Paris, ville ouvrière, une histoire occultée

Ce que nous pouvions savoir du Paris populaire de l’époque romantique, nous le devions aux romanciers et aux philanthropes, observateurs de la misère ouvrière. Dans Paris, ville ouvrière, une histoire occultée 1789-1848 (La Découverte), livre passionnant, gorgé de vie et de fureur, Maurizio Gribaudi nous en propose aujourd’hui une vision différente qui a su dépasser ces témoignages littéraires pour se plonger dans l’océan des sources administratives et policières.

Ce que nous pouvions savoir du Paris populaire de l’époque romantique, nous le devions aux romanciers et aux philanthropes, observateurs de la misère ouvrière. Dans Paris, ville ouvrière, une histoire occultée 1789-1848 (La Découverte), livre passionnant, gorgé de vie et de fureur, Maurizio Gribaudi nous en propose aujourd’hui une vision différente qui a su dépasser ces témoignages littéraires pour se plonger dans l’océan des sources administratives et policières.

Le démographe Louis Chevalier affirmaitdans Classes laborieuses, classes dangereuses, que Balzac nous en avait appris plus sur la société de son temps que tous les travaux d’histoire quantitative de l’Ecole des Annales. Pour l’auteur de La Comédie humaine, la remarque a du sens en raison de son génie visionnaire, comme le montre Gribaudi lui-même en citant une page de César Birotteau où Balzac nous fait pénétrer dans les immeubles d’artisans de la rue Greneta. Il y montre la surpopulation, l’enchevêtrement de l’habitat et des ateliers où l’on fabrique, dans la saleté et le bruit, des écrins à bijoux et autres objets délicats d’un grand raffinement, recherchés à travers toute l’Europe par une clientèle huppée.

Mais Balzac est l’exception. Gribaudi a passé en revue les écrivains du premier XIXe siècle qui décrivent les quartiers populaires de la capitale. Même quand ils se prétendent attentifs à la misère du peuple, ils ne décrivent pas ce qu’ils voient mais ce que leur dictent leurs fantasmes. Empressés, sous l’Empire, à dénoncer les méfaits du vandalisme révolutionnaire, ils ne voient dans les vieux quartiers du centre qu’un amoncellement d’églises éventrées et de palais détruits. Sous la Restauration, le romantisme aidant, les ruines se couvrent de lierre. Les ruelles bordées de façades croulantes semblent s’être endormies dans un Moyen-Âge intemporel. Or le Paris populaire ne s’était pas endormi. Une fabrication de masse quasi industrielle, dans le cas des ateliers d’armement par exemple, a pris la place, sous la Révolution et l’Empire, des anciens couvents et des autres bâtiments vendus comme bien nationaux. L’artisanat n’est pas une survivance de l’Ancien Régime, marquée par le déclin  Il s’est densifié et spécialisé donnant à ces quartiers du centre une allure de fourmilière encombrée.

La production a changé. Les rapports sociaux également. Sous la Révolution, maîtres et compagnons artisans se retrouvaient dans le même camp, celui des sans-culottes. Ils défendaient les mêmes idées et partageaient le même combat. Sous la Restauration, la vérité des rapports de classe a remplacé l’esprit de corps de l’ancien monde artisanal. Les premiers signes d’agitation dans ce Paris populaire sont des débrayages ou des protestations des ouvriers auprès des autorités contre les salaires réduits ou non payés.  Les maîtres artisans s’empressent d’obtenir de la police l’arrestation des meneurs. La tonalité plus revendicative de l’agitation tient à l’arrivée d’une nouvelle génération de travailleurs qui porte en elle le souvenir de la Révolution mais  y ajoute un dynamisme associatif nouveau  pour organiser la solidarité  entre compagnons et la résistance à l’exploitation patronale. Les goguettes, ces clubs de joyeux buveurs et de débateurs populaires, fleurissent dans les quartiers du centre de Paris sur le terreau de cette poussée industrielle avec les premières sociétés de « secours mutuel ».

