Voter blanc "nous oblige"

Face au risque du pire, le vote blanc (ou nul ou l'abstention) n'a rien d’évident. C’est pourtant un geste sérieux et engagé qu'il va falloir expliquer et assumer. Introspection d’un citoyen-électeur de gauche tiraillé, qui a voté Mélenchon au premier tour. Et qui votera blanc au second.

Entre voter Macron et assumer la responsabilité du massacre social annoncé, ou voter blanc et prendre le risque de la survenue de la catastrophe, la torture mentale est à son comble. Passés trois jours de gueule de bois, tiraillé entre peur et colère, à ne pas savoir comment agir, subir les questions qui jaillissent, me percutent, s’enchevêtrent, je suis finalement parvenu à une conclusion. Je voterai blanc.

Si jusqu’à présent le choix du vote Macron (« Le seul vote qui fera barrage à l’extrême droite ! ») tombait a priori sous le sens comme en 2002 pour tous les défenseurs de la démocratie, le choix du vote blanc (le vote nul, ou l’abstention) par contre, n’a rien d’évident. C’est pourtant un vote sérieux, engagé, qui nous oblige à penser la suite. Il va falloir l’expliquer, l’anticiper, l’assumer.

Voici donc pourquoi j'irai glisser une enveloppe vide dans l’urne, dimanche 7 mai.

L’extrême droite est TOUT ce qu’il faut combattre

J’ai la trentaine. En 2002, j’étais au lycée. Dès le soir des résultats — le choc ! — j’étais parti en guerre contre le Front National. J’étais intervenu en cours pour sensibiliser les camarades de classe, on était plusieurs à s’être exprimé spontanément, j’avais interpellé mon prof qui exerçait son "devoir de réserve", pas du tout de circonstance selon moi. Face à l’extrême droite, face au pire des possibles, il n’y a aucun compromis possible. J’étais sorti en manif, on avait bloqué les lycées (pas longtemps), on avait fabriqué des pancartes, on avait collé les Unes de Libé… “NON”. Dans la feuille de choux du lycée, j’avais écrit trois pages sur l’horreur Le Pen, on avait largement imprimé et diffusé entre les deux tours. Et on avait manifesté encore, même avec ce prof qui était sur sa "réserve" en classe. L’extrême droite n’est pas une option, c’est TOUT ce qu’il faut combattre.

La Une de Libé le 22 avril 2002. La Une de Libé le 22 avril 2002.

À l’époque, Chirac, vieux routier de la Vè République, vieux ponte post-gaulliste depuis plus de deux décennies, "super-menteur" dont personne n’était dupe, Chirac donc, était devenu malgré lui et malgré nous, l’espace de 15 jours, l’étendard et le bouclier, le “rempart” qui allait protéger la République. Face au pire. « Ce vote m'oblige ! », déclarera-t-il. Et si débat il y avait, c'était uniquement sur l'ampleur du plébiscite qu'on lui offrait de facto.

À l’époque, je n’avais pas le droit de vote, mais j’aurais, comme tous — c’était l’évidence — voté contre le FN.

Voté Chirac, donc.

Aujourd’hui, tout est différent.

Le vote blanc, face au doute

Il faut l’avouer, le duel Macron-Le Pen étant partout annoncé, j’avais comme beaucoup, en électeur-stratège de comptoir, anticipé mon vote du second tour : je voterai blanc. C’était ferme. Dans son blog, Raoul Marc Jennar en résume très bien les raisons : Voter Macron, impossible. Voter Le Pen, impensable.”

Mais, il faut aussi l’avouer, dès 20h dimanche, devant le fait accompli, j’ai douté. Soudainement ce vote blanc mûrement réfléchi résonnait à nouveau comme un abandon, une démission face au danger FN. C'était jouer avec le feu.

J’ai douté, parce que,

  • face à la réalité du résultat et du score ahurissant du FN (même supposé moins que prévu : 7,7 millions de voix) ;

  • face au retour de la mantra « Pour faire barrage au FN, un seul vote possible, Macron » ;

  • face à la culpabilisation façon « S’abstenir, c’est soutenir le FN » ou « Il faudra pas te plaindre quand Le Pen sera élue » ;

  • face aux appels mesurés et compréhensifs de figures politiques (Noël Mamère : « Voter Macron, sans joie et sans illusion »), ou de journalistes avisés sur l'état des institutions (Fabrice Arfi : « Parce que le pire n’est pas exclu ») ;

  • face à l’accoutumence insidieuse à la présence de l’extrême droite dans le débat public, qui nous perd, comme l’analyse très bien Hubert Huertas dans ses “croquis” (« On a aboli les degrés entre le pire et le moins mal ») ;

  • face enfin et surtout au danger de l’extrême droite elle-même, à l’atteinte aux libertés fondamentales, à la xénophobie, au racisme d’Etat, la préférence nationale, le repli, l’homophobie, la guerre contre les minorités, le négationnisme, la haine institutionnalisée… ;

  • face au pire…

On se dit que oui, bien sûr, il n’y a qu’un choix : voter contre le FN.

Voter Macron, donc.

Cette fois, tout est différent

Comment vaincre le fascisme ? Ecrits sur l'Allemagne 1930-1933. Léon Trotsky Comment vaincre le fascisme ? Ecrits sur l'Allemagne 1930-1933. Léon Trotsky

Lundi dernier, dans un tweet, Edwy Plenel citait Trotsky. Dans « Comment vaincre le fascisme ? », ce dernier fait bien la distinction entre violence économique et violence fasciste, à travers une métaphore : « Si l’un de mes ennemis m’empoisonne chaque jour avec de faibles doses de poison, et qu’un autre veut me tirer un coup de feu par derrière, j’arracherais d’abord le revolver des mains de mon deuxième ennemi, ce qui me donnera la possibilité d’en finir avec le premier. Mais cela ne signifie pas que le poison est un ‘moindre mal’ en comparaison du revolver. »

On est d'accord. Seul problème, l’histoire ne dit pas combien de fois il faut arracher les revolvers des mains de notre “deuxième ennemi”, ni combien de temps on devra supporter le poison, toujours plus violent, du “premier ennemi”. Combien de temps encore allons-nous continuer à jouer cette comédie ?

