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Billet de blog 10 avr. 2021

Pour Éric Zemmour, la grandeur de la France c’est sa puissance, perdue depuis 1815.

L’interview d’Éric Zemmour dans Causeur du 9 Avril : Quand la France Était Grande, fait comprendre qu’il fascine une audience si large parce qu’il prêche impunément la haine de l’Autre tous azimuts, flatte le droit de n’être d’accord sur rien donc contre tout, et absout ses concitoyens victimes d’abandons commis entre 1756 et 1815.

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Entendez-moi : je ne dis pas qu’il est haineux. Je dis qu’il prêche la haine chez les Français en y apportant des munitions et des justifications morales avec une technique qui lui est propre. Observez-le bien : quand l’autre parle, Éric Zemmour ferme les yeux en hochant la tête bien négativement. L’audience comprend à l’avance qu’il sait déjà que son opposant raconte n’importe quoi, que lui a déjà la réponse prête, vous allez voir...

Et soudain il lui coupe brutalement la parole, sur un ton intransigeant, avec une question : avez-vous lu Benjamin Constant ? Ou bien toute interruption équivalente, même saugrenue, qu’il impose avec force, même avec véhémence, car lui a le droit d’interrompre et d’ignorer toute courtoisie dans le débat puisque lui sait. Et ce qu’il affirme être seul à savoir, c’est la littérature, l’histoire, et la culture françaises. Une connaissance très sélective dont il joue avec dextérité pour pourfendre soit l’Islam, soit l’Amérique, soit le Droit du Sol, soit l’Europe, soit l’Allemagne, soit l’Angleterre éternellement perfide, soit tout ce qui est de gauche... De toute façon pour pourfendre l’ignorance crasse de son misérable opposant, ou bien pour humilier sa malheureuse opposante à cause de son prénom sénégalais... Une connaissance qui le ramène toujours à un message central et destructeur, son Delenda Carthago : La France a tragiquement manqué son occasion de devenir une grande puissance, donc elle n’est plus rien.

Car la puissance est tout, la grandeur n’est rien d’autre que la puissance, qu’elle soit militaire, industrielle, maritime, technologique… La France a dominé le monde connu à peu près entre 1648 et 1815, et alors seulement a été grande.

Et elle a failli. Elle a été vaincue par l’Angleterre, d’abord pendant la guerre de sept ans (1756-63) qui fut fatale à son destin de domination du monde ; puis par l’Allemagne ; puis elle a été dépassée par l’Amérique et la Russie, et maintenant par la Chine. Enfin elle est en train d’être corrompue, puis annihilée par le grand remplacement que l’Islam conquérant exécute avec maestria, pendant que l’Allemagne, en catimini, assure enfin son vieux rêve : la domination de l’Europe.

La dernière chance de grandeur de la France, son chant du cygne, dit Zemmour, ce fut Napoléon Ier que les Français mesquins critiquent et diminuent, ne fut-ce que pour avoir rétabli l’esclavage, une condition pourtant essentielle pour préparer la domination de l’Amérique, et la conquête d’un grand empire.

Chantre de la décadence française, Éric Zemmour, comme les Anglais fanatiques du Brexit, est un prisonnier du passé et du mythe.

Zemmour ne voit pas la forêt du Monde libre qui pousse lentement et surement depuis sept siècles : la naissance de la Confédération Helvétique en 1293; des Provinces Unies des Pays Bas en 1581; La Bill of Rights fondant la démocratie anglaise en 1688... avec un roi hollandais ; les révolutions américaine et française en 1776-89 vite copiées ou imitées ; les guerres terribles du 19e et 20e siècle aboutissant après 1945 à l’adoption de la démocratie en Europe entre les Pyrénées et le Rideau de Fer et au Japon, après 1975 en Espagne et au Portugal dont l’exemple a entrainé l’Amérique latine, après 1989 en Europe de l’Est. Zemmour ne voit pas que les anciennes colonies devenues indépendantes devenaient des démocraties, notamment l’Inde et l’Asie du Sud et Sud-Est, puis les États Africains l’un après l’autre ... les États Unis ont fait peur un instant avec Donald Trump (dont Éric Zemmour saluait l’élection avec joie…), pour vite revenir au cœur du Monde libre en Novembre 2020.

Zemmour ne voit pas que ce Monde libre a été renforcé par un écœurement général de la guerre après cent millions de morts ; que c’est dans la fondation et la construction de ce Monde libre que la France a depuis les victoires de Yorktown et de Valmy trouvé sa vraie identité: il y a un pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde, osait dire le Général de Gaulle à la Chambre des Communes britannique le 1er Mars 1941, un coup de culot qui faisait alors rire aux éclats les nombreux ancêtres de Zemmour alors que le monde entier se préparait à la défaite finale de la démocratie face aux triomphes des totalitaires en marche en Europe, en Afrique, en Chine, et pas encore l’un contre l’autre. Car un tel pacte ne peut pas exister dans sa France à lui, figée entre Louis XIV et Napoléon.

