Voter pour celui qui nous toise

Je reviens sur ma décision. Sûr de mon vote blanc, finalement, je voterai pour le plus méprisant, le plus arrogant, le plus tyrannique des libéraux. Un déni de démocratie dont nous sommes conscients parce que nous en sommes acteurs.

Étrange sensation, ce mélange de désir de ne pas prendre part au délire électoral que nous vivons, et en même de ressentir une immense responsabilité. Étrange sensation de savoir que le moment est historique, que nous prenons date, et en même temps qu’il soit si facile de s’en détacher, de l’écarter d’un revers de main. Étrange sensation de voir les principaux partis et la structure politique que nous connaissions jusque là, littéralement renversés. D’être spectateur du manque d’assesseurs dans les bureaux de vote d’un grand pays a priori démocratique. De voir Macron prêt à fêter sa victoire dans un lieu inédit à la symbolique louche, le Louvre. De voir les représentants des clivages historiques bousculés, éjectés, manipulés, jouant des trahisons diverses, tentés de prendre part à la plus grande recomposition politique jamais connue depuis la naissance de la Vème République. Étrange sensation, cette impression d’écouter du free jazz un peu psyché façon jam, sur une partition qui se déroule en grande part en impro, et dont on ne sait comment elle se termine.

Étrange sensation aussi de ne pas savoir choisir. De surfer depuis des jours sur cette ligne de crête à vaciller entre le vote blanc d’un côté et le vote Macron de l’autre. Où l’absence de choix est précisément un choix insupportable. Où le vote Macron est tout aussi insupportable. Étrange gueule de bois. Étrange sensation de croire rejouer dans sa tête, en deux semaines, un siècle et demi d’histoire du mouvement ouvrier. Étrange sensation de vivre l'Histoire.

Et étrange sensation finalement, de remettre en question en un temps si court la décision que je pensais avoir prise de manière ferme depuis 2012 : voter blanc, contre tous ! Voter blanc, de façon responsable et engagée, en “s’obligeant” à agir à la minute de la possible et désastreuse arrivée au pouvoir de l’extrême droite. Et je l’avais même formalisé noir sur blanc en l’écrivant sur Médiapart « Voter blanc "nous oblige" ».

Quoiqu’on en dise, qu’il soit blanc, nul, ou pour Macron, ce vote “nous oblige” de toute façon.

Grosse autocritique. Il suffit que je relise mon texte pour m’apercevoir que tous les arguments que je m’étais minutieusement emmerdé à synthétiser, ne tiennent pas la route très longtemps. A part constituer une réaction à chaud, ou bien une dernière expression de fermeté d’auto-conviction avant l’échéance fatidique, la décision de voter blanc ne tient pas cinq minutes — pour moi — face au risque de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite, et cela malgré l’horreur de l’impasse démocratique dans laquelle nous nous trouvons : choisir entre le pire et le moins pire.

Et cela aussi en dépit de l'irresponsabilité latente et présente de toute part. Avec un Mélenchon qui a peu de mot des derniers jours contre l’extrême droite (ni contre le projet ultra-libéral annoncé). Avec un Macron, showman, plus enclin à « se tripoter comme s’il fêtait son Bac » qu’à rassembler contre le Front National (comme l’avait justement souligné Nicolas Bedos). Avec un champ politico-médiatique qui légitime et place follement le Front National comme un adversaire acceptable dans un débat « projet contre projet », un débat « entre deux visions du monde », comme si les deux se valaient.

En votant blanc, il y avait de toute façon, quelque part, une forme de délégation de ma responsabilité citoyenne : “j’évite de me salire les mains en laissant les autres le faire”. Or, il faut la prendre, cette responsabilité. C’était aussi, sans doute un luxe. Je ne vote pourtant pas que pour moi-même. Trop facile de voter blanc. Là, je prends mon courage à deux mains. Et je le prends d’autant plus que je vais voter pour une personne qui me toise de tout son haut, qui me méprise comme jamais. En dépit de la bêtise de l'équipe Macron, qui refuse de rassembler, ou — plus probablement — de l’outrance avec laquelle les nouveaux représentants de la bourgeoisie au pouvoir ignorent le peuple de gauche. En dépit de toute cette arrogance, il va falloir voter pour elle.

Et on se dit qu’il n’y a pourtant vraiment pas matière à s’écharper entre "gens" de gauche, à l’instar de ce qui est préconisé par les leaders de la France Insoumise. Dans un tel cirque démocratique, comment ne pas respecter toutes les options qui feront face à Le Pen.

Et enfin, en tout état de cause, si le vote blanc ou l’abstention nous oblige, le vote Macron nous oblige aussi. A la minute où Macron sera élu et aura carte blanche pour mettre en place sa politique de casse sociale avec vraisemblablement la “majorité présidentielle” et l'équipe gouvernementale à sa disposition composée de transfuges issus des vieux partis, lesquels auront largement trahi leurs propres électorats, il faudra le combattre.

Nous prenons date. Étrange sensation de vivre l'Histoire.

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