La France, Les Lumières, La République

Le déferlement autour du déboulonnement des statues révèle quelque chose de plus profond, à savoir la crise philosophique dans laquelle nous sommes aujourd’hui.

Jusqu’à une date encore pas trop éloignée, nous nous référions à ce que nous appelions la philosophie des Lumières que d’autres appellent la modernité, non sans contradictions ou sans débats bien sûr, mais globalement sur l’idée de l’individu libre et responsable, porteur de raison, la raison étant, d’après Descartes, la chose du monde la mieux partagée.

Depuis des années, voire des décennies, cette philosophie se fait critiquer par des groupes, aidés en cela par les journaux officiels des anti-lumières. Il faut aborder cette question. Pour ma part, je l’aborderai au travers de ce que disait Zeev Sternhell, philosophe récemment disparu. Il disait qu’il a toujours existé et qu’il existe encore deux façons antagonistes de concevoir la modernité, c’est-à-dire les Lumières : une qui utilise comme argument, suivant l’époque, la recherche du bonheur individuel, la liberté, la promesse du progrès, la laïcisation des esprits, et une autre qui défend les valeurs civilisationnelles, les particularismes ou les communautés.

Pour ma part, je considère que la deuxième, celle qui défend les valeurs civilisationnelles, est celle qui a toujours, ou presque, été portée par les Etats-Unis d’Amérique. Ils se sont toujours présentés comme portant la démocratie et le bonheur partout dans le monde.

La France, pour sa part, a toujours hésité entre les deux versions de Lumières que présente Sternhell. Je prends deux exemples qui semblent être particulièrement d’actualité.

  • L’esclavage : je ne doute pas qu’au 18ème siècle, il y eut dans les ports tels que Bordeaux, La Rochelle ou Nantes, des personnes qui, tout en faisant le commerce d’esclaves, se référaient aux Lumières. Mais, dans le même temps, en 1794, la Convention, c’est-à-dire l’Assemblée nationale de l’époque, vote avec enthousiasme l’abolition de l’esclavage. Et je proposerais à ceux qui parlent toujours de déboulonner des statues qu’ils appellent plutôt à l’érection d’une nouvelle statue sur le socle de laquelle il y aurait trois personnes ensemble. Celles-ci symboliseraient trois députés de la Convention qui s’appelaient Belley, Duffay, Mills, un noir, un blanc, un métis, qui participèrent à ce débat avec vigueur et qui furent portés en triomphe par les député de la Convention à l’issue du vote.
  • La colonisation : son procès n’est plus à faire même si certains mènent des guerres depuis longtemps gagnées par d’autres sur cette question. Mais dénoncer les horreurs de la colonisation ne doit pas faire passer sous silence le fait qu’il y eut toujours en France un parti anticolonial. Ce parti anticolonial, depuis Clemenceau jusqu’à René Cassin en passant par Félicien Challaye et Jean Jaurès -qui, après un temps d’hésitation, devint un militant anticolonial très actif-, ce parti là a aussi rythmé l’Histoire de France par rapport à la question coloniale.

La nouveauté de la période dans laquelle nous sommes est que la plupart des forces politiques, en particulier la social-démocratie qui aurait dû, théoriquement, défendre les valeurs républicaines, se sont ralliées à la mondialisation et que, se ralliant à la mondialisation, ils se sont ralliés aussi à la deuxième version des Lumières. Dans la période actuelle, où il y aurait beaucoup à dire sur le plan des valeurs républicaines, ils importent sur notre territoire les repentances des Etats-Unis d’Amérique qui ne sont pas vraiment les nôtres. C’est une autre Histoire. Il leur a fallu, par exemple, deux siècles après la révolution française pour donner des droits civiques aux noirs. Cela explique pourquoi nous trouvons des personnages tels que Madame Rokhaya Diallo qui se répand sur télévisons er radios  en critiquant la France comme Etat raciste et qui, apparemment, n’a pas de problèmes à s’accommoder de la presse américaine ou de universités américaines.

C’est cela la réalité actuelle, le problème étant que, vu l’Histoire de France, nous avons à faire un choix. Si nous restons dans ce système de pensée mondialisée, nous courrons sur notre propre territoire à l’affrontement intercommunautaire. Inévitablement. Le combat politique rejoint le combat philosophique et inversement. Nous devons réaffirmer les valeurs de la République en même temps que les valeurs des Lumières, du moins dans la version première.

Sinon, effectivement, il y aura affrontement social et il y aura destruction de toute possibilité de contrat social, d’affirmation du citoyen et du peuple souverain.

 

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