Zemmour ne voit pas que l’Islamisme est fatalement perdant parce que les femmes musulmanes veulent l’émancipation que leur apporte une Europe où l’Allemagne et la France sont quand même exemplaires. L’Islamisme, mais pas l’Islam qui bien sûr peut évoluer comme toutes les religions mais Zemmour n’y croit pas, d’ailleurs en quoi croit-il ?  Lui sait, donc n’a pas besoin de croire.

Car dans la géopolitique de Zemmour la femme est quantité négligeable. Son roman historique de la France est une histoire d’hommes, d’armes, de batailles et de guerres, à part Jeanne d’Arc la sainte gamine sacrifiée sur le bûcher afin d’attiser pour toujours la vindicte française.

Zemmour ne voit pas que dans notre Monde libre c’est la femme qui est gagnante, et que rien que les femmes kurdes ont déjà cent fois vengé Jeanne d’Arc. Quatre députés sur dix sont des femmes à l’Assemblée Nationale, alors qu’en Janvier 1975, la victoire fondamentale de Simone Veil avec l’IVG donnant enfin aux Françaises la souveraineté sur leur corps fut gagnée alors que les femmes députées n’étaient encore qu’une poignée.

Zemmour ne voit pas que, face à l’Amérique en déclin depuis 1989-2003, c’est l’Europe qui est gagnante. D’abord parce qu’elle a depuis soixante-quinze ans garanti la paix à une population d’un demi-milliard. Ensuite parce qu’a partir de 2000 elle a été contrainte à remplacer l’Amérique comme première destination des migrations. Et ce remplacement irrésistible était le témoignage silencieux de l’humanité témoignant que, désormais moins mal que tout autre, l’Europe savait imposer l’État de Droit, le Droit du Sol, la separation de la religion et de la politique, l’émancipation de la femme, et moins mal refuser que la dignité humaine soit négociable.

Zemmour ne voit pas ce que l’Allemagne sait depuis 1949, que l’Europe ne peut fonctionner que si le couple franco-allemand marche bien dans un large et profond consensus entre tous les peuples d’Europe. Consensus, un mot de femmes, qui n’a pas sa place dans son vocabulaire.

Zemmour ne voit pas que l’endettement mondial, poussé par la financiarisation venue de la City de Londres et de Manhattan, paralyse l’humanité financièrement face aux défis que lancent le changement climatique et le non renouvellement des écosystèmes, qui avec la montée des pandémies représentent le danger le plus grave, pour la Russie et la Chine autant que pour nous.

Zemmour ne voit pas que la sécurité de la France comme de l’Europe, face à des ennemis potentiels, n’a jamais été aussi grande, garantie qu’elle est par un soft power formidable, par le Un Pour Tous, Tous Pour Un imposé par l’OTAN, et par une dissuasion nucléaire entièrement indépendante. Et ceci alors qu’elle a avec l’UE l’opportunité d’enfin prendre son indépendance vis-à-vis de Washington en négociant la fin de la domination absolue de l’OTAN par l’Amérique, la fin de la financiarisation maintenant que le Brexit est chose faite et que Londres n’aura plus accès libre aux marchés des services financiers européens, et la fin du privilège exorbitant du dollar que la crise de la dette mondiale va imposer de toute manière.

Quel que soit l’angle sous lequel Éric Zemmour voit la France, il n’est d’accord sur rien, il ne propose rien, il lance ses anathèmes sans recours sur tout. Et sur chaque désaccord qu’il exprime, il trouve des sympathisants, en vertu du droit que les Français chérissent le plus : celui de ne pas être d’accord. Ça pourrait devenir dangereux : la haine, régulièrement attisée, finit par exploser.

Mais heureusement nous sommes protégés : Christine Kelly veille.

Elle a tout bien dans son parcours à elle: défense de la Vie (Ushuaia), liberté d’expression, UNESCO, familles monoparentales, histoire de France, trophée Africagora des femmes, lauréate de la fédération européenne des entrepreneuses de couleur, conservatrice, mais de la République, grande dame étincelante de beauté, d’élégance, de courtoisie et de culture d’autant plus française qu’elle n’est pas de souche, c’est elle la patronne du show. Elle dirige doucement mais fermement son émission, prête à intervenir quand ça dérape. Pendant que Zemmour se lamente sur un passé mythique, il ne voit pas, là sous son nez, qu’elle symbolise l’avenir de la France, de l’Europe, et du Monde libre, et qu’elle est la négation même de son roman du désespoir.

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