Non, cette fois, tout est différent. On ne peut outrepasser la seule réalité alternative qu'on nous propose, qui détruira toujours plus de droits, d'acquis, de valeurs, de justice sociale, avec une attitude qui s’annonce pleine de suffisance et de mépris.

Cette fois, tout est différent, parce que,

  • face à un Macron qui désavoue la position du défenseur de la République qui devrait être la sienne ;

  • face à ses formules de victoires, à l’utilisation lamentable de son temps de parole, et à son incapacité à mesurer la réalité des enjeux et la décomposition politique à l’œuvre ;

  • face au mépris voire l’arrogance des portes paroles de son équipe qui, ivres, ne font même pas semblant de jouer le jeu du Rassemblement ;

  • face à la mise en valeur presque délibérée de Marine Le Pen par Emmanuel Macron, considérée comme un adversaire respectable avec laquelle on peut débattre dans l'entre-deux tours ;

  • face à la bêtise de la mise en scène d'un débat bon teint « projet contre projet » comme si les deux se valaient ;

  • face au travail ostensible et honteux de légitimation de l'extrême droite à des fins électoralistes ;

  • face bien sûr à l’impression de répéter l’histoire de l'électeur de gauche “idiot utile” prédestiné indéfiniment à “voter utile” ;

  • et face, de toute façon, à la casse sociale annoncée, à la destruction de nos droits, de ce qui reste d'acquis sociaux, du code du travail, de la protection des plus précaires, de la cohésion sociale, face à la marchandisation outrancière et insupportable de notre santé, de nos écoles, des services publics, de l’environnement, de nos vies… ;

  • face à cette violence inique...

On se dit que non, vraiment, on ne peut pas voter Macron.

Voter blanc et engager sa responsabilité

Le moment est sérieux, inquiétant, dangereux, grave.

Voter blanc, je ne l’ai jamais fait.

Mais voter blanc, c'est dire non à la répétition de ce jeu mortifère pour la démocratie. Et c’est surtout assumer, c’est s’affirmer. Car on ne peut pas voter blanc (ou nul, ou s'abstenir) et dire : « ça ne me concerne pas, démerdez-vous », ou « je fais le pari que le FN ne passera pas, mais je voterai Macron si vraiment c’est chaud », ou « je laisse ceux qui ont le courage de voter Macron faire le sale boulot à ma place ».

C’est le contraire.

Voter blanc, c’est être concerné, c’est assumer de ne pas choisir.

Voter blanc, c'est ne pas se contenter du “moindre mal”, ni s’abstenir dans l’indifférence.

Voter blanc, c’est prendre une responsabilité supérieure dans l’élection.

Voter blanc donc, c’est prendre au sérieux le risque d’un Front National élu. C'est prendre au sérieux la pire des réalités pour la combattre. C'est ne pas porter la moindre responsabilité dans son éventuelle arrivée au pouvoir. Voter blanc, c’est penser l’impensable et préparer les combats qui vont suivre. Voter blanc, c’est envisager la catastrophe, pour y faire face.

La société civile en action

Citoyen, j’affirme que je refuse l’hypothèse de l’accession au pouvoir de Le Pen.

Si Le Pen l’emportait, tout serait à réinventer. Il n’est pas question une seconde d’accepter la présence de l’extrême droite au pouvoir, même par l’élection. Si la catastrophe se produisait, je m’engage à résister et à m’y opposer sans compromis, et à tout faire, avec la gauche et tous ceux qui comme moi ont refusé de choisir, de participer à la reconstruction d’une République sociale et solidaire, de notre société, de notre vivre ensemble.

Dans son dernier éditorial, Edwy Plenel rappelait l’importance d’agir au-delà du vote ("Nous, Président(s): agir au-delà du vote"). Les initiatives citoyennes sont là et constituent les prémices d’une nouvelle société civile respectueuse de tous qui ne demande qu’à émerger :  associations, ONGs, collectifs, quartiers, zones à défendre, syndicats, associations de lutte contre la précarité, appels citoyens (appels des solidarités, printemps solidaire, etc…). La liste est longue, et n'est pourtant qu'une goutte d'eau. 

Voter blanc, c’est s’engager à se rassembler et à se lever. C’est s’engager à se retrouver Place de la République et sur les places de France, à s’organiser immédiatement en assemblées, en commissions, et à agir.

Si Nuit debout a servi à quelque chose, c’est peut-être à nous préparer à ça.

Personnellement, j'avais d'autres choses à penser en ce moment... Mais là, ce ne sera plus une question de choix.

 

EDIT 6 mai. La réflexion n’en finit pas. En même temps que je me croyais sûr de moi, je découvre entre les deux tours la faiblesse et la médiocrité inouïe (!) du candidat Macron face à une Le Pen offensive-tranquille qui taille sur l’électorat ouvrier à Amiens. Notamment. Finalement, Macron est peut être encore plus dangereux que prévu.

J’ai peut être sous-évalué ce sentiment qu'inconsciemment, comme beaucoup, je me démobilise en prenant pour acquise la réserve de voix du candidat Macron. Qu’il n’y a pas de risque.

Mais il ne faut vraiment pas jouer avec le feu.

Finalement, le 6 mai, j’ai changé d’avis.

Et au passage, on peut le dire, cette élection est atroce.

 

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