Le 18 Brumaire du général De Gaulle

Il faut attendre les dernières pages de ce récit parfaitement informé, parfois brillant mais somme toute assez classique du 18 Brumaire pour tomber sur une remarque surprenante (1). Cherchant parmi les coups d’Etat plus récents celui qui peut le mieux se comparer à celui de Bonaparte, Patrice Guennifey choisit le 13 mai 1958.
Il faut attendre les dernières pages de ce récit parfaitement informé, parfois brillant mais somme toute assez classique du 18 Brumaire pour tomber sur une remarque surprenante (1). Cherchant parmi les coups d’Etat plus récents celui qui peut le mieux se comparer à celui de Bonaparte, Patrice Guennifey choisit le 13 mai 1958. Ignorons provisoirement tout ce qui sépare le jeune général couvert de gloire qui a utilisé sa popularité pour étrangler la République et le vieux général qui, une fois déjà porté à la tête de la France à laquelle il avait rendu son indépendance et sa liberté, avait quitté le pouvoir de lui-même deux ans après parce qu’il désapprouvait l’esprit de la Constitution que l’Assemblée Nationale venait d’adopter.
Comparons ce qui est comparable, c’est-à-dire avant tout leur technique de prise du pouvoir. Ils peuvent compter l’un et l’autre sur un capital de prestige considérable, mais instable. Bonaparte est retenu loin de la France depuis un an par une campagne d’Egypte nettement plus ardue que prévu et qui aurait pu tourner à la déconfiture sans la victoire d’Aboukir arrachée un mois à peine avant son retour en métropole. Il reste néanmoins pour les français le général victorieux de la campagne d’Italie qui a déjà changé le visage de l’Europe, comme en témoignent les foules en liesse qui saluent sa remontée vers Paris. Mais le tout récent redressement militaire obtenu en Allemagne par d’autres généraux, risque de le rendre moins incontournable aux yeux des Directeurs embourbés dans la corruption et dans des conflits sans fin avec les assemblées. C’est ce qui l’a décidé à précipiter son retour.
De Gaulle, retiré à Colombey, conserve un prestige sans égal dans l’opinion mais sans traduction politique évidente. Au début de 1958, les sondages le placent loin derrière d’autres hommes politiques dont les français souhaitent le retour au pouvoir. Les deux ont su admirablement utiliser la crise politique pour se constituer des réseaux de fidèles ou de ralliés sans passer le moindre accord précis afin de conserver les mains libres. A peine rentré, Bonaparte reçoit dans son hôtel parisien tout ce que la capitale compte de politiciens, de banquiers, de militaires et de savants dont il sait flatter la vanité. Sieyès qui recherchait une « épée » pour balayer le Directoire moribond, mais se méfiait du corse aux dents longues, n’a d’autre choix que de s’engager avec lui.
Aux émissaires venus l’informer du putsch militaire qui se préparait à Alger pour imposer son retour au pouvoir au nom de l’Algérie française, De Gaulle a donné son feu vert mais sans prendre aucun engagement. Quand le président du conseil Pierre Pflimlin et une partie de l’Assemblée semblent vouloir résister aux putschistes, De Gaulle entend montrer que son légalisme a des limites. Il donne encore une fois son feu vert aux généraux d’Alger pour larguer un bataillon de parachutistes sur la Corse, histoire de faire monter la pression. Dans l’exécution du coup de force, De Gaulle a accompli un sans faute, en se maintenant toujours en de ça de la frontière de la légalité. Le président Coty l’envoie demander les pleins pouvoirs à l’Assemblée Nationale qui les lui accorde à une écrasante majorité. Bonaparte au contraire a failli tout faire échouer en perdant son sang froid devant les députés des Cinq Cents qui demandaient sa mise hors la loi. Il n’a été sauvé d’un possible fiasco que par les manœuvres de son frère Lucien qui présidait l’Assemblée et par l’intervention de la troupe qui a transformé son stratagème en vulgaire coup militaire.
