Il est important de dire immédiatement que le droit de manifester est un droit républicain fondamental et que nombre de progrès n’auraient pas pu être effectués sans les manifestations populaires. Ce rappel est d’autant plus important que la légitimité de l’actuel Président est particulièrement faible. Bien sûr, la légitimité des autres leaders, apparus dans le même cadre institutionnel et électoral, est encore plus faible si l’on s’en tient à l’arithmétique des résultats électoraux. Cela ne renforce pas le pouvoir de Macron pour autant, mais cela pose une fois de plus la question d’institutions capables d’aboutir à un tel résultat. Combien de temps allons-nous tolérer une vie politique et une Constitution à ce point contraire aux intérêts du peuple ?
C’est au fond, au stade de décomposition politique où nous en sommes, la seule question qui mériterait d’être posée au seul corps souverain, c’est-à-dire au peuple dans son intégralité.
La déclaration de Jean-Luc Mélenchon sur le rôle de « la rue », qui a suivi celle de Macron, pose en revanche de redoutables problèmes politiques à la démocratie.
A quel moment la rue passe-t-elle du rôle d’acteur à celui de détenteur du pouvoir ? Et quel est alors ce pouvoir ? Prenons le cas du Brésil, la rue est-elle la même avec les manifestations favorables à Dilma Roussef et celles qui lui sont hostiles ? De ce point de vue, la phrase « C’est la rue qui a chassé les nazis » est-elle un simple dérapage ? Et que veulent dire l’avalanche de justifications et l’absence de toute distance critique de la part des partisans de son auteur ?
Absurde au plan global et dans l’oubli des armées soviétique et américaine, le débat sur cette phrase s’est focalisé sur la libération de Paris. Certes, une insurrection populaire fondamentale s’y est produite et a conduit à l’occupation par les insurgés de la Préfecture, de nombre de commissariats, de l’Hôtel de ville et de plusieurs mairies. Mais il apparaissait évident aux chefs FFI (Forces Françaises de l’Intérieur) de Paris, au premier rang desquels le colonel Rol Tanguy, que l’insurrection aurait du mal à tenir sans aucun soutien militaire des alliés. C’est ensuite par la conjonction entre les FFI et la 2ème DB que la capitulation eut lieu. Rappeler cela n’est pas affaiblir le rôle des résistants et du soulèvement populaire, bien au contraire. C’est être responsable. Dire le contraire, c’est oublier le cas dramatique de Varsovie où l’insurrection se déroula sans grand soutien militaire extérieur et alors que l’armée soviétique restait peu active dans les abords de la ville pendant que s’exerçait la répression nazie qui liquida dans le sang le mouvement populaire polonais.
Au-delà de ces considérations, ces évènements posent plusieurs questions :
1/ Peut-on confondre insurrection armée et manifestations républicaines ?
2/ Peut-on confondre manifestations de la rue et nouveau pouvoir ?
3/ Comment se construit un pouvoir républicain qui donne sens à une contestation populaire légitime ? Et qui décide qu’une manifestation est représentative et légitime ?
4/ Quel rôle, quelle autonomie, pour le mouvement collectif face aux logiques personnalisantes de notre vie politique ? Rappelons que l’histoire de France est jalonnée de mouvements collectifs qui ont réussi sans leaders.
La République est aujourd’hui dans un état de délabrement catastrophique. On peut juger que la solution est dans un parti puissant, organisé sur un mode vertical ou dans l’agrégation des mécontentements derrière un leader charismatique. Je ne le pense pas et considère même que cette option est contreproductive. La reconstruction de la République impose d’abord la reconstruction du citoyen avec tous ses attributs au premier rang desquels l’esprit critique, la liberté de pensée et le sens du débat. Elle suppose ensuite que le débat soit mis sur la table, en particulier les questions qui lui échappent aujourd’hui : construction européenne, organisation des pouvoirs politiques, rôle du capitalisme, etc. Elle demande enfin que ce débat soit mené au niveau le plus proche du citoyen, en particulier dans le cadre communal.
Tel est le sens de l’appel à l’élection d’une Constituante.en France.