« La démocratie contre les experts », de Paulin Ismard

« Imaginons un  instant que le dirigeant de la Banque centrale européenne, le directeur des CRS comme celui des Archives nationales, les inspecteurs du Trésor public tout comme les greffiers des tribunaux soient des esclaves… Transportons nous, en somme, au sein d’une République dans laquelle certains des plus grands “ serviteurs ” de l’Etat seraient des esclaves. » C’est par cette hypothèse assez déroutante que Paulin Ismard conclut le livre éblouissant qu’il vient de consacrer aux esclaves publics (appelés dêmosioi) dans la Grèce ancienne.

« Imaginons un  instant que le dirigeant de la Banque centrale européenne, le directeur des CRS comme celui des Archives nationales, les inspecteurs du Trésor public tout comme les greffiers des tribunaux soient des esclaves… Transportons nous, en somme, au sein d’une République dans laquelle certains des plus grands “ serviteurs ” de l’Etat seraient des esclaves. » C’est par cette hypothèse assez déroutante que Paulin Ismard conclut le livre éblouissant qu’il vient de consacrer aux esclaves publics (appelés dêmosioi) dans la Grèce ancienne. Le fait de s’entourer d’esclaves ou d’individus de rang subalterne pour gérer les affaires de l’Etat n’est pas un trait particulier aux cités grecques. Dans l’empire ottoman, les Mamelouks, qui ont fini par constituer une aristocratie militaire (par exemple en Egypte), étaient, à l’origine, des esclaves convertis à l’islam dont les sultans avaient fait leur garde rapprochée. C’est un trait classique des régimes despotiques de confier du pouvoir à des étrangers ou à des individus sans légitimité qui doivent tout au souverain pour écarter les parents ou les nationaux qui pourraient devenir des rivaux.

Dans le cas des cités grecques antiques, il ne s’agit pas de tenir loin du pouvoir ceux qui auraient le droit de l’exercer mais au contraire de leur réserver  la plénitude de la souveraineté politique. La démocratie est une invention des Grecs. Mais la conception qu’ils en avaient est très différente de la nôtre. Ils refusent le système représentatif. Tous les citoyens peuvent venir débattre à l’Assemblée, voter les lois et les grandes décisions politiques. Tous peuvent être tirés au sort pour exercer une magistrature, toujours de courte durée. Mais nul ne peut parler ou décider pour un autre qui lui aurait délégué son pouvoir. L’attachement à la démocratie directe, que manifestent en particulier les institutions athéniennes, était critiqué dès le Ve siècle avant J.-C. par le courant aristocratique, surreprésenté chez les auteurs de l’époque dont les œuvres nous sont parvenues. C’est pourquoi nos historiens, surtout quand ils avaient le cœur à droite, se sont empressés de juger le système  inapplicable et condamné à mort dès l’époque de Périclès. Ce qui est faux. La démocratie fonctionnait encore normalement dans les cités grecques du IVe siècle. Paulin Ismard ne prétend pas  nous expliquer ici pourquoi un régime qui paraîtrait aujourd’hui impraticable a pu se maintenir durant plusieurs siècles. Il veut mettre en lumière sa logique profonde. Cette logique explique peut-être sa longévité.

La démocratie grecque manifeste une conception exigeante de la souveraineté populaire. La politique, affirme  Paul Valéry, est l’art d’empêcher les gens de s’occuper de ce qui les regarde. Elle peut consister aussi à les obliger à s’occuper de ce qui ne les regarde pas. Pour éviter ce double détournement de la démocratie, les Grecs exigeaient que le citoyen prenne part directement aux débats et aux décisions qui engageaient la volonté politique de la cité, sans possibilité de déléguer sa voix. Ils séparaient nettement ce qui concernait le vote des lois et les décisions politiques sur lesquels chaque citoyen devait pouvoir se prononcer personnellement des questions relevant de l’administration des affaires publiques qu’ils confiaient à des fonctionnaires de la cité. Pour que les tâches de gestion ne puissent absorber les tâches de décision et que les fonctionnaires ne finissent par décider eux-mêmes ce qu’ils allaient devoir gérer, les Grecs les choisissaient  parmi ceux qui ne participaient pas aux décisions de la cité ; c’est-à-dire parmi les esclaves.

Pour être capables de surveiller la frappe de la monnaie, de faire rentrer l’impôt, d’organiser les séances des tribunaux ou de conserver les archives de la cité, on ne  prenait pas le premier esclave venu, acheté à Délos ou ailleurs. On sélectionnait les plus capables et on les formait à leur mission. Comme il s’agissait de responsabilités importantes, exigeant une formation de haut niveau, ces esclaves étaient rétribués en conséquence par un train de vie enviable. Mais ils restaient des esclaves que l’on pouvait démettre en cas de faute, battre ou même exécuter. Ils ne pouvaient donc, en aucun cas, décider la politique de la cité.

Rétablir l’esclavage chez les énarques ne serait certainement pas la meilleure solution pour restaurer une véritable démocratie en France. Mais on pourrait, au moins, les affecter à nouveau à leur tâche initiale : la haute fonction publique pour laquelle l’ENA avait été créée, à la Libération, par Maurice Thorez, ministre du général de Gaulle. Ce ne serait en rien rabaisser leur rôle ni leur infliger une punition. La reconstruction du pays et la mise sur les rails des Trente glorieuses, dans les années 1950, ont été l’œuvre, pour une bonne part, de “ grands commis de l’Etat ”, sortis de l’ENA, qui ont agi en administrateurs visionnaires du bien public. Il est vrai que les gouvernements de la IVe République étaient souvent renversés avant d’avoir pu entreprendre quoi que ce soit. Le pouvoir appartenait au Parlement qui faisait tomber les présidents du conseil pour un oui ou pour un non et surtout aux grandes directions des ministères qui assuraient la continuité de l’action politique.

