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Le Club de Mediapart sam. 13 févr. 2016 13/2/2016 Dernière édition

Pourquoi la conversation l'emportera

Comme la radio est devenue, pour des raisons pratiques, le média privilégié de la circulation automobile, les journaux papier sont de plus en plus des objets de consommation ponctuelle, dans des situations de déconnexion, particulièrement les transports en commun. Alors que les kiosques à journaux périclitent, les gares ou les aéroports comptent parmi les derniers endroits où le commerce de l'information reste vivace.

Comme la radio est devenue, pour des raisons pratiques, le média privilégié de la circulation automobile, les journaux papier sont de plus en plus des objets de consommation ponctuelle, dans des situations de déconnexion, particulièrement les transports en commun. Alors que les kiosques à journaux périclitent, les gares ou les aéroports comptent parmi les derniers endroits où le commerce de l'information reste vivace.

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Pourtant, l'autre jour, en rentrant de voyage, je suis ressorti les mains vides de la librairie, malgré la perspective d'un long trajet en RER. Ce n'est pas la première fois que la ribambelle des Unes échoue à éveiller mon désir. Si cette offre ne me tente pas, c'est parce que mes propres outils de sélection des sources m'éloignent des récits médiatiques les plus courants, qui perdent de leur pertinence à mes yeux.

J'ai donc passé mon trajet à lire et à commenter mes flux Facebook et Twitter. Une activité moins confortable que la lecture d'un magazine, compte tenu de l'étroitesse de l'écran de mon smartphone et d'une connexion 3G parfois fluctuante, mais néanmoins plus satisfaisante que la consommation d'un support d'information non interactif.

La raison de cette désaffection n'est pas évidente pour tout le monde. Selon Bernard Guetta, prix Albert-Londres et éditorialiste vedette à France-Inter, «la crise de la presse occidentale est avant tout celle des grands courants de pensée européens et américains (…), la conséquence de la panne d’idées occidentale».

Si l'expert en géopolitique lisait un peu moins ses organes favoris, et un peu plus internet, il serait étonné de la diversité et de la richesse de pensée qui s'y exprime, très loin de la "panne d'idées". On pourrait plus opportunément pointer la frilosité et le conformisme du filtre médiatique, que ses contraintes économiques poussent vers un lectorat de plus en plus âgé et nanti.

Construits par le jeu des affinités et par tests d'essai/erreur, les bouquets informationnels des réseaux sociaux proposent par définition un ciblage plus fin et plus adapté que n'importe quel média de masse. Mais ce n'est pas la seule raison qui les impose comme l'alternative définitive à la consommation de la presse.

Le spectacle de l'actualité ne nous est pas offert pour notre seul divertissement. Ce qui fonde la légitimité de la presse est de porter à notre connaissance des informations qui nous sont utiles pour diriger notre vie. A la différence d'un loisir que l'on peut consommer passivement, elles sollicitent donc notre jugement et sont supposées faire l'objet d'une appropriation voire d'une réutilisation.

Au temps du petit noir sur le zinc, on se saisissait des infos pour les disséquer entre amis. La conversation est un espace de formation du jugement par la confrontation des avis. Nous y recourons pour tester et améliorer nos évaluations, pour apprendre ou pour faire étalage de notre savoir, pour négocier notre place dans le groupe.

Dans la descendance du web interactif, les réseaux sociaux, et tout particulièrement Facebook, se sont construits non seulement comme des espaces propices à la discussion, mais comme des machines à entretenir et à récompenser la conversation. En favorisant l'une des compétences les plus fondamentales de la vie en société, ils sont devenus des outils irremplaçables de la médiasphère.

Dès lors qu'elle s'applique à l'actualité, la possibilité de discuter une information est évidemment préférable à sa seule consultation. Information + conversation forment l'équation magique des réseaux sociaux, qu'aucun média papier ne peut concurrencer.

