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Billet de blog 18 févr. 2012

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Que protègent les droits d’auteur?

Gallimard a menacé hier d’une procédure en dommages et intérêts les éditions électroniques Publie.net, pour la traduction non autorisée par François Bon du Vieil homme et la mer d’Hemingway. L’affaire n’est pas un conflit juridique. C’est un conflit commercial et un abus de position dominante, ce qui explique mieux la tonalité des échanges.

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Gallimard a menacé hier d’une procédure en dommages et intérêts les éditions électroniques Publie.net, pour la traduction non autorisée par François Bon du Vieil homme et la mer d’Hemingway. L’affaire n’est pas un conflit juridique. C’est un conflit commercial et un abus de position dominante, ce qui explique mieux la tonalité des échanges.

Comme toujours, ceux qui brandissent les règles du droit connaissent bien peu la réalité de l’édition. Les droits exclusifs de traduction sont une drôle de coutume, puisqu’ils ne portent pas sur un texte publié, mais sur toute traduction possible du texte original dans une langue donnée. Que cette règle unanimement pratiquée, qui vise à éviter toute concurrence future au premier acheteur, soit jugée conforme à la loi dit assez à quel point celle-ci est distincte du bon droit.

J’ai commis autrefois une traduction pirate d’un texte dont les droits exclusifs étaient détenus par Gallimard. La maison d’édition a choisi d’ignorer cet affront, parce que l’écho d’une micro-publication à caractère scientifique ne lui semblait pas une concurrence suffisamment menaçante.

Il est donc tout à fait possible pour un détenteur des droits exclusifs, malgré ses engagements contractuels, de décider de faire ou non la police, et c’est la première bonne nouvelle: Gallimard considère Publie.net, et plus généralement l’édition électronique, comme un rival suffisamment dangereux pour brandir son gourdin. A la place de François Bon, je verrais ça comme un compliment.

Ensuite, il eut été évidemment plus correct de contacter directement le responsable de la publication, et c’est le choix de l’intimidation qui est en effet révélateur de la position dominante dont croit bénéficier Gallimard.

Dans sa Lettre ouverte à François Bon, Pierre-Alexis Vial s’étonne qu’«une si grande maison (…) ne soit finalement qu’un ensemble de bureaux dans lequel on s’acharne à remplir des chiffres dans un tableau excel». C’est à ce type de réaction qu’on s’aperçoit du bénéfice immense pour les marchands de vendre des produits estampillés du tampon “culture”. On s’étonne que l’entreprise Gallimard ait des comptables, on la croit attachée à défendre la littérature.

Là encore, un commerce un peu plus approfondi avec les acteurs du livre renseigne mieux sur leurs habitudes et leurs mobiles. Parmi mes travaux de jeunesse, il m’est arrivé d’écrire un monologue pour un théâtre national. D’abord projeté pour être une adaptation d’une nouvelle de Dostoïevski, le texte s’est éloigné au fil de la rédaction de son modèle, au point de devenir une œuvre autonome. Mais Gallimard, éditeur de la traduction française, ne l’entendait pas de cette oreille. Quoique l’œuvre de l’auteur russe appartienne depuis longtemps au domaine public, les juristes de la maison n’ont pas hésité à faire pression pour tenter de récupérer quelques sous. Il n’y a pas de petits profits.

Le monde de l’édition est composé de quelques médiateurs indispensables, qui nourrissent le feu de leur talent, sans compter les heures. François Bon est de ceux-là. Et il y a des entrepreneurs assis sur la pile des contrats signés par leurs ancêtres, qui gèrent la boutique. Heureusement – deuxième bonne nouvelle –, le bruit fait sur le web autour des mauvaises manières de Gallimard les a fait renoncer à leur procédure en dommages et intérêts. Espérons que cette affaire leur servira de leçon, et qu’elle éclairera aussi les naïfs sur ce que protègent en réalité les fameux “droits d’auteur”.

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