Brexit: no deal, so what?

L'adoption de l'accord technique entre les négociateurs européens et britanniques s'éloigne du fait de désaccords massifs à la Chambre des communes anglaise et les observateurs continentaux semblent s'inquiéter d'un no deal, alors qu'il faudrait peut être au contraire s'inquiéter de l'adoption d'un accord qui donne exactement aux Anglais ce qu'ils sont toujours désiré : Une Europe à la carte.

"I want my money back!" Cette injonction prononcée par la Première ministre Margaret Thatcher en 1979 a toujours résumé l'attitude anglaise vis-à-vis de la construction européenne. Les responsables Britanniques n'ont jamais conçu l'Union que comme un self service où ils prendraient ce dont ils auraient besoin tout en s'affranchissant des charges. Au moment de faire les comptes, ils ont toujours clamé haut et fort que l'Union devait leur rapporter plus d'argent qu'elle ne leur en coûte. Et déjà en 1984, ils avaient su négocier le "chèque britannique" qui leur octroyait un remboursement de plusieurs milliards d'euros par an par rapport à leur cotisation qu'ils jugeaient trop élevée.

Or le but de l'Union européenne n'a jamais été que chacun paye sa cotisation et puisse s'y retrouver comptablement. Le but de l'Union européenne est de construire un environnement politique, social et économique meilleur pour tous les membres et que chacun participe à cette construction à proportion de ses capacités. Elle ne se conçoit pas comme un calcul d'épicier.

Et si demain, les continentaux concèdent aux Britanniques un accord spécial à la carte qui leur ouvre le marché européen pour leurs marchandises et leurs produits financiers, mais que dans le même temps ils se débarrassent de ce qui les gêne, c'est à dire la libre circulation des personnes, les Anglais auront eu gain de cause.

Leur économie ne subira aucun dommage et ils pourront garder leur position financière dominante sans avoir a gérer les dizaines de milliers d'immigrés qui frappent légalement à leur porte.

Leur exemple fera alors des émules et d'autres pays européens, peut être même des pays fondateurs comme l'Italie, demanderont leur sortie pour négocier eux aussi un régime spécial. Nous en reviendrons aux vieilles tractations diplomatiques où chaque pays joue en fonction de ses intérêts à court terme sans aucune vision d'un intérêt général européen.

Ce sera juste avant que l'Union européenne n'implose façon Union soviétique. Sauf que cette dernière maintenait ses États membres par la force et la coercition. L'Union européenne les garde par l'acceptation de se soumettre à des règles et à un projet global utile à tous. L'exemple italien montre à quel point elle n' a aucun moyen sérieux de contraindre un État membre à respecter les règles. L'Union Européenne a toujours fait partie du domaine de la croyance et de la raison plutôt que de celui de l'engagement. Si demain, chaque pays voit que son intérêt à court terme est de quitter le navire, ce sera la fin du projet.

Nous ne devrions pas nous enfler du prétendu talent de notre plénipotentiaire Michel Barnier dont les observateurs louent un peu vite l'efficacité et l'élégance vis-à-vis des Anglais. Au lieu de nous gargariser de nos bonnes manières, souvenons-nous que Louis XV, qui s’enorgueillissait de ne pas avoir eu trop d'exigence face aux nations (dont la Grande-Bretagne) qu'il avait vaincues en 1748 en proclamant "J'ai fait la paix en Roi et non en marchand", n'avait pas ensuite été traité avec les mêmes égards par le roi George quand il perdit la Guerre de Sept ans en 1763. Car au fond, le fair-play est un concept inventé par les Anglais qu'ils ne se sont (presque) jamais appliqués à eux-même.

Avant de tresser des lauriers à notre Machiavel gaulois, souvenons-nous aussi que le drame de la France par rapport à l'Angleterre est que le seul bon négociateur qu'elle ait eu fut Talleyrand, alors que le seul mauvais qu'ait connu l'Angleterre fut Chamberlain. Sur une échelle de presque 1000 ans, ce n'est pas rien. Cela fait beaucoup de Honteux Traité de Troyes, de Paix d'Amiens, de Fachoda, de Mers-El-Kebir à encaisser.

Nous devons tous prendre conscience que l'Union européenne est en danger de mort, car la foi des citoyens dans le projet est en train de disparaître. Et si nous assistons au départ des Anglais sans coup férir pour eux, avec une économie qui profitera sans doute très rapidement de l'avantage dont ils disposeront d'avoir su maintenir un accès pour leurs biens et services au continent, tout en fermant leurs portes aux êtres humains qu'ils ne considèrent que comme des charges, la foi dans l'Union disparaîtra totalement et ce ne sera qu'une question de mois avant qu'un autre pays demande de sortir de l'Union et ne provoque un effet domino.

Pour la survie de l'Union, cette fois-ci, ne laissons pas tirer les Anglais en premier. Et surtout ne nous grisons pas du spectacle de la démission de ministres insignifiants du gouvernement anglais, qui a tout de la ruse du marchand de tapis feignant d'être outré d'avoir cédé sans réfléchir sa carpette mitée à un prix aussi bas, qui vous traite de voleur, et qui menace de changer d'avis si vous ne partez pas tout de suite avec cette belle affaire.

Le 29 mars prochain, les biens anglais, marchandises comme produits financiers doivent être taxés comme ceux des pays tiers et l'économie britannique doit plonger. Brexit is Brexit, alors votre deal, merci mais no mercy!

Nothing personal by the way.

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