Regard français sur le recours à la violence en Catalogne

Après la révolution manquée d'il y a deux ans, la saisie des urnes du référendum "sauvage", la détention des opposants politiques, le silence de l'Union européenne, le choix de défendre coûte que coûte un droit des États à disposer des peuples, plutôt qu'un droit des peuples à disposer d'eux même, la Catalogne est entrée dans un cycle de violence politique dont nul ne peut prévoir l'issue.

La justice castillane a tranché : Ceux dont on voit pas mal comment sans mauvaise foi, on pourrait se dispenser de les appeler prisonniers politiques, ont été condamné à une décennie de prison ferme pour avoir osé demander à un peuple son avis sur son indépendance. Certains Catalans, excédés, poussés à bout, ont décidé de recourir à des actions violentes.

De France, nous regardons pour la plupart ce mouvement interloqués et méprisants, sans en voir l'utilité, comme si l'indépendance d'une nation était quelque chose de vain, nous dont l'histoire est celle d'un État centralisateur qui a étouffé les velléités nationales de ses "provinces" (pro vinci, pays conquis en latin) très tôt, d'abord par l'action prédatrice des Capétiens et des Valois, puis par celle d'une Révolution qui a éteint toute tentative de fédération dans le sang, et enfin par l'oubli forcé de toutes les langues autres que le français de Paris.

Lyonnais, je me souviens souviens que ma ville fut renommée "Ville affranchie" par la Convention nationale et menacée d'être rasée, des ratures en rouge sur mes copies annotées "lyonnisme!" quand je faisais une utilisation intempestive des "y" à la place des "le" dans les années 1990. Je suis aussi le fils d'une mère italienne qui n'a jamais parlé italien à ses enfants, car il fallait soit disant s'intégrer et éviter de se différencier, et dont le seul acte d'insoumission qu'elle s'est autorisée fut d'ajouter un "a" au prénom de mon grand père paternel au moment de me choisir un nom.

On n'imagine pas aujourd'hui toute la violence que portent ces mots inscrits dans notre Constitution et qui apparaissent porteur d'un idéal généreux au premier abord : "La France est une République indivisible".

Aujourd'hui, par un atavisme curieux et une sorte de syndrome de Stockholm vis-à-vis du jacobinisme, nous soutenons encore et toujours la maison de Bourbon, que Louis XIV avait placé comme un pion dans l'ancien pays des Habsbourg.

Des voix s'élèvent pour railler ceux qui comparent l'attitude de l’État espagnol avec le franquisme. Il est certain que si le Général Francisco Franco était encore à la tête de l'Espagne, il aurait fait garrotter en place publique tous ses opposants et ne se serait pas embarrassé d'un jugement et d'armes non létales. L’État espagnol a peut être formellement respecté ses propres lois (et encore il y aurait à redire); pourtant notre histoire devrait nous avoir appris qu'un pouvoir autoritaire, voire dictatorial, peut faire beaucoup de choses injustes sous couvert de la légalité qu'il a soit lui même instaurée, soit détournée de son esprit premier à son avantage.

Est-ce donc pour pour cela qu'en 2019 et en Europe, nous ne devons pas nous émouvoir de voir des hommes et des femmes emprisonnés pour leurs idées politiques, la mise en place d'un referendum, et une déclaration d'indépendance -immédiatement auto suspendue- qui sonnait plus comme un appel au secours que comme une rébellion?

Devons nous trouver normal de voir un pouvoir fermé à l'idée de la sécession d'une de ses possessions, comme du temps du Congrès de Vienne, quand les peuples s'échangeaient dans des négociations de ruelles sur un coin de table?

Les Catalans ,ne sont pas des égoïstes, nationalistes furieux et refermés sur eux même à comparer avec les tenants de l'indépendance de la Padanie en Italie, mais un Peuple véritable, bafoué et humilié depuis des siècles, dont la fête nationale est celle de la défaite du siège de Barcelone contre les Français du Maréchal de Berwick, qui a ensuite été trahi par les Anglais pendant les guerres napoléoniennes, puis anéanti par le fascisme, et qui désire aujourd'hui parler d'une voix digne et indépendante, avec sa propre langue, dans le concert européen.

Aucun Catalan ne souhaite se fermer à l'Espagne. La Catalogne restera quoi qu'il arrive indéfectiblement liée à l'Espagne et l'Union européenne, mais ses liens doivent être ceux de l'échange sur un pied d'égalité et de la reconnaissance mutuelle, pas ceux d'une camisole de force.

Hélas, voilà que l'Espagne toute entière, droite dans ses bottes, et soutenue par tous les autres États que l'on appelle faussement États-nations, refuse le dialogue, envoie des milliers de prétoriens de toutes ses régions loyalistes chauffés à blanc pour mater les "égoïstes et arrogants Catalans", et va à contre courant du cortège de l'Histoire dont la fin, pour tout Européen sensé, doit irrémédiablement être le triomphe de la liberté , de l'égalité réelle et de l'émancipation.

Le gouvernement espagnol, ainsi que ses juges qui sont allé bien au delà de l'office de Justice qui est le leur, devront finalement être tenus comme les principaux responsables du cycle de violence qui s'est ouvert en Catalogne.

La violence est toujours à déplorer, mais elle est parfois la seule issue désespérée laissée aux opprimés. Et malheureusement, une indépendance conquise par la violence ne peut déboucher que sur un État qui aura ensuite beaucoup de mal à s'en départir.

Je rappellerai dans ce sens la mémoire de mon illustre Confrère, Jean Jacques de Felice qui, parlant des Algériens défendus par lui et ayant utilisé la violence contre l’État colonisateur, disait : " Je reste convaincu que la violence est complètement antinomique du droit. A partir du moment où on estime que l'on doit tuer quelqu'un pour faire naître une situation de vraie Justice ou de droit, on se trompe. Mais je ne peux pas rêver et m'imaginer que cette période de décolonisation se serait faite dans la non violence totale".

La violence (politique ou non) est toujours à condamner. Ceux qui l'utilisent sont presque tous attirés par elle et non par les idéaux qu'ils prétendent défendre. Toutefois au banc des accusés, doivent être mis ceux qui la déclenchent directement, mais aussi ceux qui, par leur surdité, leur jusque boutisme, et l'utilisation abusive de leur position de force, font tout pour la provoquer.

l'Histoire jugera l'Espagne de 2019. Et son verdict sera le même que celui qu'elle a déjà rendu contre les États qui ont privilégié leur hubris existentiel et territorial plutôt que les peuples qu'ils sont censés servir.

 

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