Nicolas Sarkozy, Régis Debray, même combat ?

Jusqu’à la fin du XIX° siècle, la droite, toutes tendances confondues, a détesté la République qui incarnait à ses yeux l’héritage haïssable de la Révolution. L’extrême droite, maurrassienne et fascisante qui l’appelait aimablement «  la gueuse » dans les années 1930, lui a voué une haine encore plus durable. Or, c’est  le modèle républicain qui est invoqué maintenant par Marine Le Pen pour réclamer qu’on retire à la main d’œuvre immigrée le droit à la couverture sociale ou par Jean François Copé pour s’opposer au  droit de vote des étrangers dans les élections locales.

Jusqu’à la fin du XIX° siècle, la droite, toutes tendances confondues, a détesté la République qui incarnait à ses yeux l’héritage haïssable de la Révolution. L’extrême droite, maurrassienne et fascisante qui l’appelait aimablement «  la gueuse » dans les années 1930, lui a voué une haine encore plus durable. Or, c’est  le modèle républicain qui est invoqué maintenant par Marine Le Pen pour réclamer qu’on retire à la main d’œuvre immigrée le droit à la couverture sociale ou par Jean François Copé pour s’opposer au  droit de vote des étrangers dans les élections locales. L’idéal républicain dont se gargarise aujourd’hui toute la droite, est brandi comme un bouclier contre la menace que la main d’œuvre étrangère ferait peser sur l’identité de la Nation…et sur l’équilibre de ses budgets sociaux.  La vision défensive de la République dont se réclament les tard ralliés à l’idéal républicain, considère  le bien public comme un privilège réservé aux français de longue date et menacé par les intrus, issus de l’immigration.

 Ce républicanisme de repentis rejoint, par certains aspects, une religion restrictive ou plutôt élitiste de la République qui a fleuri au sein de la gauche dans les années 1980. Patriote voire nationaliste, plutôt antieuropéen et antiaméricain, hostile à l’héritage libertaire  de mai 68, ce républicanisme exalte le rôle et l’autorité  de l’Etat, seul garant, à ses yeux, du bien public et de l’intérêt général. Après le retour de la gauche au pouvoir en 1981,  il avait  trouvé son porte parole le plus éloquent en la personne de Jean-Pierre Chevènement. Ministre de l’industrie d’un gouvernement socialiste qui avait décidé en 1981 de lourdes et coûteuses nationalisations, celui-ci avait tenté, sur le modèle japonais, une politique industrielle et scientifique ambitieuse, pilotée par l’Etat et tirée en avant  par le secteur public. C’était un retour au volontarisme gaulliste.

Mais ce qui avait assez bien réussi dans la conjoncture des « trente glorieuses », tombait à plat dans un monde économique largement globalisé. Jean Pierre Chevènement remplace ensuite rue de Grenelle Alain Savary, emporté par le soulèvement des défenseurs de l’école « libre » qui avaient su, comme plus récemment les adversaires du «  mariage pour tous », faire descendre dans la rue les troupes de réserve de la France catholique. Bien décidé à faire de l’Education Nationale la machine à fabriquer l’élite républicaine de ses rêves, Jean Pierre Chevènement s’est surtout employé à défaire toutes les réformes de son prédécesseur ; ainsi les ZEP (zones d’éducation prioritaires), ce courageux effort pour arracher les banlieues populaires au naufrage scolaire,  qu’il a laissées sans moyens. Ce tournant élitiste et « républicain » a eu des conséquences dévastatrices pour l’état d’esprit des enseignants et pour la démocratisation de notre système d’enseignement.

Le républicanisme de gauche avait trouvé aussi son théoricien occasionnel en la personne de Régis Debray. J’ai été parfois agacé par  son attirance pour les sommets du pouvoir dont il n’aime jamais se sentir trop loin. Mais j’ai de l’admiration pour son talent d’écrivain, de la sympathie pour ses penchants d’aventurier généreux (par exemple quand il avait tenté une première opération d’enlèvement de Klaus Barbie en Bolivie) et je le connais assez pour apprécier la fidélité et le désintéressement de son amitié.  Je me suis toujours demandé pourquoi le  Nouvel Observateur, en général plutôt économe de la place qu’il accorde aux collaborateurs occasionnels, avait publié une tribune de Régis Debray d’une longueur inhabituelle, dans laquelle l’ancien conseiller de François Mitterrand avait développé avec beaucoup d’éloquence la thèse parfaitement spécieuse d’une incompatibilité entre l’idéal démocratique qu’il abandonnait volontiers aux américains et l’idéal républicain dont il se réclamait. Le premier laisserait libre cours à l’affrontement désordonné des intérêts particuliers et à la loi du profit. Le second serait fondé sur  la puissance ordonnatrice de l’Etat et l’éthique du bien public.  Conseillé par quelque lecteur érudit, c’est ce texte que Nicolas Sarkozy vient de ressusciter pour en faire les dix commandements de l’UMP rebaptisée, avec laquelle il veut partir à la reconquête de la Présidence de la République.

Distinguer, voire opposer République et Démocratie, a un sens  dans la vie politique américaine, dominée par le bipartisme des Démocrates et des Républicains, mais un sens très différent de celui que propose Régis Debray. La distinction peut avoir un sens également pour les démocraties qui ont à leur tête un monarque régnant mais ne gouvernant pas,  comme le Royaume Uni, les Pays-Bas, la Belgique, l’Espagne… et surtout comme  les trois royaumes scandinaves qui représentent  ce que l’on a réussi  de moins mal jusqu’à maintenant, en Europe, comme accomplissement démocratique. Inversement certaines Républiques se sont distinguées dans le passé  par  leur système politique oligarchique ou aristocratique,  à commencer par la plus durable d’entre elles, la Sérénissime République de Venise. Mais pour la France où la démocratie s’est édifiée sur les ruines de la Monarchie, la République et la Démocratie sont devenues indissociables. Elles le furent d’abord pour la gauche qui portait, dans son combat, l’héritage de la Révolution. Elles le sont aussi pour la droite depuis qu’elle-même s’est ralliée, au tournant du XX° siècle, aux institutions républicaines et au principe de la souveraineté populaire qui fonde la démocratie.

Alors pourquoi vouloir rétablir une distinction qui n’existait plus pour les français, sinon pour restreindre, ou du moins contenir, la charge démocratique de notre idéal républicain. Quand on commence à opposer République et Démocratie, c’est qu’on veut une république sans démocratie. Régis Debray s’est-il rendu compte que lorsque l’idéal républicain est invoqué par le Front National  ou par l’UMP, c’est pour s’opposer au vote des étrangers dans les élections municipales, à l’accueil des travailleurs immigrés, aux grèves des ouvriers ou des fonctionnaires jugées intempestives. Quant à l’appel chevènementiste à « l’élitisme républicain », il est devenu,  chez Alain Finkelkraut ou Luc Ferry, le cri de ralliement de tous ceux qui s’opposent à la démocratisation du système scolaire et de ses mécanismes de sélection par la transformation des pratiques éducatives et du contenu de l’enseignement. Comme le stoïcisme  l’était pour la classe sénatoriale et les hauts fonctionnaires dans l’Empire Romain du III° siècle, l’élitisme républicain est aujourd’hui l’idéologie dominante des hauts fonctionnaires et des cercles du pouvoir qui se considèrent propriétaires de l’Etat par légitimité méritocratique et bien souvent héréditaire. Ils déclarent se vouer au bien public mais ont tendance à le confondre avec l’ordre existant.

 

 

 

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