Des copains d’abord à l’Humain d’abord.

Mes chers amis (je n’ose pas encore dire camarades, ça me semble hélas encore prématuré),

 Vous voici donc orphelins. Vous qui en 2012, lorsque je vous disais « Front de Gauche », me répondiez systématiquement « oui, mais Mélenchon n’a pas la carrure d’un Présidentiable », ou encore «  le programme n’est pas réaliste ni réalisable » (sacrée TINA) ou bien encore « la priorité c’est de battre Sarkozy »… Tu parles d’une ambition politique !

Certes vous avez bénéficié du renfort des « intellectuels de gauche », des « élites de gauche » qui ne parlent pas cru et dru sur les plateaux de « C dans l’air » (France 2), de « 28 minutes » (ARTE), dans les studios de Radio France ou dans les colonnes du « Nouvel Obs’ », de « Libé » ou de « Télérama ». Leur attitude à propos du Front de Gauche et de son programme s’est traduite par un spectre d’expressions très large allant du silence total aux petites phrases assassines en passant par les moues dubitatives. On peut citer de façon non exhaustive B. Stiegler, ou encore les propos de F. Lordon qui, lors d’une intervention conjointe avec E. Todd le 6 juillet 2013 sur le site de « Marianne » déclare ceci « Je plaide pour une conversion du regard et une rectification des mots qui priveraient enfin le PS de ses prétentions fallacieuses à se dire de gauche, […] c'est le FN, bien sûr, qui tire tous les profits. Sauf si une vraie gauche parvenait à se faire entendre. » Pour ma part, je vois dans cette dernière phrase une manière subtile de dire sans le dire que le FdG ne constitue pas une alternative recevable. D’ailleurs l’expression « Front de gauche » n’est jamais prononcée ni par l’un ni par l’autre dans cette tribune. Au lendemain du 25 mai, ces élites dont une frange (E. Fassin, J. P. Mignard…) commence à écarquiller les yeux et lancent des appels ici ou là, applaudissant le résultat de Syriza tout en continuant à serrer les lèvres pour évoquer le « Syriza de France ».

Aujourd’hui mes amis, votre héros d’hier, abandonné par ses soutiens les plus lumineux du paysage intellectuel de gauche, soubresaute et bafouille pour nous expliquer qu’il faut poursuivre les réformes et tenter de nous assurer que le PS n’est que blessé et que la social-démocratie n’a pas rendu son dernier souffle. Si la situation n’était pas si triste et grave, je m’apitoierais sur votre sort mes chers amis de classe, cette classe qu’on dit moyenne et qui n’est pas celle des plus démunis, ni des oubliés. Cette classe moyenne qui ronronne paisiblement en regardant ailleurs tant que le niveau de confort quotidien qui la caractérise n’est pas affecté. Tout le problème est bien là toutefois, car la classe dominante, dans le contexte présent, n’a pas à lutter tant ses réseaux, ses moyens et ses outils sont puissants et étendus. C’est une classe qui se contente de faire de la maintenance et d’entretenir l’illusion du but ultime à atteindre et de l’image incontournable de ce que doit être une vie réussie. Et point de vision « complotiste » dans ce constat, il suffit de lire les Pinçon-Charlot ou bien « la guerre des classes » de François Ruffin parue en 2008 chez Fayard, ou encore le dernier numéro (N°11 avril-juin 2014) de « Médiacritique(s) » le magazine trimestriel d’ACRIMED consacré au thème « Médias et complots » pour s’en assurer.

