Reconstruction de monuments historiques : Notre Dame de Paris et les autres

Alors que le président de la République a assuré que Notre Dame serait reconstruite dans les cinq ans pour que le monde puisse admirer le génie français aux prochains jeux olympiques, d'autres monuments nationaux détruits, qui n'avaient pas moins de valeur architecturale et mémorielle, n'ont pas eu ce destin. Qu'est-ce qui préside donc réellement à la reconstruction d'un monument ?

Après l'incendie criminel du Teatro de la Fenice à Venise en 1996, le mot d'ordre fut très vite de le reconstruire  « com'era e dov'era » (« comme il était et où il était »). Et tel fut fait plus de sept ans plus tard comme cela avait été le cas pour le Campanile de Saint Marc au début du siècle dernier.

Beaucoup de monuments français n'ont pas eu cette chance, et la chance qu'aura probablement Notre Dame de Paris sur laquelle toutes les bonnes fées du pays se sont penchées avant même que les dernières flammes ne soient éteintes, même si les premières réactions laissent penser que l'héritage laissé par Viollet-le-Duc pourrait être laissé de côté, car jugé trop fantasmé, comme si dans notre orgueil, nous avions oublié que nous ne pouvions aussi que fantasmer le XIIIème siècle pendant lequel l'édifice a été construit.

Mais quid d'autres monuments qui ont aussi disparu à l'orée et à la fin du XIXème siècle? Bien des Parisiens ont oublié qu'à la place du jardin des Tuileries se tenait un somptueux Palais qui a abrité tous les rois et les empereurs des Français après le déménagement forcé de Louis XVI de Versailles. Celui-ci fut méthodiquement incendié par des membres de la Commune de Paris pour ce qu'il représentait.  Le président de la Commune Gustave Lefrançais aurait alors dit : " Je tressaille de joie en voyant flamber ce sinistre Palais d'où est tant de fois parti l'ordre de massacrer le peuple".

A la même époque le Château royal de Saint-Cloud fut bombardé lors du siège de Paris et laissé en ruines. Pendant longtemps, on rejeta la faute sur les Prussiens qui y avaient élu domicile. Puis l'évidence finit par éclater. Ce sont des canons français qui le bombardèrent pour les y chasser.

Ruines de l'Abbaye de Longpont Ruines de l'Abbaye de Longpont

La Révolution a eu aussi sa part de destructions. Les exemples en Ile de France des abbayes de Chaalis, Royaumont et Longpont qui sont toutes aussi, voire plus vieilles que Notre Dame sont autant de cicatrices de cette époque qui a parfois répondu au fanatisme religieux par le fanatisme athée.

Chaalis et Longpont ont été vendues comme biens nationaux par le gouvernement révolutionnaire, les principaux édifices religieux détruits et transformés en carrière de pierres. Royaumont fut acquise en 1791 par un noble qui fit détruire l’église et soucieux de garder sa tête sur les épaules, écrivit au Comité de Salut Public en 1793 qu'il avait fait "abattre la fameuse Église qui avait été bâtie par un de nos anciens tyrans que la superstition avait fait appeler Saint Louis et où ses enfants étaient enterrés".

Auparavant une autre abbaye, celle de Port Royal des Champs, parce qu'elle était l'épicentre du jansénisme (considéré à l'époque comme le faux nez du protestantisme), avait subi les foudres du Roi Soleil qui ordonna sa destruction à la poudre en 1710 après avoir expulsé plusieurs fois ses religieuses et retiré tous les privilèges de l'abbaye. Il ne devait rester de Port Royal que quelques bâtiments secondaires pour que nul janséniste ne puisse y venir en pèlerinage.

Alors pourquoi reconstruire Notre Dame et pas ces édifices emblématiques? D'abord parce que Notre Dame est devenue un symbole de la religion républicaine. Les funérailles de plusieurs présidents de la République y ont eu lieu, elle a été immortalisée par un écrivain qui n'en fut pas toujours partisan mais qui a fini par en épouser la cause. Elle est aussi située au centre de Paris qui est, sinon le centre géographique, le centre politique, économique voire social de la France.

Or les édifices que j'ai cités sont tous chargés d'une symbolique négative qui n'a pas permis le reconstruction. Ainsi les Tuileries, moins que le centre du pouvoir, a symbolisé la prison d'un roi qu'on a forcé à déménager de son véritable palais pour ne plus incarner le peuple mais être sous sa surveillance, et aussi la dernière demeure d'un empereur vaincu.

Saint Cloud pâtit du fait d'avoir été mis en pièce par des canons français contrairement aux cathédrales de Reims ou Strasbourg qui ont subi la loi d'airain des Allemands. Le reconstruire, ce serait admettre que la République a failli.

Les abbayes furent détruites, non pas pour mettre à bas un pouvoir qu'elles n'avaient déjà plus depuis longtemps à l'époque. Elles n'étaient plus maintenues à la fin du XVIIIème siècle qu'à grand peine que par quelques moines jusqu’au-boutistes. Elle furent détruites car le travail intellectuel de sape des Lumières avait porté ses fruits.

Au delà de leur combat contre le fanatisme religieux, les philosophes des Lumières avaient violemment critiqué la vie monacale qu'ils jugeaient oisive et inutile pour la société. L'exemple le plus fourni de cette critique est sans conteste le célèbre roman de Diderot, La religieuse qui décrit les mésaventures d'une jeune fille contrainte de prononcer ses vœux dans deux couvents de religieuses, les unes cruelles, les autres  concupiscentes. Royaumont, Chaalis et Longpont sont donc laissées en ruines, parce qu'elles ont été victimes d'un moment matriciel de notre roman national qui marque encore le référentiel politique d'aujourd'hui, mais aussi comme pour prévenir le citoyen-passant qu'il ne doit pas se laisser aller à l'inutile contemplation et à la recherche intérieure de soi même qui ne mène à rien de concret.

L'abbaye de Port Royal fut quant à elle victime de Louis XIV, personnage fort dans l'imaginaire collectif des français qui est souvent cité, avec De Gaulle et Napoléon comme l'un des trois meilleurs dirigeants de la France. Le spectre de Port Royal, au moins autant que la magnificence de Versailles, est laissé tel quel comme l'écho de sa toute puissance, dont chaque président de la cinquième République s'est voulu le dépositaire.

Ainsi vont les décisions de reconstructions de monuments historiques, qui sont prises, non pas à l'aune de la valeur artistique ou de la beauté des édifices, mais de la symbolique de pouvoir et de la relation avec le pouvoir qu'ils portent.

 

 

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