Torchons et serviettes

Le magazine Closer participe-t-il à l'expérimentation d'une nouvelle forme de journalisme politique? Je n'aurais pas osé formuler cette hypothèse audacieuse sans l'édito de Renaud Dély, qui participe à la direction de la rédaction de L'Obs, magazine spécialisé dans l'analyse politique.

Le magazine Closer participe-t-il à l'expérimentation d'une nouvelle forme de journalisme politique? Je n'aurais pas osé formuler cette hypothèse audacieuse sans l'édito de Renaud Dély, qui participe à la direction de la rédaction de L'Obs, magazine spécialisé dans l'analyse politique.

Dans son papier, Dély exige de «s'indigner sans réserve de la violence infligée à Florian Philippot par Closer», un magazine qui a «franchi un pas de plus dans l'ignominie» (le précédent, faut-il le rappeler, était la révélation de la relation de François Hollande et de Julie Gayet). «Le “droit à la pipolisation des hommes politiques” qu'ose revendiquer la directrice de Closer est une lourde menace qui pèse non seulement sur le débat public, mais au-delà sur l'existence de chacun d'entre nous. La société du “Big Brother” dont elle professe l'avènement n'est rien d'autre que la fin de la démocratie et de notre capacité à vivre ensemble, quels que soient nos goûts, penchants et différences. Quand la transparence vire à l'indécence, il n'est plus supportable de faire société.»

Cette puissante leçon de déontologie et de civisme s'appuie sur une connaissance approfondie du dossier, puisque L'Obs avait été condamné en 2013 à 25.000 € d'amende pour «violation de l'intimité de la vie privée» après la publication des bonnes feuilles de l'essai politique consacré par Marcela Iacub à la vie sexuelle de Dominique Strauss-Kahn.

Si l'on peut comprendre que les responsables politiques, directement menacés, tombent à bras raccourcis sur Closer, volontiers qualifié de «torchon», il me paraît plus intéressant de relever la ligne de fracture qui sépare le journalisme politique classique, strictement aligné sur cette position de protection des élites, et une approche plus moderne, dont témoignent les pure players Mediapart ou Slate.fr, qui donnent la parole à Didier Lestrade.

A l'opposé de Dély, le militant pour les droits des homosexuels juge l'outing de Closer parfaitement «légitime», et observe un «rééquilibrage des forces à l'extrême droite»: «Marine Le Pen se débarrasse des anciens militants du FN, comme elle a écarté son parti des images les skins et les vieux fachos. Elle modernise sa formation en montrant qu'il n'y a pas de tabou gay.»

L’expérience montre que lorsqu’un journaliste se transforme en professeur de vertu, et brandit des principes qu’il trahissait la veille, c’est à coup sûr qu’il défend ses intérêts. Pour ma part, je comprends parfaitement que les journalistes politiques, dont l’information repose sur l’accès à des sources qu’il faut ménager, soient liés par la connivence et nécessairement partisans du secret. C’est leur gagne-pain qu’ils défendent face à Closer ou Voici, dangereux concurrents qui viennent déranger un jeu bien huilé.

Laissons les directeurs de conscience s'époumoner sur la protection de la vie privée. En 2007 déjà, Laurent Joffrin dénoncait avec virulence le rôle néfaste des blogs et d'internet, accusés de nous faire “régresser au XIXe siècle”, pour avoir révélé la séparation de Nicolas et Cécilia Sarkozy – une information qui n'avait pas bouleversé l'échiquier politique, mais avait au contraire été perçue comme un gage de modernité et une manifestation de transparence, après le triste épisode de la fille cachée de Mitterrand, soit 20 ans de secret et de collusion politico-journalistique.

L'Obs s'en est-il aperçu? L'exercice de la politique a profondément changé au cours des quinze dernières années. Alors que le déplacement des pouvoirs réels vers des instances non élues détruit chaque jour un peu plus les apparences de la démocratie, la politique se pipolise, et les choix de société se déplacent de l'économique vers le sociétal. Le dernier débat qui a secoué la société française a précisément été celui de la reconnaissance des droits des homosexuels, à travers le mariage pour tous.

Le journalisme, lui aussi, évolue aujourd'hui à grande vitesse – ce qui contribue à expliquer l'énervement de Renaud Dély. Pendant que féminins, journaux people et pure players recomposent le paysage de l'info, le journalisme “propre” s'accroche comme la moule à son rocher à un modèle en voie de disparition. Que Closer s'attarde de plus en plus souvent à déshabiller le politique doit-il nous inviter à plus de rigueur morale (c'est à dire à acheter L'Obs), ou bien à apercevoir que le roi est nu?

Billet initialement publié sur L'image sociale.

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