Remuant et contestataire, le peuple parisien descend dans la rue en 1830 pour chasser Charles X.  La liberté guidant le peuple, le célèbre tableau de Delacroix qui fit sensation au salon de 1831, illustre l’ambiguïté de l’engagement populaire aux côtés de l’opposition bourgeoise aux Bourbons. Le gamin « saute ruisseau », brandissant son pistolet sur la barricade aux côtés du jeune bourgeois deviendra le Gavroche de Victor Hugo dans Les Misérables. Il incarne la témérité frondeuse du prolétariat parisien qui a rejoint l’insurrection bourgeoise. Mais cette Révolution est un leurre puisqu’elle ne fait que remplacer un roi par un autre. Déçus de voir ignorée leur aspiration à une  République « sociale », les ouvriers parisiens, qui portent en eux l’esprit de révolte comme un feu mal éteint, se mettent au service de Blanqui et des autres stratèges de rue de la gauche jacobine avant de découvrir que les rêves de coup d’Etat de ces bourgeois en rupture de ban sont dépourvus de projet social. Dans les années 1840, les ouvriers parisiens s’éloignent des politiciens qui prétendent agir en leur nom. Ils souhaitent se libérer eux-mêmes de l’exploitation patronale en organisant des associations de producteurs dans lesquelles ils disposeraient collectivement des fruits de leur travail.

Les ouvriers parisiens ne  sont pas devenus socialistes en lisant les bons textes comme le croient trop souvent les universitaires, mais en tirant les leçons de leurs expériences contradictoires ; celles plutôt décevantes de leur enrôlement sur les barricades derrière les tribuns de l’extrême gauche ; mais aussi celles plus exaltantes de la solidarité d’atelier, de voisinage et du sentiment d’autonomie qu’ils ont tiré de leur capacité à lutter ensemble. En s’éloignant des pratiques insurrectionnelles dans les années 1840, ils ne choisissent pas le compromis contre la violence, le réformisme contre la Révolution. Ils renoncent à l’idée que leur émancipation devrait passer par le soutien à des révolutionnaires professionnels et qu’il faudrait d’abord s’emparer de l’Etat par un coup de force pour transformer l’ordre social. Ce qu’ils veulent désormais, c’est agir par eux-mêmes, là où ils travaillent, pour remplacer les rapports d’exploitation des salariés par un système coopératif assurant aux producteurs la propriété de leur travail. Leur socialisme se caractérise moins par un repli sur le local et sur des engagements à la base que par une mystique de l’engagement personnel. Pour transformer la société, il faut commencer par se transformer soi-même.

Si quelqu’un les a guidés  vers le socialisme ce n’est ni Marx, ni Proudhon, mais plus certainement Pierre Leroux. Cet ouvrier typographe devenu philosophe, ami de Georges Sand, était passé par le saint simonisme. A la veille de la Révolution de 1848, il jouit d’un prestige considérable au sein de l’extrême gauche. La communauté de travail et de vie qu’il avait fondée dans la Creuse visait à remplacer la division du travail et l’exploitation des salariés, consubstantielles au capitalisme, par l’instauration d’une démocratie intégrale, garantissant l’autonomie économique et politique des producteurs. Cette organisation transposait dans un univers utopique et réconcilié le modèle de la vie d’atelier familier aux ouvriers parisiens.

Car le mérite essentiel du travail de Gribaudi est d’avoir étroitement rattaché les luttes politiques de ces ouvriers à leur insertion dans l’espace parisien. Excellent démographe, il a collecté les acteurs du monde ouvrier parisien dont les adresses sont mentionnées dans les sources et cartographié leur présence dans les quartiers du centre de Paris. Les cartes révèlent une forte coïncidence entre l’habitat, les lieux de travail et les foyers de sédition populaire. En témoignent par exemple les adresses des insurgés morts « glorieusement » sur les barricades des trois journées de juillet 1830 ou de ceux, arrêtés à l’occasion des soulèvements parisiens qui ont ponctué les premières années de la monarchie de Juillet.

