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Billet de blog 12 mars 2014

Qui a tué l’Empire romain ?

Qui a tué l’Empire romain ? La décadence morale  des élites ? Le christianisme ? Les invasions barbares ? Le saturnisme dû au plomb présent dans la vaisselle d’étain ? Depuis Montesquieu, Gibbon et d’autres, on a trouvé un nombre incalculable de coupables. La tendance dominante aujourd’hui serait de supprimer la question faute de pouvoir y répondre : l’Empire romain ne se serait pas effondré.

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Qui a tué l’Empire romain ? La décadence morale  des élites ? Le christianisme ? Les invasions barbares ? Le saturnisme dû au plomb présent dans la vaisselle d’étain ? Depuis Montesquieu, Gibbon et d’autres, on a trouvé un nombre incalculable de coupables. La tendance dominante aujourd’hui serait de supprimer la question faute de pouvoir y répondre : l’Empire romain ne se serait pas effondré. Mais  par l’intégration des apports barbares à la population romanisée, par la fusion de l’héritage païen et de la spiritualité chrétienne, il se serait progressivement transformé en quelque chose d’autre qu’on nomme «  l’Antiquité tardive ».

Quitte à passer pour un rustre, insensible aux subtilités des transferts culturels, Bryan Ward-Perkins réagit contre cette vision aseptisée des invasions barbares. Elle tient selon lui  à la tendance actuelle à privilégier les textes et à négliger les vestiges matériels. La nouvelle du sac de Rome par les Goths d’Alaric en 410, n’arracha pas  la moindre  larme  à Saint Augustin, posté de l’autre côté de la Méditerranée. A ses yeux, ce tas d’orgueil et de corruption avait mérité son sort. Certes, le meilleur de la culture  gréco-romaine, grâce à l’évêque d’Hippone, passera dans le christianisme et survivra.  Mais  le destin des sociétés ne se joue pas uniquement dans  leurs textes. 

Car c’est une toute autre histoire que nous donne à voir Bryan Ward-Perkins, en nous faisant circuler, d’un site archéologique à l’autre, à travers le monde romain : Jusqu’à la fin du IV° siècle après J-C, des régions périphériques de l’Empire comme le nord  la Gaule ou les Îles britanniques recevaient en masse de la vaisselle fine de Campanie ou des amphores fabriquées dans le  sud de l’Espagne. Quelques décennies plus tard, sur les mêmes sites, on ne trouve plus la moindre trace d’importations lointaines, mais seulement des objets frustes, produits sur place, comme si ces régions étaient soudain revenues à l’âge du bronze. 

Que s’est-il passé ?  Les Barbares venus de l’Est qui ont déferlé sur les Balkans et l’Italie par vagues successives, d’abord les Goths poussés par les Huns, ensuite les Vandales, les Suèves etc., n’ont pas toujours défait les armées romaines. Vainqueurs ou vaincus, ils se sont peu ou prou romanisés. Mais leurs pillages et leur installation ont fini par désorganiser l’Empire. Or comme tous les mondes connectés, l’Empire romain constituait un ensemble superbement intégré mais fragile. Durant quatre siècles, la Méditerranée était devenue un lac romain sur lequel on pouvait naviguer en toute sécurité  et les cités avaient abattu leurs murailles. Il faudra attendre le XIX° siècle pour retrouver une telle liberté de circulation. Ce climat de sécurité, assuré par un maillage administratif bien rodé, avait conduit chaque région à se spécialiser. Produits de bases, produits de luxe, œuvres d’art, idées, religions : tout s’échangeait et circulait d’un bout à l’autre de l’Empire, provoquant à la fois des enrichissements fulgurants et une gigantesque consommation d’esclaves.

La désorganisation de l’administration impériale dans les régions inondées par les barbares a eu un effet de court circuit sur l’ensemble de l’Empire. L’Orient a mieux tenu, quitte à payer aux Huns un tribut pharaonique en or pour protéger Byzance. Son réseau urbain a résisté. Mais en Occident, il s’est effondré et la civilisation romaine, on le constate au déclin de la production artistique, s’est affaissée comme un soufflé. Bryan Ward-Perkins décrit cet effondrement avec un art du suspense,  sans lamentation inutile sur la chute de Rome. Au lieu de réveiller les vieilles déclamations  à la Spengler sur la grandeur et la décadence des Empires, sa vision de la décomposition du monde romain, nous parle d’aujourd'hui et peut-être aussi de demain. Le monde globalisé dans lequel nous sommes plongés, pour le meilleur et pour le pire, n’est pas le premier du genre. Le monde romain des quatre premiers siècles de notre ère, fut déjà à sa manière un monde globalisé. On y trouvait déjà le même défaut: un renforcement des inégalités entre le centre et la périphérie, entre l’enrichissement fulgurant pour quelques uns et l’appauvrissement , voire l’esclavage pour le grand nombre. Mais aussi avec les mêmes avantages : une poussée civilisationnelle prodigieuse, portée hier par l’énergie bâtisseuse, le maillage administratif  et militaire du pouvoir impérial qui faisait régner la "Pax romana" propice à une circulation généralisée des biens matériels et immatériels.

Ce système fortement intégré était fragile parce qu’il avait supprimé toutes les défenses locales rendant le monde romain aussi vulnérable qu'une langouste sans carapace. Le fait que la globalisation actuelle soit fondée, non plus sur l’administration et la présence militaire d’un pouvoir impérial mais sur la puissance immatérielle d’internet qui régule les flux d'idées comme les marchés, ne la rend pas plus juste ni plus invulnérable. Et sa vulnérabilité, comme dans l’Empire romain, tient justement à sa criante injustice.

Bryan Ward-Perkins, La Chute de Rome, Alma, 362 p., 24,90 euros.

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