Un océan de destinées grandioses

En proposant à Edwy Plenel de saluer par un texte introductif les cinquante ans d’existence du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier créé par Jean Maitron, les éditeurs de cette impressionnante entreprise ne pouvaient faire un meilleur choix. Tous les historiens de la France contemporaine ont eu à consulter à un moment ou à un autre ce monument d’érudition de 79 volumes regroupant plus de 160 000 biographies. 

Pour un universitaire, le « Maitron » est un outil de travail précieux, produit par le dévouement d’une multitude de chercheurs qui ont offert cette prodigieuse accumulation d’érudition à la communauté savante…ou militante. Mais il fallait le talent d’écrivain d’Edwy Plenel, son flair de journaliste habitué à chercher ce que les autres n’ont pas su voir ; il lui fallait surtout son expérience et sa mémoire de militant révolutionnaire pour trouver immédiatement l’empathie nécessaire à la restitution de ces destins, obscurs ou moins obscurs, de femmes et d’hommes qui ont consacré le meilleur de leur vie à une cause commune : faire advenir la justice et la liberté.

Aux Editions de l'Atelier, 512 p., 25 euros. Aux Editions de l'Atelier, 512 p., 25 euros.
Cette introduction est devenue un livre auquel Edwy Plenel a su communiquer un véritable souffle romanesque en nous faisant circuler d’une biographie à l’autre à partir d’une anthologie très personnelle qui reconstitue des réseaux, parfois des lignages d’engagements révolutionnaires (ainsi la fertile cohorte des Reclus, dont le célèbre géographe anarchiste Elisée Reclus , nourrie par la culture protestante) en sélectionnant des obscurs ou des personnages inattendus (telles les chanteuses Colette Magny ou Juliette Gréco), mais aussi des régions particulièrement fécondes en vocations révolutionnaires comme la Nièvre et plus particulièrement la région de Clamecy ; bref en esquissant  à la fois une géographie et une généalogie  du combat militant. Du coup ce Dictionnaire devient sous la plume d’Edwy Plenel bien plus qu’un outil de travail, un ouvrage qu’on consulte. Il prend l’allure d’un océan de destinées grandioses qui avaient failli être complètement oubliées ; un océan dans lequel il nous invite à nous immerger pour changer radicalement notre vision du monde social.

Cette relecture du Maitron  m’a libéré des deux réserves qui m’empêchaient d’adhérer complètement à l’entreprise. La première concernait la notion de « mouvement ouvrier » que j’ai souvent utilisée comme tout le monde mais avec le sentiment de commettre un abus de langage. Si l’on entend un mouvement issu du monde ouvrier, la désignation convient au milieu syndical, déjà moins au courant politique anarchiste et encore moins au courant socialiste, révolutionnaire ou réformiste dont les leaders comme Blanqui, Jaurés, Blum, n’ont jamais appartenu que métaphoriquement à la classe ouvrière. La définition retenue par Maitron pour accorder le droit de figurer dans son Dictionnaire, est  large, mouvante.  Il a raison. Ce que les historiens ont pris l’habitude d’appeler « le mouvement ouvrier » recouvre tous ceux dont le combat s’est réclamé de l’idéal républicain de la Révolution et de sa volonté d’approfondir la Démocratie, mais en y ajoutant une dimension sociale. C’est ce qu’on pourrait appeler la « gauche sociale », si l’on entend par là « la Sociale » que réclamaient les classes populaires dans les manifestations parisiennes en 1830, en 1848, en 1870  pour prolonger l’élan républicain par une exigence de justice et d’égalité.

Mon autre réserve tenait au genre biographique lui-même. J’appartiens à une école  historique qui a souvent dénoncé, après François Simiand et Marc Bloch « l’idole biographique » c’est-à-dire la tendance des historiens du politique à considérer qu’il suffit, pour comprendre la vie politique d’une époque, de reconstituer le déroulement de   carrière des  gouvernants  et des chefs de courants politiques en les reliant à ceux qui  leur ont transmis leurs idées et à ceux qu’ils ont à leur tour influencés. Certains spécialistes ont fait la même chose pour le mouvement ouvrier : une histoire des chefs. Or le Maitron donne un sens radicalement nouveau à la perspective biographique à partir du moment où il l’étend à toute une masse d’inconnus ou de méconnus que la reconstitution des péripéties de leur existence arrache au néant. « Une vie ne vaut rien. Rien ne vaut une vie », disait Malraux. Pour ceux et celles, en particulier, qui n’ont rien écrit, ni rien dirigé, les péripéties de leur vie, rythmées par les poursuites et les condamnations dont ils ont été l’objet, sont leur meilleure signature.

