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Billet de blog 28 juil. 2022

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Deux bonnes raisons de ne plus investir dans l'industrie pharmaceutique

Comment expliquer que, en 2022, l’industrie pharmaceutique, mais également nos agences de sécurité sanitaire, se contentent d’utiliser des rongeurs, des lapins, des chiens et des singes pour évaluer l’efficacité et l’innocuité des nouveaux médicaments destinés à l'usage humain ?

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Première raison. Épargner aux animaux d'intenses et inutiles souffrances.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et notamment depuis le procès des Médecins à Nuremberg, tout nouveau médicament doit être testé sur au moins deux espèces animales avant de passer aux essais cliniques chez l’homme. Si cette exigence réglementaire est toujours en vigueur sur le plan juridique, elle est obsolète sur le plan scientifique. Comment expliquer que, en 2022, l’industrie pharmaceutique, mais également nos agences de sécurité sanitaire, se contentent d’utiliser des rongeurs, des lapins, des chiens et des singes pour évaluer l’efficacité et l’innocuité des nouveaux médicaments destinés à l'usage humain ?

Dans la vidéo ci-dessous, des chiens beagle sont gavés avec des produits pharmaceutiques ou chimiques par le moyen d’une sonde enfoncée jusque dans l’estomac. Cette procédure est réalisée jusqu’à trois fois par jour pendant 90 jours, sans anesthésie ni analgésie.

Il arrive que, par erreur, nervosité ou négligence, le produit soit introduit dans les poumons, ce qui peut provoquer une pneumonie. Tous les chiens sont  euthanasiés au bout des 90 jours pour l'examen de leurs organes. Telle est la procédure de routine des essais de toxicité chronique (dit test à doses répétée) dans le cadre d’une demande d'autorisation de mise sur le marché (AMM) d’un produit pharmaceutique ou chimique.

Chaque année en France, environ 3000 (trois mille) chiens beagles sont utilisés de cette façon.

Voyez plutôt : https://youtu.be/AuKaHh3ZKIk

L’idée de tester nos médicaments sur des animaux est d’autant plus intolérable que la FDA, la haute autorité de sécurité sanitaire aux États-Unis, a reconnu que sur dix médicaments ayant passé avec succès les tests requis sur des animaux, neuf échoueront au cours des essais cliniques sur l’homme, par absence d’efficacité ou présence d’effets secondaires non identifiés sur les animaux. L'ensemble des procédures pratiquées sur les animaux dans le but de prédire les effets d'un nouveau médicament sur l'homme présentent donc un taux d’échec... de 90 % ! Un chiffre désormais connu depuis plus de vingt ans...

L’industrie pharmaceutique est la première à en avoir conscience. C’est pourquoi elle a conçu les protocoles d'essais sur des « volontaires sains » afin d’obtenir des données pertinentes pour l’homme, avant de tester la nouvelle molécule sur des patients. 

Concrètement, les volontaires sains sont des cobayes humains ne tirant aucun bénéfice (autre qu'un dédommagement financier) de l'expérience et s'exposant à de graves risques pour leur santé, risques attestés par les accidents (dont certains mortels) s'étant produits lors de ces essais. Or, serait-il possible de se passer des essais sur des animaux et mêmes des essais sur des volontaires sains sans mettre en danger la vie des patients auxquels le médicament est destiné ? Intéressons-nous à la deuxième raison de ne pas investir dans l'industrie pharmaceutique... 

Deuxième raison. Préférant le profit à l’innovation, l'industrie ralentit la validation des technologies dignes du 21ème siècle.

Les firmes pharmaceutiques justifient les prix élevés de leurs médicaments par le coût de la recherche et du développement (R&D). Bien que la R&D nécessite en effet un financement, impossible d’ignorer le fait que plus de moyens vont au marketing plutôt qu'à la R&D (1).

Prenons, par exemple, l’année 2019, soit avant « l’aubaine » de la production à échelle mondiale des vaccins contre la Covid-19.

Pfizer a déclaré un chiffre d'affaires de 51.750 millions de dollars. Le montant dépensé en R&D était de 8.650 millions de dollars tandis que celui dépensé en marketing et ventes était de 14.350 millions de dollars.

