Le rire du dominant

Suite à une polémique sur un de ses dessins, Xavier Gorce a quitté Le Monde après 19 ans de collaboration. Il est significatif que ce soit la question de l'inceste qui l'ait fait trébucher.

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Xavier Gorce a rendu un fier service au Monde en mettant fin de lui-même à la collaboration qui le liait depuis près de vingt ans au journal du soir. Le dessin de trop aura été celui où il se hasardait à se moquer des victimes d’inceste, publié sur la newsletter du quotidien, qui a provoqué la colère de nombreux lecteurs. Mais cela faisait déjà plusieurs années, notamment depuis la crise des Gilets jaunes, que le mépris de Gorce était devenu plus visible que son humour.

Il est significatif que ce soit sur la question des violences sexuelles que la satire ait trébuché. La vague de témoignages qui a suivi celui de Camille Kouchner a transformé la perception de l’inceste, qui apparaît désormais comme un problème de société effrayant et trop longtemps occulté. Prendre ce sujet à la légère, comme continuent de le faire quelques défenseurs anachroniques des droits du patriarcat, est devenu tout simplement insupportable.

En dépit de justifications laborieuses qui n’ont convaincu personne, l’embarras du dessinateur était perceptible. Il est donc regrettable de constater que le débat public à propos du dessin de presse soit devenu le théâtre d’une des pires pollutions intellectuelles, où s’empilent les sophismes les plus moisis sur le bon temps où l’on pouvait rire des victimes, la tyrannie de l’indignation, sans oublier la blague de la «cancel culture». Legs de la crise des caricatures danoises de 2006, il est devenu impossible en France d’évoquer n’importe quel dessin sans plier le genou devant la mémoire des victimes des attentats de Charlie. Les arguments brandis par Gorce lui-même constituent un festival de cette caricature de débat sur les caricatures, qui est devenu tout bonnement absurde – les soi-disant défenseurs de la liberté d’expression hurlant à la censure à la moindre critique.

Ce que démontre pourtant la passion qui anime cette posture faussement libertaire, c’est à quel point le rire peut être l’arme de l’imposition de la norme, d’une rare violence sociale. Libérateur lorsqu’il représente la voix des faibles, il devient le plus effrayant instrument d’oppression lorsqu’il leur impose le silence. Au fil des ans, le dessin de Gorce était devenu emblématique de cette ricanante raison du plus fort. Que ses tristes sarcasmes perdent un peu en visibilité est une bonne nouvelle.

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