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Billet de blog 31 août 2020

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Humilier et punir

Le racisme ne se cache plus. Présentée comme une leçon d’histoire, la fiction de Valeurs actuelles dépeignant Danièle Obono en esclave est le ballon d'essai d’un nouveau racisme décomplexé, négationniste et revanchard.

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Dessin Pascal Garnier, Valeurs actuelles, 27/08/2020.

Un coup dans l’eau pour Valeurs actuelles. La pseudo-fiction illustrée dépeignant Daniele Obono en esclave dans l’Afrique du 18e siècle a suscité un tollé. Parmi de nombreuses réactions, le président de la République et le premier ministre ont assuré la députée de la France insoumise de leur soutien. L’expression de cette indignation était nécessaire, car contrairement à ce que pense l’historien Pierre Nora, la radicalité aujourd’hui n’est pas à gauche, mais à droite. Entre émergence d’un terrorisme suprémaciste blanc, infiltration des services de police par l’extrême-droite, contamination de la gauche républicaine par le racisme islamophobe, radicalisation des chaînes d’info, c’est bien du côté d’une pensée de l’affrontement des civilisations que se joue aujourd’hui la recomposition des forces politiques. Dans ce paysage, la partition assurée par le magazine consiste à multiplier les ballons d’essais et à banaliser les idées qui s’élaborent dans les coulisses de la fachosphère.

Non, le caractère ignoble du récit de Valeurs actuelles ne tient pas qu’à une seule image: celle de Danièle Obono nue, enchaînée par le cou, illustration de Pascal Garnier qui a largement circulé en ligne. C’est l’ensemble de l'article, soigneusement calibré, qui déroule un propos viscéralement négationniste et revanchard (1). Attaquée par Charlie Hebdo ou Marianne, la députée insoumise est une cible de choix, présumée coupable pour une large partie de la droite et de la gauche patriote, qui lui reprochent sa proximité avec le mouvement des Indigènes de la République (que l’intéressée elle-même réfute). Le cœur du débat est la critique du colonialisme, portée par l’avant-garde de l’antiracisme et du mouvement décolonial, qui divise profondément le paysage intellectuel français.

Pour tous les nostalgiques d’une République impériale, il importe de briser la posture victimaire issue de l’histoire de l’esclavage, socle de la mise en accusation des Etats européens, responsables non seulement de la traite atlantique, mais de la construction du racisme scientifique, opération de justification par la hiérarchie des races de l’ignominie esclavagiste. Le récit proposé par Valeurs actuelles suit point par point l’argumentaire négationniste, sauf-conduit d’un racisme décomplexé. Première étape: la députée subit le sort résumé par le slogan frontiste «La France, tu l’aimes ou tu la quittes». — Puisque tu aimes tant l’Afrique et l’africanité, chère députée Obono, te revoici plongée dans le primitivisme de l’Afrique immémoriale, celle où les cafards grouillent dans la «fosse malodorante» faisant office de latrines, et où tu subis la loi patriarcale, qui t’impose de devenir «la troisième épouse du sacrificateur du village».

Mais cette punition n’est encore qu’un hors-d’œuvre. Voici venir la leçon d'histoire de VA: le personnage de Daniele Obono est livrée par le chef du village à une tribu de négriers – car il est bien connu que les Africains n’ont aucun besoin des Blancs pour être réduits en esclavage (le seul personnage de Blanc de la nouvelle sera évidemment celui qui viendra délivrer Obono de son état de servitude). S’en suit une série de mauvais traitements auxquels seul manque le viol, menace que le récit n’omet pas de brandir, mais auquel la députée échappe en raison de «son âge trop avancé pour le goût de ses ravisseurs». (Haha, la bonne blague de potache: t’es même pas bonne à violer!)

A ce stade de dégueulasserie, les lecteurs auxquels il reste une once d’humanité sont déjà atterrés. Mais le récit continue à dérouler les avanies de l’esclavage, qui voit la députée vendue à un certain Bal-al-Adur (haha), ambassadeur du pacha de Smyrne à Tripoli, dont elle devient l’intendante. On imagine à chaque nouveau détail les éclats de rire des plumitifs du magazine, dans la jouissance de la torture du personnage de l’insoumise enfin soumise, enfin remise à sa place de femme et de domestique, malheureuse et matée.

Après avoir crânement assumé sa charmante satire estivale, présentée comme la dénonciation des méfaits de l’esclavage, Valeurs actuelles s’est excusé auprès de Danièle Obono, et a regretté, non pas son racisme, mais qu’on le lui reproche. Il est toutefois difficile de prétendre qu’un récit qui s’amuse à humilier une femme noire, et qui présente de l’esclavage une vision rigoureusement nettoyée de toute responsabilité blanche n’exprime pas la quintessence du racisme négrophobe.

Car le racisme négrophobe européen n’a pour seule finalité que d’exonérer les Blancs des crimes de la traite atlantique, en métamorphosant en détermination «naturelle» un destin prescrit par la recherche du profit. A tous ceux qui, comme l’a illustré la polémique sur le retitrage du roman d’Agatha Christie, n’ont pas les idées claires sur la nature du racisme, une synthèse récemment publiée apporte heureusement un éclairage saisissant, et permet de faire la part entre une histoire générale de l’esclavage, mise en avant par l’extrême-droite pour mieux diluer la responsabilité blanche, et la spécificité du «commerce triangulaire» (2). Inventée par le Portugal au XVe siècle et développée au cours des siècles suivants, la traite atlantique change fondamentalement la nature du trafic d’êtres humains, industrialisé et rationalisé par le capitalisme naissant, soutenu par les Etats et les banques européennes, au point de devenir un facteur essentiel de la richesse et du développement de l’Occident. En cinq siècles, près de 35000 expéditions négrières traversent l’Atlantique, déportant aux Amériques plus de 12 millions d’hommes, de femmes et d’enfants africains, dans des conditions atroces.

Parmi les instruments forgés par les Européens pour effacer une responsabilité qui a toujours été moralement indéfendable, l’invention de la fiction du «nègre» joue un rôle de premier plan, explique Aurélia Michel. Issu du portugais «negro», ce terme n’est pas un simple synonyme péjoratif du mot «noir», mais l’essentialisation de l’Africain comme esclave: «Dès lors, l’association entre peau noire et esclavage est scellée par le vocable et, par extension, fait de l’Afrique le pays des esclaves.»

Selon Aurélia Michel, au moment même où culmine le système esclavagiste et où l’Europe des Lumières promeut la pensée d’une humanité comme un tout, la figure du nègre est la fiction nécessaire «qui représente la destruction permanente de son humanité». Et comme l’esclave se rebelle contre le statut qui lui est imposé, il faut constamment «le négrifier et le renégrifier» – «la fiction nègre est un procédé actif, toujours à refaire».

On ne saurait mieux décrire le récit d’humiliation de Valeurs actuelles, qui négrifie au sens propre une représentante du peuple, en la dépeignant comme esclave, et en la soumettant à la violence d’une punition à peine camouflée par la fiction – mais qui ne cache pas le ricanement des bourreaux, que chaque phrase du texte répercute, par l’ironie sarcastique de l’inversion des rôles.

(1) Danièle Obono a reproduit l’intégralité du texte sur son compte Facebook.

(2) Aurélia Michel, Un Monde en nègre et blanc. Enquête historique sur l’ordre racial, Paris, Seuil, 2020.

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