Les barricades attestent toujours un soulèvement de voisinage. Pour certains îlots, l’analyse sociale du tissu urbain et de sa population à laquelle s’est livré Gribaudi, crée par sa  précision un effet de loupe qui nous donne l’impression de circuler avec lui dans les rues étroites du vieux Paris, d’emprunter les passages, de gravir au bout de couloirs sombres et malodorants, les escaliers de guingois qui mènent aux logements insalubres et surpeuplés des ouvriers parisiens. Ainsi  l’îlot de «  la marmite » situé dans l’actuel III° arrondissement dont les rues (rue au Maire, rue des Vertus, rue des Gravilliers), les cours passages (comme la cour de Rome) et l’essentiel du bâti ont survécu aux destructions de l’hausmannisation. Cet îlot avait conservé jusqu’aux années 1960 ses ateliers bruyants et son chaos d’appentis. Aujourd’hui, les passages envahis de plantes grimpantes, hébergent des lofts élégants. Les « bobos » ont remplacé les artisans. Mais en partie seulement. Des Chinois fabriquent dans les étages la maroquinerie bon marché, ce qu’on appelle depuis des siècles les « articles de Paris » que d’autres Chinois vendent « en gros » dans les boutiques donnant sur la rue. Ces Chinois ont remplacé des Maghrébins qui avaient eux-mêmes pris la place des Juifs polonais, disparus pendant la dernière guerre.

« La forme d’une ville/change plus vite hélas que le cœur d’un mortel », écrivait Baudelaire. Mais le poète se trompe. Il y a dans le tissu urbain quelque chose qui résiste au temps mieux que n’importe quel paysage campagnard : un coin de rue, un pan de mur et surtout la perpétuation d’une fabrication comme la bimbeloterie et les « articles de Paris »  qui ont attiré au cœur de Paris, depuis le Moyen Âge, une main d’œuvre venue d’ailleurs. C’est un passé encore présent que restitue Maurizio Gribaudi, tel un photographe qui ferait apparaître sur le même cliché par surimpression, au moment du développement, deux prises de vues d’époques différentes. La survie de ce passé n’est pas seulement symbolique, comme la multitude des traces mémorielles (noms de rue, monuments et plaques commémoratives) par lesquelles une ville nous rappelle qu’elle n’est pas née d’hier. Elle est matérielle. Elle marque encore le tissu spatial et donne au promeneur qui prend le temps de déchiffrer le paysage urbain, l’impression de circuler dans plusieurs époques à la fois.

Le socialisme des ouvriers parisiens du milieu du XIXe siècle, lui non plus n’est pas mort. Né de leurs luttes plus que de leurs lectures, de leur éthique relationnelle, il reste une virtualité ouverte aussi crédible que le socialisme dit « scientifique ».. ..et peut-être plus depuis les faillites monstrueuses du modèle marxiste-léniniste. En aval des arrangements solidaires  des ouvriers parisiens du XIXe siècle, s’est affirmé l’idéal de « l’autonomie ouvrière » qui a alimenté en France l’anarcho-syndicalisme, majoritaire à la CGT en ses débuts. L’autonomie ouvrière a perdu aujourd’hui sa dimension révolutionnaire, même à la CGT, si l’on entend par là la paralysie insurrectionnelle de la machine capitaliste par la grève générale, prélude à la prise du pouvoir par le prolétariat. Mais si l’on s’en tient à une version plus « soft » du message, celle qui veut que les ouvriers puissent prendre eux-mêmes en charge la défense de leurs intérêts et se libérer de l’exploitation capitaliste, c’est le syndicalisme ouvrier dans son ensemble qu’il faut replacer dans le sillage du socialisme d’atelier imaginé au XIXe siècle.

Cette perspective de démocratie intégrale, ouverte alors  par les ouvriers des quartiers du centre de Paris, ne nous parle pas aujourd’hui d’un monde révolu, mais d’un avenir possible, si le cœur nous en dit.

♦ Paris, Ville ouvrière, une histoire occultée, de Maurizio Gribaudi, La Découverte, 441 p., 29 euros.

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