Tout change avec la Ve République. Elle  donne des pouvoirs considérables à l’exécutif et singulièrement au président de la République qui devient, à partir du moment où il est élu au suffrage universel, un monarque absolu pour sept ans. Le Parlement, marginalisé, se voit réduit à son pouvoir de censure. Les ministres, devenus plus durables, s’entourent d’une escouade de technocrates qui supplante les grandes directions des ministères. Suivant le pouvoir à la trace, les énarques sont passés des ministères aux cabinets. Recrutés comme experts, ils se politisent au contact d’une majorité installée pour durer. Ils deviennent députés et parfois ministres. Ainsi s’est opérée la confiscation du pouvoir politique par les hauts fonctionnaires en herbe. L’énarchisation de la vie politique, contre laquelle l’opinion murmure de plus en plus, confirme-t-elle les craintes des démocrates antiques de voir le peuple dépossédé de son pouvoir souverain ? A première vue non. Car si les énarques, ex membres des cabinets ministériels, se font élire à la députation, ils deviennent des élus du peuple comme les autres.

Les Grecs anciens auraient eu plusieurs objections à faire à cette version de la démocratie, fallacieuse à leurs yeux. D’abord parce que la fusion du pouvoir d’administrer et du pouvoir de décision, qu’ils redoutaient plus que tout, dépossède les citoyens de leur souveraineté au profit d’un groupe étroit d’experts. La confusion de la compétence technique et de la capacité  politique finit par créer une indifférenciation des opinions et des projets politiques que renforce l‘endogamie  du milieu. Le basculement politique qui a fini par arriver, pour la première fois, sous la Ve République, au bout  de 23 ans, a créé un trouble passager. Mais une nouvelle écurie était déjà prête, chez les énarques, à rallier la gauche. L’alternance, devenue plus fréquente depuis l’arrivée de la gauche, n’oblige plus à de tels chambardements. La technocratie politique n’a plus de patrie. Les experts passent aisément d’un camp à l’autre.

Et plus que les hommes eux-mêmes, c’est l’uniformité de leurs projets, de leur discours, tous issus du même moule qui donne à l’opinion une impression d’immobilité désespérante. François Hollande avait eu pendant la campagne présidentielle quelques moments de vibration,  donnant l’impression qu’il était capable d’échapper à la pensée unique. Mais il n’a pas fallu plus d’un an de négociations avec le Medef où son gouvernement, plus truffé d’énarques que jamais, retrouvait des dirigeants patronaux parlant le même dialecte, pour que le Président ne s’enferme à nouveau dans l’idéologie libérale dominante avec son pacte de compétivité et d’autres renoncements du même type. La trop grande fermeture de nos élites politiques et économiques, toutes issues du système très français des grandes écoles, est depuis longtemps, mais de plus en plus  aujourd’hui, un obstacle à la démocratie. Maintenant que la majorité de nos élus, ministres ou conseillers sortent de l’ENA, ne serait-il pas plus simple de supprimer l’élection et de les recruter par concours. Ce serait reconnaître que la politique est une profession, non un mandat. J’avais posé la question à un notable du PS dont l’honnêteté et le passé trotskiste m’inspirent une réelle sympathie. Il m’avait répondu qu’il pensait que la politique ne pouvait être, hélas, qu’un métier.

Après tout, je ne demande pas à mon dentiste ni à mon plombier d’avoir été bien élu, mais d’avoir les compétences requises. Si les élections restent pourtant une procédure incontournable dans nos démocraties modernes où la politique tend, de plus en plus à se professionnaliser, c’est parce qu’il y a, dans le pouvoir électoral, l’usage d’un droit ouvert à tous les citoyens que ne remplacerait aucun jury de concours. Des hommes sont encore prêts aujourd’hui à donner leur vie, dans certains coins du globe, pour obtenir ce droit qu’on leur refuse. Les Grecs anciens étaient pourtant loin de sacraliser la  démocratie électorale. Elire quelqu’un qui légiférera ou gouvernera en votre nom, c’était, pour eux, aliéner sa souveraineté de citoyen. C’est pourquoi ils réservaient cet exercice à des collèges, eux-mêmes tirés au sort, chargés de choisir les hommes appelés aux charges suprêmes. Le tirage au sort, utilisé en France depuis longtemps pour les jurys d’assises, fait son retour aujourd’hui comme procédure démocratique dans la pensée des politistes, mais aussi dans la pratique municipale. Elle permet de surmonter l‘antinomie entre démocratie et compétence au nom de laquelle on veut nous convaincre que la politique doit être un métier.

Les grecs anciens ne croyaient ni que l’intelligence soit la chose du monde la mieux répandue, ni qu’en additionnant plusieurs imbéciles on finirait par obtenir un esprit juste. Mais le bon sens politique, l’appréciation juste des enjeux pouvaient surgir, à leurs yeux, de la confrontation des points de vue plus sûrement que du soliloque d’un esprit supérieur. C’est cette confiance dans l’effet multiplicateur de la mise en débat sur l’intelligence des problèmes politiques qui donne à leur conception de la démocratie une actualité indémodable. Il faut remercier Paulin Ismard, excellent historien d’un passé pourtant lointain, de nous l’avoir rappelé.

Paulin IsmardLa démocratie contre les experts.  Le Seuil, 270 p.  20 euros

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