Pour Sanofi, le chiffre d’affaires en 2019 a été de 36.100 millions d'euros, ventilés comme suit selon son « rapport intégré » : 15 % pour la R&D ; 20 % dédiés au marketing et fonction support ; 28 % pour la force de vente ; 37 % pour la production (2).

Le « business model » mis en avant par les entreprises pharmaceutiques favorise largement la vente de leurs produits par rapport à la recherche et au développement. Ceci pourrait expliquer une certaine inertie quant à l’adoption des technologies désormais disponibles pour remplacer les  essais sur des animaux.

L’histoire nous apprend que les industriels réagissent aux forces économiques liées au cours des actions. Si l’entreprise étasunienne Allergan a décidé d’abandonner les tests sur des souris pour une méthode utilisant des cellules humaines en 2011 pour continuer à commercialiser son produit Botox, c'est en raison d'une forte mobilisation d’une des plus grandes associations de protection animale des États-Unis, la Humane Society of the United States (HSUS) (3). Le Botox contient la toxine botulique, soit le poison le plus puissant connu de la science. Pour le contrôle qualité de chaque lot de Botox, la souris a servi d'« éprouvette vivante » dans le test de référence en vigueur pendant des décennies auparavant. Test qui entraînait la mort de 50 % des souris de chaque lot dans les quatre jours.

Suite à la pression de l'opinion publique imposée par la campagne menée par HSUS, Allergan a fait le nécessaire pour développer et valider le test sans souris. Seule l’industrie pharmaceutique possède les compétences et les ressources pour remplacer les essais sur des animaux par les nouvelles technologies, mais il faut qu’elle soit poussée à le faire, comme le démontre l’exemple édifiant du Botox.

Actuellement, nous sommes face au défi du remplacement des essais sur des animaux imposés par une réglementation qui date de 75 ans. Les technologies du 21ème siècle désormais disponibles sont au point pour remplacer ces essais. Ceci représente une douzaine de tests en matière de toxicologie et de toxicocinétique (le parcours de la molécule dans le corps humain). Une partie de ces tests (notamment la toxicité cutanée) a déjà été remplacée par des méthodes in vitro (sur cultures cellulaires humaines).

Pour le reste, les technologies telles les cellules souches (d’origine humaine), les organoïdes (d’origine humaine) et les organes sur puce (d’origine humaine) sont au point pour répondre aux besoins de l’industrie pharmaceutique et permettre de supprimer les essais sur des animaux (4, 5). L’industrie connaît et utilise ces technologies performantes. Toutefois, ces dernières ne peuvent remplacer les essais sur des animaux sur le plan réglementaire que si elles sont formellement validées sur le plan scientifique.

Et c'est là que réside le problème. Tant que l’industrie pharmaceutique ne se mobilise pas en collaboration avec les autres acteurs (notamment les agences de sécurité sanitaire), les essais sur des animaux vont perdurer inutilement pendant des décennies. Il est évident que les actionnaires de l’industrie pharmaceutique ont un rôle clé à jouer pour accélérer une transition vers les technologies dignes du 21ème siècle, comme le font actuellement les actionnaires de l’industrie du pétrole pour la transition des énergies fossiles vers les énergies respectueuses de l’environnement.

Nous pouvons tous jouer un rôle pour faire évoluer cette situation intolérable, que ce soit en tant qu’actionnaires ou en tant que consommateurs. Sous la pression, l’industrie pharmaceutique est capable de changer son « business model”.  Il serait temps qu'elle y voie une occasion pour que son comportement reflète sa responsabilité morale.

Références bibliographiques :

  1. https://www.pharmacychecker.com/askpc/pharma-marketing-research-development/
  2. https://www.sanofi.com/dam/jcr:f99c69ae-5330-4f32-81bb-4309096c1430/2020_05_19_RI_FR_2019.pdf
  3. https://www.latimes.com/health/la-xpm-2011-oct-10-la-he-animal-testing-20110718-story.html 
  4. https://youtu.be/mjwZa0WB8_k
  5. https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/advs.202002030

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