Pour lui comme pour De Gaulle, la stabilité durable et les réformes qu’ils ont procurées ont vite fait oublier les conditions douteuses de leur accession au pouvoir. « Nous avons fini le roman de la Révolution ». déclarait Bonaparte un an après le 18 brumaire. Il l’avait remplacé, il est vrai, par la prose d’une dictature qui ne laissait plus la moindre place à l’expression des désaccords. Il avait compris que les couches sociales qui avaient bénéficié de la Révolution, et en premier lieu la bourgeoisie, aspiraient à un ordre stable protégeant leurs acquis. Il a réalisé leurs désirs en mariant les valeurs bourgeoises de la Révolution avec celles de l’Ancien Régime. L’ordre nouveau ne reposait pas uniquement sur la personnalité de Bonaparte puisque la plupart des grandes réformes promulguées dés le consulat comme le code civil, la création des préfets, des lycées, la réorganisation de l’Université, etc..ont survécu durablement à l’Empereur. Ces réformes ont doté la France d’une armature rationnelle mais autoritaire, élitiste dont elle a mis plus d’un siècle à se dégager et qui pèse encore sur elle.
Le bilan impressionnant de la refondation napoléonienne doit être relativisé sur deux points. 1) La plupart de ses réformes figuraient comme projets dans les cartons du Directoire. Bonaparte a pu les faire aboutir vite en supprimant l’étape d’une véritable délibération législative. La reprise économique dont il s’est attribué la paternité, était aussi en partie un héritage du Directoire.
2) Sans la spirale autodestructrice d’une politique extérieure agressive, le régime napoléonien aurait probablement duré plus longtemps. Mais pouvait-il se passer de cet impérialisme belliciste qui a saigné la France et qui lui a mis toute l’Europe à dos ? Ne tenant son pouvoir ni de ses ancêtres comme le dernier roi guillotiné, ni d’une assemblée incarnant la souveraineté nationale, Napoléon a dû l’asseoir sur une popularité sans cesse réactivée par la gloire militaire. La tentation du césarisme va lui survivre et entraver l’émergence de la démocratie en France au moins jusqu’aux années 1880.
De la même manière, la prospérité retrouvée par la France durant les années De Gaulle contraste avec les difficultés de la IV° République. Convaincu que la crise algérienne handicapait la renaissance du pays, le général était décidé à lever cette hypothèque à tout prix . Il l’a obtenu à ce prix. On oublie souvent que la guerre a duré aussi longtemps sous la V° République que sous la IV°et que cette deuxième phase a été la plus meurtrière. Son choix s’est révélé juste si l’on considère la croissance économique des années 1960, les plus brillantes des trente glorieuses. Mais ce renouveau avait été largement préparé par les planificateurs de la IV° République et le rôle moteur qu’ils avaient su donner au secteur public.
La stabilité qu’il a rendue à la vie politique a été imputée à juste titre à la nouvelle Constitution que l’on a dit taillée à sa mesure. La remarque est impropre. Car s’il a voulu donner au Président un pouvoir fort qui marginalise le rôle de l’Assemblée dans les choix politiques essentiels comme dans l’initiative des lois, De Gaulle ne s’est attribué dans la pratique qu’un domaine réservé assez limité. Hésitant à trop personnaliser le pouvoir présidentiel, il a attendu 7 ans pour confier l’élection du Président au suffrage universel. Or cette modification de la Constitution est devenue sa disposition à laquelle les français sont les plus attachés. Elle a permis aux successeurs du général d’augmenter chacun à son tour les prérogatives présidentielles.
Pompidou le pondéré, Giscard le libéral, Mitterrand qui dans l’opposition dénonçait le coup d’état permanent, ont tous accentué le caractère monarchique de la V° République. Seules les périodes de cohabitation avec un premier ministre issu de l’autre bord, ont ralenti cette évolution. Cette monarchie élective sans véritable contrepoids parlementaire s’est révélèe problématique avec Jacques Chirac dont la popularité s’est effondrée durablement. Elle est devenue carrément inquiétante avec Nicolas Sarkozy dont le tempérament instable et immature pousse à l’extrême la personnalisation du pouvoir.
Cette dérive ne peut s’expliquer visiblement ni par la personnalité des hôtes successifs de l’Elysée, ni par la mécanique institutionnelle. Les peuples n’ont que les institutions qu’ils méritent. Le monarchisme républicain est une mutation du virus du césarisme inoculé à la France par Bonaparte. Et si le virus a pris si souvent, c’est probablement parce que les français ont du mal à se déprendre d’une relation personnelle et fantasmatique au souverain héritée de l’Ancien Régime.
J’ai conscience d’avoir moins résumé le livre de Patrice Guennifey que prolongé sa pensée. Mais le propre de ce que les historiens appellent un événement, ce n’est pas d’être strictement situé dans le temps, c’est d’être interminable.
André Burguière
1- Patrice Gueniffey, Le Dix-Huit Brumaire . l’épilogue de la Révolution française, 9-10 novembre 1799, Gallimard, 422p.. 24 euros

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