Ce miroir aux alouettes fonctionne redoutablement bien à en juger par l’admiration que nombre de pauvres gens vouent aux puissants de ce monde, qu’ils soient grands patrons, vedettes du show-business ou footballeurs et les revues people ne manquent pas pour entretenir ce phénomène… C’est un des leviers par lequel s’exerce la domination et le maintien de l’ordre social qui régit les classes. On peut à ce propos rappeler l’exemple, toujours d’actualité, du « temps de cerveau  disponible » évoqué par Patrick Le Lay en 2004 et qui dit sans ambiguïté le niveau de considération et de respect porté par celui-ci au public de TF1 qui compte une très grande partie des classes modestes. En parallèle à ce cynisme parfaitement assumé on peut lire, toujours à propos de Patrick Le Lay, dans « Les dossiers du Canard enchaîné » N° 100 de juillet 2006, je cite « Dans sa maison de Saint-Briac-sur-Mer et son appartement parisien boulevard Saint-Germain, les bibliothèques croulent sous les ouvrages. En bonne place, aux côtés des classiques et des penseurs grecs, on trouve des incunables sur l’histoire de la Bretagne […] Le Lay aime aussi la peinture et, au rayon musique, moyennement attiré par le biniou et la bombarde, le patron de TF1 apprécie l’art lyrique. Pendant que des milliers de téléspectateurs regardent la Star’Ac sur TF1, lui préfère zapper sur ARTE et ses soirées d’opéra. » Chacune et chacun trouvera ses propres exemples pour compléter la liste. Pour ma part je vois ce processus comme un des instruments de promotion du rêve Américain et donc comme un processus qui encourage à vivre à crédit, la notion de crédit s’étendant au-delà du porte-monnaie en incitant les plus démunis à se tourner vers l’espoir en des jours meilleurs et, en dernier recours et parce que ça ne coûte pas grand-chose, vers la croyance et ses nouvelles représentations. Cela dit pour un rêve réalisé par un individu, combien de cauchemars sont-ils engendrés ?

Mes chers amis nantis, pour en revenir à vous, à nous, que comptez-vous faire maintenant que le PS ne peut plus rien pour vous et que vous tenez malgré tout à rester « de gauche » ? Pas facile a priori car vous voulez continuer à être « de gauche », oui, mais d’une gauche modérée. Toujours pas question pour vous de regarder du côté de cette gauche radicale où pourtant vous pourriez retrouver quelques amis de classe qui, comme moi, n’oublient pas leur classe d’origine ou simplement qui n’ont pas oublié le sens du mot solidarité.

Eh bien, on peut dire que vous avez de la chance. Voici que par miracle, arrivent les « Socialistes Affligés » et « Nouvelle Donne » et du coup vous vous resservez une petite coupe de champagne en vous disant qu’il était temps de trouver une alternative à la gauche radicale qui parle trop cru et dru pour vous. Je dois vous dire pourtant que je ne partage pas votre optimisme. J’ai le sentiment que les « Socialistes Affligés » et plus généralement que « l’aile gauche du PS » n’a aucunement le désir d’une révolution citoyenne telle que nous la proposons au FdG. J’interprète plutôt leur attitude (je ne demande qu’à me tromper) comme le souhait de faire une révolution, certes, mais à l’intérieur du PS. Seul le PS semble retenir leur attention car Le PS est une très grosse machine et si on admet l’hypothèse, que je soupçonne être la leur, que seules les grosses machines permettent d’accéder au pouvoir, il semble logique de chercher à prendre les commandes du vaisseau plutôt que de l’abandonner (abandon qui, exceptionnellement ici, constituerait de leur part un acte de courage). Dans cette hypothèse on est très très loin de la sixième République. Quant à « Nouvelle Donne », je ne comprends toujours pas tout de leurs intentions, mais je partage complètement la très bonne analyse faite par Olivier Tonneau sur ce site le 29 novembre 2013. Pierre Larrouturou a publié « Le livre noir du libéralisme » en 2007 et a créé l’association « Nouvelle Gauche » la même année, ce qui semblait témoigner d’un réveil salutaire. J’ai adhéré un temps, puis finalement lâché l’affaire, un peu lassé de signer des pétitions demandant au PS de se mettre au travail, comme si donc, il n’y avait pas d’alternative possible à gauche en dehors du PS. Ensuite en 2012, l’urgence ne devait probablement pas être suffisamment grande pour réagir au-delà d’un collectif baptisé « Roosevelt 2012 » dont on a pu mesurer l’influence sur les électeurs.

