaires dans la région. Tony Blair a reconnu soutenir le régime d’Al Sissi mais a nié tout intérêt économique en Egypte alors qu’il mène depuis plusieurs années des activités de conseil très lucratives (environ 20 millions de livres sterling en 2013) pour des régimes dictatoriaux au Moyen-Orient ou au Kazakhstan. Ainsi, sous prétexte de combattre l’idéologie des Frères Musulmans, Tony Blair réalise des profits conséquents et soutient un régime qui bafoue les libertés individuelles, emprisonne des journalistes et pratique la peine de mort.

Quant à l’opinion européenne, une part importante continue de penser que le régime d’Al Sissi est un moindre mal. Ne nous étonnons pas alors d’entendre Vladimir Poutine moquer les principes européens dont l’universalité semble s’arrêter à l’Ukraine. Ne nous étonnons pas non plus qu’une part toujours plus importante de l’opinion arabe soutienne les Frères Musulmans et Mohammed Morsi. Celui-ci demeure à ce jour le seul président égyptien élu démocratiquement tandis qu’Abdel Fattah Al Sissi n’est qu’un remake malheureux du tyran Moubarak. Au-delà de l’emprisonnement de Mohammed Morsi et de la condamnation à mort de Mohammed Badie, ce sont la démocratie et la liberté qui sont condamnées en Egypte. Et nous autres occidentaux en sommes comptables. 

 

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