André Gunthert
Enseignant-chercheur, EHESS
Abonné·e de Mediapart

45 Billets

2 Éditions

Billet de blog 10 déc. 2012

Pourquoi les jeunes n’aiment plus les livres. La culture expliquée à Finkielkraut

Le duel Alain Finkielkraut/Michel Serres (“Répliques” du 8 décembre) a suscité des réactions de sympathie dans mon cercle d’amis. Résistant à la paranoïa décliniste de l’animateur de France Culture, le vieux philosophe s’est tenu ferme au schéma des Anciens et des Modernes.

André Gunthert
Enseignant-chercheur, EHESS
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le duel Alain Finkielkraut/Michel Serres (“Répliques” du 8 décembre) a suscité des réactions de sympathie dans mon cercle d’amis. Résistant à la paranoïa décliniste de l’animateur de France Culture, le vieux philosophe s’est tenu ferme au schéma des Anciens et des Modernes.

Obligeant son hôte à endosser le costume du “grand-papa ronchon”, Serres n'a pas hésité à lui balancer in fine une bombe à fragmentation: tout le raffinement intellectuel de la nation la plus cultivée du monde n’a pas empêché l’Allemagne de sombrer dans la barbarie nazie…

Au delà d’un échange qui doit toute sa saveur au respect imposé de force au plus jeune par les titres du plus ancien, on peut préciser la réponse à la question initiale posée par Finkielkraut, en substance: pourquoi les jeunes n’aiment-ils plus les livres (mais les jeux vidéos et internet)?

Qu’est-ce qui donne envie d’un produit culturel? La qualité de l’œuvre n’est qu’un facteur secondaire. Comme on le voit très bien à partir des pratiques en ligne, le moteur principal du désir culturel est d’ordre social. C’est d’abord l’envie des autres (de ceux que nous aimons ou respectons) qui attire notre attention sur une œuvre. La consommation d’un produit culturel relève fondamentalement d’un partage d’expérience, qui comporte une forte composante d’identification. Pour être pleinement justifié, cet investissement attentionnel doit pouvoir ensuite faire l’objet d’une remise en commun par le biais de manifestations appropriatives (conversation, jugement, citation, réemploi, etc.). A la différence de la satisfaction des besoins élémentaires, la consommation culturelle n’a de sens que par sa socialisation.

Qu’en est-il du livre? Après le déclin des formes théâtrales, noyées par le divertissement petit-bourgeois, la métamorphose du feuilleton en œuvre d’art délivre le roman de sa mauvaise réputation et impose la littérature comme le produit culturel phare d’une époque, entre le dernier tiers du XIXe siècle et les années 1960, appuyé sur la rencontre de trois acteurs puissants: l’industrie du livre, la critique journalistique et l’école de la Troisième République.

Nul hasard à ce que l’ancien prof de français se souvienne avec nostalgie de l’autorité que lui conférait l’enseignement de la matière par excellence: les destinées de l’école et de la littérature doivent leur croisement à une convergence d’intérêts qui a fait un temps leur fortune, portée par l’appropriabilité économique et sociale du codex, vecteur rêvé d’une culture nationaliste unitaire et d’un idéal de promotion par le mérite.

La perte d’influence de la forme livre dans l’espace culturel n’est pas due, comme le pense le radiosophe, à la substitution technique de l’écran au codex ou de l’image au texte. Elle est causée principalement par l’affaiblissement de la prescription du livre, symptôme de son déclin économique au profit d’autres formes culturelles, mais aussi par la perte d’autorité des instances liées à la culture savante. Devenue le prescripteur quasi exclusif de la ressource littéraire, l’école est passée du statut d’allié à celui de pire ennemi de l’édition, l’entraînant avec elle dans le discrédit qui affecte les instruments ruinés de l’Etat-providence.

Un prof qui regrette l’affaissement de son autorité tout en continuant à imposer le miroir d’une société disparue n’a pas compris grand chose à l’histoire de la culture depuis un demi-siècle. Dans cette évolution, le numérique n’est que la cerise sur le gâteau, qui a confirmé aux jeunes l’autonomie de pratiques de plus en plus impénétrables pour les maîtres. C’est parce que l’école a refusé depuis longtemps de s’adapter à la culture des nouveaux médias (à commencer par le disque et la télévision dès les années 1960) qu’elle a perdu progressivement le prestige et l’autorité qui fondent l’efficacité d’une prescription. Dans cette histoire, avant de devenir la victime du désintérêt des élèves, le livre est d’abord celle de l’inconséquence des maîtres.

Billet initialement publié sur L'Atelier des icônes.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Aurélien Rousseau, l’autre caution de gauche de Matignon
Le nouveau directeur de cabinet d’Élisabeth Borne, Aurélien Rousseau, a été directement choisi par Emmanuel Macron. Sa réputation d’homme de dialogue, attentif aux inégalités, lui vaut de nombreux soutiens dans le monde politique. D’autres pointent sa responsabilité dans les fermetures de lits d’hôpitaux en Île-de-France ou dans le scandale du plomb sur le chantier de Notre-Dame.
par Ilyes Ramdani
Journal
Législatives : pour les femmes, ce n’est pas encore gagné
Plus respectueux des règles de parité que dans le passé, les partis politiques ne sont toujours pas à l’abri d’un biais de genre, surtout quand il s’agit de réellement partager le pouvoir. Nouvelle démonstration à l’occasion des élections législatives, qui auront lieu les 12 et 19 juin 2022.
par Mathilde Goanec
Journal
Orange : la journée des coups fourrés
Redoutant une assemblée générale plus problématique que prévu, la direction du groupe a fait pression sur l’actionnariat salarié pour qu’il revienne sur son refus de changement de statuts, afin de faire front commun pour imposer la présidence de Jacques Aschenbroich. Au mépris de toutes les règles de gouvernance et avec l’appui, comme chez Engie, de la CFDT.
par Martine Orange
Journal
Élisabeth Borne, une négociatrice compétente et raide au service du président
Ces deux dernières années, celle qui vient de devenir première ministre était affectée au ministère du travail. Tous les responsables syndicaux reconnaissent sa capacité de travail et sa propension à les recevoir, mais ont aussi constaté l’infime marge de manœuvre qu’elle leur accordait.
par Dan Israel

La sélection du Club

Billet de blog
De l'art de dire n'importe quoi en politique
Le problème le plus saisissant de notre démocratie, c’est que beaucoup de gens votent pour autre chose que leurs idées parce que tout est devenu tellement confus, tout n’est tellement plus qu’une question d’image et de communication, qu’il est bien difficile, de savoir vraiment pour quoi on vote. Il serait peut-être temps que ça change.
par Jonathan Cornillon
Billet de blog
par C’est Nabum
Billet de blog
par Fred Sochard
Billet de blog
Qu’est-ce qu’un premier ministre ?
Notre pays a donc désormais un premier ministre – ou, plutôt, une première ministre. La nomination d’E. Borne aux fonctions de premier ministre par E. Macron nous incite à une réflexion sur le rôle du premier ministre dans notre pays
par Bernard Lamizet