Pour ces adversaires irréductibles de l’ordre bourgeois, l’engagement qui n’avait pas encore été théorisé par Sartre, n’était pas un sujet de discussion à la terrasse du café de Flore, un sport du Dimanche ou un passe temps du troisième âge. Il habitait leur vie. On le constate en particulier chez les révolutionnaires du XIX° siècle, membres des sociétés clandestines comme les « Marianne » ou chez les compagnons de Blanqui. Maçons, boulangers, typographes ou autres, ils ont parfois terminé leur vie tumultueuse à Cayenne ou… à la guillotine. Dans l’engagement de chaque jour qui les poussait souvent à renoncer aux plaisirs d’une vie ordinaire, Il y avait quelque chose de sacrificiel, qu’on serait tenté de prendre pour  une version laïque du sacerdoce. L’héroïsme blanquiste a  inspiré la théorie léniniste du révolutionnaire professionnel que l’on a tendance à réduire aujourd’hui à sa déviation ultérieure : la figure du bureaucrate qui justifie ses privilèges par son dévouement inconditionnel au parti.

Une telle dérive était-elle inéluctable ? C’est ce que semble dire l’échec désastreux pour l’espérance « ouvrière » du modèle soviétique. Mais cette espérance ne tirait-elle sa raison d’être que de la perspective du grand soir  de colère qui emporterait tout ? Au XIX° siècle, la puissance répressive de l’Etat et la faiblesse du mouvement ouvrier, imposaient, au moins jusqu’aux années 1860, à ceux qui voulaient combattre pour l’émancipation des classes populaires, un engagement total, de chaque instant et de toute une vie. Mais cet engagement  pouvait prendre d’autres formes, constructivistes, utopiques, etc… que celle de l’insurrection blanquiste ou de l’attentat anarchiste. L’éclectisme du Dictionnaire de Maitron se fonde sur l’idée qu’il y a eu plusieurs voies possibles, plusieurs formes d’engagements, selon l’époque et le rapport de forces, dans l’histoire du mouvement ouvrier et qu’il faut toutes les prendre en compte.

Le libéralisme des démocraties parlementaires permet-il aujourd’hui des rapports conflictuels plus régulés entre les forces du travail et celles du capital ? L’évolution récente du capitalisme globalisé qui décourage l’action revendicative jusque dans les vieux pays industrialisés, incite à en douter. Ce n’est pas dans le Bangladesh écrasé de misère, mais dans les Etats-Unis de Barak Obama qu’on a vu récemment des ouvrières postées, obligées de s’équiper de couches  parce qu’on ne les autorisait pas à aller aux toilettes plus d’une fois par jour.

Si des engagements individuels exemplaires et quasiment christiques ont permis au XIX° siècle, durant la préhistoire du mouvement ouvrier, de faire naître l’espoir, c’est l’action commune, qui a produit sur le long terme les grandes et les petites victoires.  Nous nous souvenons  des grandes défaites  qui nourrissent un certain défaitisme populaire dans les périodes de reflux syndical comme celle que nous traversons aujourd’hui,. Mais nous remarquons à peine les petites victoires  comme la dernière en date, il y a quelques jours : celle des infirmières d’une grande polyclinique à Tarbes qui ont obtenu gain de cause au terme d’une grève de plus d’un mois durant laquelle la direction, un des plus grands groupes de cliniques privées de France, a utilisé tous les moyens pour les diviser et les décourager. Unies jusqu’au bout, elles ont gagné. Les petits ruisseaux fabriquent les grandes rivières. Ce sont souvent des victoires locales, obtenues  contre toute attente, parce que les ouvriers avaient su rester unis dans leur combat, qui renversent la vapeur du climat social.

L’archipel innombrable de ces victoires ponctuelles offre plus d’une escale imprévue dans le Voyage en terres d’espoir que nous propose Edwy Plenel.

> Edwy Plenel, Voyage en Terres d’espoir, Les éditions de l’Atelier, Paris, 2016, 480 p., 25 euros.

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