Le mythe des indo-européens ou l’obstination dans l’erreur

Les mythes qui font rêver les savants sont aussi tenaces que ceux dont se bercent les ignorants. Mais ils sont nettement plus dangereux. C’est ce que nous rappelle Jean-Paul Demoule dans une histoire passionnante du mythe indo-européen (Mais où sont passés les indo-européens ? Le Seuil, 730 p., 27 euros, coll. La Librairie du XXIe siècle).

Les mythes qui font rêver les savants sont aussi tenaces que ceux dont se bercent les ignorants. Mais ils sont nettement plus dangereux. C’est ce que nous rappelle Jean-Paul Demoule dans une histoire passionnante du mythe indo-européen (Mais où sont passés les indo-européens ? Le Seuil, 730 p., 27 euros, coll. La Librairie du XXIe siècle). Des bibliothèques entières ont été consacrées aux arguments linguistiques, anthropologiques, mythologiques ou tout simplement racistes de l’hypothèse indo-européenne. Jean-Paul Demoule, lui-même archéologue (voir son site ici), les connaît tous. Son livre a non seulement le mérite d’en présenter une brillante synthèse mais aussi de reconstituer le cheminement historique  de ces débats qui se sont enchaînés dans une sarabande éffrénée, passant insensiblement et sans s’en rendre compte, de l’exaltation romantique à la proposition scientifique, de la science au grotesque et du  délire au crime de masses.


Le mythe nait au siècle des Lumières au moment où la sécularisation des esprits conduit à délaisser la thèse biblique de l’unité originelle des langues pour une explication plus documentée. Les philologues notent bien des similitudes entre le sanscrit, la langue des Véda à l’origine de nombreuses langues de l’Inde et la plupart des langues européennes. L’idée s’impose que cette parenté linguistique provient d’un peuple originaire du Nord de l’Europe ou du Caucase (on en discute) qui a migré, durant la proto-histoire à la fois vers la péninsule indienne, la Perse et l’Europe. Au cours du XIX° siècle, la montée des idéologies nationales conduit à imaginer qu’un peuple, son héritage culturel (dont sa langue) comme son hérédité physique, forment un tout avec le territoire et si possible l’Etat qui lui correspondent. Au même moment, l’essor des impérialismes coloniaux qui se prétendent chargés de civiliser le reste du monde, popularise l’idée d’une supériorité de la race blanche dont les vertus seraient transmises aussi bien par la langue que par le  sang.

Ces théories ne sortent pas uniquement des songeries fumeuses de Gobineau, petit bourgeois bordelais, brun et malingre qui se disait comte et prétendait descendre d’un grand aryen blond, Ottar Jarl, pirate viking à ses heures. Dans son Essai sur l’inégalité des races, il annonçait la prochaine disparition de la race blanche, victime de ses mélanges. La conviction d’une supériorité des blancs  était partagée par des esprits aussi sensés et respectés qu’Ernest Renan. L’anthropologie physique, qui a le vent en poupe à partir des années 1880, donne aux élucubrations du racialisme  les apparences d’une  science en blouse blanche. Paul Broca, le pontife français de cette nouvelle science qui impressionne les littéraires, mesure les crânes ou la hauteur du  trou occipital pour en déduire l’origine ethnique et le niveau d’intelligence des individus. Dites moi si votre crâne est large (dit brachycéphale) ou oblong (dit dolichocéphale) et je vous dirai si vous êtes de médiocre extrace méridionale ou de noble ascendance nordique.

La France était, à l’aube du XX° siècle, aussi  préparée idéologiquement que l’Allemagne à l’instauration d’un racisme d’Etat. Dans les deux pays, linguistes et anthropologues mesureurs de cranes, confondaient allégrement les caractères biologiques d’une population et  son patrimoine linguistique ou culturel. Beaucoup de ces savants  étaient convaincus de la supériorité de la race blanche et au sein de celle-ci de la  supériorité de l’héritage aryen, menacé d’avilissement par des apports plus médiocres, comme celui des populations juives. En France comme en Allemagne  (on le vit au moment de l’Affaire Dreyfus), des ligues antisémites réclamaient des mesures d’exclusion contre les juifs. Jean Paul Demoule ne prétend pas nous expliquer pourquoi ce délire pseudo-scientifique a conduit l’Allemagne à commettre le plus monstrueux génocide des temps modernes alors que la France a pu éviter de passer à l’acte, mis à part l’épisode de Vichy où le gouvernement  emboîtait le pas, de gré ou de force, à l’occupant nazi. Mais son livre ouvre des pistes qui peuvent nous éclairer ou du moins bousculer nos idées reçues.

Ce qui a manqué à la France  par rapport à l’Allemagne pour se lancer dans des  mesures racistes protégeant son pédigrée aryen, ce n’est pas le poids et l’autorité de ses savants. C’est le manque d’un prolongement romanesque qui aurait pu frapper l’imagination des profanes et entraîner l’opinion loin du réel. Rien d’analogue en France aux fantasmagories d’un Joseph Lanz. Ce viennois passionné d’occultisme voit dans les races humaines le résultat des accouplements  des « Hommes-Dieux » de l’Âge d’or avec des animaux. La race aryenne serait le produit le moins corrompu de ces hybridations. L’Atlantide, les mystères des Templiers : tout y passe dans sa vision de l’Histoire  à dormir debout.  Il crée successivement l’ordre Novi Templi et la Société de Thulé. Hitler qui se passionne pour ses écrits, adhère au Deutscher Arbeiter Verein qu’il fonde au lendemain de la guerre en 1919.