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Suffit-il d'ouvrir un article aux commentaires pour bénéficier de cette puissance? Il faut entrer plus avant dans la dynamique conversationnelle pour comprendre que l'interaction n'est pas qu'un problème de dispositif technique, mais un changement d'énonciation.

A la différence d'un article clos sur lui-même, la dynamique conversationnelle suppose de faire une place à l'autre. Si les commentaires sur les sites de presse sont si souvent vindicatifs, c'est parce que la technologie interactive est appliquée de force à des énoncés qui n'ont pas intégré les paramètres de cette nouvelle logique – celle de l'échange entre pairs ou du choix d'un objet partageable (exemple typique d'objet non partageable: le privilège critique qui permet de parler d'un film avant sa sortie).

Pourquoi préfère-t-on discuter d'un sujet d'actualité sur son réseau social plutôt que sur un site de presse? Si la possibilité de la conversation est toujours préférable à son absence, l'énonciation s'adapte aux conditions du dialogue. L'entre-soi et la maîtrise des conditions de l'échange favorisent la formation du jugement. Un nombre excessif de participants contrarie la confrontation des avis et encourage une énonciation purement déclarative. De nombreux scandales médiatiques déclenchés par un tweet ou un commentaire intempestif proviennent de l'inadaptation d'énoncés localisés soumis à une exposition imprévue.

En réponse à un billet consacré à la pratique du blogging dans un contexte académique, un collègue me répond en critiquant le principe de la publication prématurée de résultats non soumis au processus classique de validation scientifique.

Pourtant, là aussi, le bénéfice de la conversation est mesurable. C'est cette contrainte qui, en modifiant les conditions mêmes de l'échange, contribue à enrichir mes approches et mes questionnements. Piocher parmi les sujets anecdotiques ou les controverses d'actualité est une manière de prendre mes distances avec mon autorité académique et de donner prise au commentaire. En toute logique, c'est en m'écartant des terrains qui me sont familiers que je suis susceptible d'apprendre des choses nouvelles. Après huit années de pratique régulière du blogging, il m'apparaît qu'aucun de ces excursus n'a été infructueux. Au contraire, ce sont ces pas de côté, ces confrontations et leur lot d'enseignements inattendus qui ont le plus apporté à ma recherche.

Je n'affirmerai pas qu'en ligne, comme dans la vie, aucune conversation n'est stérile ou vaine. Mais je suis persuadé que la contrainte conversationnelle compte, pour les chercheurs, parmi les plus puissants outils du renouvellement de l'analyse.

Elle représente dès maintenant l'une des principales attentes du public, et tout porte à croire que cette exigence continuera de progresser. Plus tôt que d'autres médias, la télévision a compris qu'elle pouvait tirer parti de la "télé sociale", autrement dit la dynamique conversationnelle qui accompagne désormais les émissions d'actualité ou de débat. Cette leçon est encore loin d'être acquise: dans le cas fameux de la page de soutien au bijoutier de Nice, on a compté les like (1,6 millions), mais pas les mentions, qui dépassaient largement ce total, pour atteindre 2,8 millions…

Que ce soit dans les sciences, les arts ou le journalisme, nous avons tout intérêt à comprendre ce que signifie cette nouvelle donne. Pour ceux qui sauront y répondre, la proximité issue de l'échange ne sera pas un facteur d'affaiblissement, mais au contraire la source d'une nouvelle crédibilité. En cette période de crise des élites, c'est une perspective qu'on ne traitera pas à la légère.

Billet initialement publié sur l'Atelier des icônes.

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Ce qui manque à Mediapart peut-être, c'est une Machine à Café virtuelle, un rubrique où le sujet, c'est justment les commentaires qu'on y met. Un zinc collaboratif... où on y met son tweet, limité en taille comme est un tweet... et où on a le droit de payer un café aux non-abonnés... Embarrassé Un fil qui s'efface au fur et à mesure qu'il avance, et où on ne garde que le meilleur pour son Best of de la semaine...

C'est juste une idée.

Un billet beau, juste, nécessaire...

 

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