Au total cela fait donc néanmoins aujourd’hui un grand nombre d’adhérents, d’élus, de militants qui expriment des critiques pertinentes à l’encontre du PS, mais combien ont décidé de le quitter pour proposer une autre alternative ? Pour ma part j’en connais au moins un, qui le paye encore très souvent chèrement, mais bon il n’est pas seul (tiens bon Jean-Luc !). Quant aux autres, « Socialistes Affligés », « Nouvelle Donne », « EELV », leurs initiatives d’aujourd’hui me font envisager les choses de la façon suivante : la droite a son extrême droite, la gauche son extrême gauche, eh bien je crois qu’avec ceux-là le centre a trouvé son extrême centre où on pourra même voir émerger des tendances genre « extrême-centre-gauche », « extrême-centre-centre » etc.

Je sais que c’est cela qui vous rassure déjà mes chers amis, pensant pouvoir rester de gauche à bon compte. Mais on ne sort pas d’une telle crise de société par le centre. Et la classe moyenne, elle aussi dominée et contrôlée par la classe dominante, n’a aucune épingle à tirer de ce triste jeu.

A l’heure où l’on assiste en silence au repli des classes les plus démunies vers un vote d’extrême droite, on peut dire beaucoup de choses, et longtemps encore, à ce sujet. Et même si on peut admettre d’adresser quelques reproches à ces électeurs, on ne peut pas nier le fait qu’ils sont abandonnés de toutes parts et particulièrement de la ou des classes qui leur sont les plus proches et dont nous faisons partie mes amis. Qui s’exprime en leur nom dans les médias, dans les cercles politiques et dans la société tout court ?

Des alternatives existent pourtant, que l’on peut envisager sur la base des analyses et des propositions faites dans le programme « l’Humain d’abord ». Et dans un contexte où tout est fait pour ne pas nous donner la parole, prenons-là !

Pour fixer le cadre d’une réflexion et d’une construction collectives et citoyennes, on pourrait imaginer la mise en place d’un comité de citoyens élus ou tirés au sort parmi un ensemble de volontaires qui seraient chargés d’émettre une liste de propositions, s’inspirant en cela de l’expérience faite en Irlande en 2013 (voir ici). Nos chères élites seraient, bien entendu, invitées par ces comités à s’exprimer en appui de leurs discussions et réflexions. Ce serait aussi une belle expérience d’éducation populaire qui n’est pas, comme on me le dit parfois, une action d’un groupe d’intellos ayant la prétention d’apprendre les choses de la vie aux classes du bas. Le déficit d’éducation populaire touche toutes les classes et ce doit être un processus collectif et coopératif afin de contrer l’éducation marketing assénée à grands coups de langue de bois, de slogans, d’annonces flash et de micro-trottoirs. Tout cet attirail étant porté par un langage symptomatique de l’absence de vision et de pensée de ses émetteurs, il est urgent de se réapproprier la langue de l’échange et du partage (à ce propos on peut se délecter de la lecture de LQR de Eric Hazan et aussi de quelques clips sur le sujet).

Voilà mes « amis-camarades », vous pourrez m’objecter que c’est plus facile à dire qu’à réaliser, mais je ne le pense pas. Le Front de Gauche a montré, à l’occasion des énormes rassemblements citoyens qu’il a engendrés, sa capacité en ce domaine. Peut-être me direz-vous aussi que je suis à côté de la plaque, mais j’ai pourtant la conviction que l’instant n’a jamais été aussi crucial pour faire preuve de solidarité et de fraternité inter-classe en ne se trompant pas d’ennemi. Syriza a ouvert une brèche, mais la balle est dans notre camp pour éviter qu’elle ne soit refermée par les bétonneurs de la justice sociale et puis, si on veut voir l’horizon, mieux vaut tourner le dos au centre et tenter de convaincre ses partisans de nous rejoindre. 

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