En réalité, comme Jean Pierre Demoule le remarque dans un des passages les plus surprenants du livre, Hitler lui-même ne croyait qu’à moitié à ces balivernes. Il avait même confié à Martin Bormann qu’il doutait de  l’existence d’une race juive ! Mais il croyait à l’utilité politique de ces fantasmes. Les scénographies  des grandes parades nazies ont puisé dans ce médiévalisme d’opérette pour magnétiser les foules. Le III° Reich une fois disparu, les allemands ont voulu effacer de leur mémoire cet épisode à la fois grotesque et monstrueux de leur histoire. Le milieu savant  qui avait fourni les ferments intellectuels  de ces délires, lui, n’a rien renié ni rien oublié. Après la deuxième guerre mondiale, Roger Pearson, directeur du Mankind Quaterly, confie une chronique au généticien nazi Ottmar Von Verschuer qui avait été le supérieur hiérarchique de Mengele, le « docteur Mabuse » d’Auschwitz. Le même Pearson va créer en 1973 un Journal of Indo-European Studies. En 1956, Eugen Fischer, l’inspirateur d’Hitler pour les lois de Nuremberg sur la protection de la race, est l’invité d’honneur d’un congrès international consacré à Neandertal.

La pérennité et  l’impunité de l’erreur ne relèvent pas uniquement de ceux qui auraient été passibles des tribunaux. Il y a dans l’histoire de toute  science une obstination dans l’erreur qui est aussi forte que l’évidence de la vérité. Aucune des mesures de crânes effectuées par Paul Broca, au demeurant  bon républicain, et par ses disciples, n’a jamais rien donné. Son plus proche élève, Jean Topinard, ne cachait pas son scepticisme et affirmait que les races n’existent pas. Il fut peu entendu. Dans les années 1960,  la craniologie était encore enseignée et pratiquée dans les Facultés de médecine françaises. L’impunité de l’erreur est le revers du principe de liberté et d’indépendance du savant. Elle permet  à des hypothèses absurdes de survivre longtemps.

Elle introduit aussi des présupposés idéologiques jusque dans les travaux les plus respectables. Jean Paul Demoule évoque les cas de Georges Dumézil et d’Emile Benveniste, les deux disciples d’Antoine Meillet, immense savant qui a régné sur la linguistique générale en France durant l’entre deux guerres. Lui-même était convaincu qu’un élément guerrier dominait la structure idéologique des langues indo-européennes, lié peut-être au fait que la migration des langues avait suivi le parcours  des conquêtes. Le Vocabulaire des institutions indo-européennes d’Emile Benveniste dans lequel je me replonge régulièrement et l’œuvre puissamment poétique de Georges Dumézil, rassemblée récemment dans un volume de la collection Quarto, font partie de ce que le grand moment du structuralisme nous a laissé de plus inspirant. Mais l’un comme l’autre véhiculent souterrainement dans leurs travaux une fascination pour les vertus guerrières des cultures indo-européennes qu’on ne peut attribuer à leurs préférences politiques puisque l’un était communisant et l’autre monarchisant. Comme si eux-mêmes étaient restés intoxiqués par les parfums vénéneux du mythe indo-européen. Les trois fonctions, celle des prêtres,  des soldats et celle des paysans, composent une structure idéologique d’une telle généralité qu’on peut la retrouver pratiquement partout. Un disciple japonais de Dumézil l’avait repérée dans les récits épiques japonais.

Plus rien de réellement crédible ne reste aujourd’hui de l’hypothèse aryenne qui a fait couler autant d’encre… et de sang. D’où venaient les Indo-européens ? Ont-ils jamais existé ethniquement ou s’agit-il seulement de langues qui se sont contaminées d’une époque et d’une région à l’autre ? L’idéologie guerrière que leur ont prêtée aussi bien les mouvement fascistes du premier vingtième siècle que certains linguistes emportés par le romantisme de leur imagination, était-elle l’héritage durable d’un ensemble ethnico-linguistique ou le produit d’une époque au cours de laquelle les sociétés agricoles du Néolithique sont passées sous la coupe de castes guerrières ? Ceux qui s’aventurent aujourd’hui sur ce sujet, piétinent un champ de ruines.

Réfractaire à tout raisonnement téléologique, Jean Paul Demoule ne fait pas de tous ceux qui ont échafaudé des hypothèses sur l’héritage indo-européen , les architectes en puissance des camps d’extermination. Mais outre l’irresponsabilité de bien des savants qu’il analyse comme une sorte de maladie professionnelle, il nous montre que dans  les hypothèses abandonnées, c’est la part de délire qui résiste le mieux. Et c’est elle qui peut enfanter de nouveaux monstres. C’est l’humiliation de la défaite et le désespoir où les plongeait la crise économique qui avaient poussé les allemands, à la fin des années 1920,  à écouter les savants fous et les conteurs d’histoires à dormir debout.

Aujourd’hui la bonne santé de leur économie et la peur de plonger à nouveau  dans les horreurs du nazisme les empêche de céder aux sirènes du racisme  et du fanatisme identitaire. Mais en Italie avec  la Ligue du Nord, en Belgique avec les sécessionnistes nostalgiques de la Flandre médiévale, le fantasme des origines nourrit des courants xénophobes. En France même, dans les années 1970, Alain de Benoist et les pseudo-érudits de la Nouvelle droite ont donné au lepenisme  naissant un supplément d’âme qui lui permettait de paraitre plus qu’une résurgence du poujadisme.

La campagne enfin sur l’identité française, lancée par Sarkozy  vers la fin de sa présidence, curieusement relayée par toute une bande d’historiens souverainistes, a montré qu’une part non négligeable de l’opinion trouvait dans la célébration de l’origine nationale une façon d’avouer sa peur des pauvres, des immigrés ainsi que sa haine  des jeunes et d’un monde globalisé.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.