La petite musique néolibérale des films du studio Marvel

Petits détours hors des sentiers du droit pour ce billet qui décrypte comment les derniers films de super héros du studio Marvel jouent tranquillement un sous-texte néolibéral dans l'arrière plan de leur scénario.

Dans son ouvrage Propagandes silencieuses (Gallimard, 2002), Le fondateur d’ATTAC et ancien directeur du Monde Diplomatique Ignacio Ramonet expliquait comment la culture de masse américaine, vu l’énormité de sa clientèle, n’avait pu échapper à l’insertion, volontaire ou involontaire, de messages subliminaux à caractère politique destinés à vanter le mode de vie américain et à décrédibiliser ses alternatives aux yeux de la partie la plus large possible de la population.

Et de constater que les œuvres touchées n’étaient pas seulement celles de propagande plus assumées (films de guerre ou d’espionnage mettant en scène l’armée américaine contre les nazis ou les soviétiques), mais aussi les films dont le sujet pouvait paraître plus anodin et complètement déconnecté de la réalité comme le genre de l’horreur, de la science-fiction ou celui des super héros.

Après une décennie allant du début des années 90 à celui des années 2000 pendant laquelle le public avait fini par bouder les super héros, notamment à cause de scénarios médiocres et de l’embauche de réalisateurs débutants assignés à ces basses tâches, le genre fut relancé par Sam Raimi qui mit en scène un Spiderman beaucoup moins pré pubère que dans le comic et par Bryan Singer avec ses deux X-Men dans lequel il obtenu gain de cause pour évacuer les costumes trop colorés des comics. Le réalisateur britannique Christopher Nolan apporta la touche la plus aboutie à ce renouvellement avec sa trilogie Batman, grâce à la technique de la darknightisation (du nom du second opus, The Dark Knight) qui consiste à évacuer le côté enfantin et irréaliste des comics pour assombrir le scénario et les personnages en rendant les enjeux plus matures.

En 2008, le studio américain Marvel fut créé et reprit cette recette pour Iron Man, le premier film de ce que l’on appelle aujourd’hui le Marvel Cinematic Universe (MCU), tout en l’améliorant. Si les personnages de ces films étaient fortement tributaires du contexte très « guerre froide » (voire guerre tout court pour Captain America) dans lequel ils ont été créé, les premiers films du studio ont été salués, car tout en s’adressant à un public adulescent relativement mature, ils ont réussi à évacuer ce substrat idéologique daté en mettant en scènes des adversaires qui ne pouvaient faire que l’unanimité contre eux (extraterrestres, financiers corrompus, sociétés secrètes assoiffées de pouvoirs, programmes informatiques nihilistes), et en proposant un divertissement grand spectacle sans polémique.

Quelques antagonistes politiquement intéressants ont toutefois été récemment développés, et notamment Adrian Toomes (joué par l’excellent Michael Keaton, le Batman de Tim Burton) dans Spiderman : Homecoming (2017)  qui a tout de l’électeur trumpiste-poujadiste, et le soldat perdu Erik Killmonger, monstre produit par les guerres impériales américaines, dans Black Panther (2018).

Mais la recette commençait à s’essouffler avec un manque criant d’enjeux ayant du sens, à tel point que le public a eu du mal à comprendre pourquoi les héros se sont battus entre eux dans le film Captain America : Civil War (2016).

Ainsi, dans Black Panther, film relativement salué par la critique pour avoir fait –sagement- évoluer certains clichés sur le continent africain, un sous-texte très politique est présent : L’intrigue du film aboutit en effet à ce qu’une nation africaine utopique et scientiste, fonctionnant en autarcie sur un modèle phalanstérien fouriériste et tribal, est contrainte par la volonté du nouveau roi -qui avait été victime d’un coup d’Etat, c’est original- de s’ouvrir au monde et donc au marché pour ne pas péricliter. Comme si le destin des Etats africains vu par les américains, était forcément de subir continuellement des pronunciamentos et des plans d’ajustements structurels du FMI pour libéraliser l’économie.

Surtout, l’un des arguments donnés par le roi pour s’ouvrir est que le pays doit maintenant prendre le leadership dans l’aide à ses frères d’Afrique moins chanceux que lui et dans l’accueil de réfugiés. N’est-ce pas là exactement l’injonction des européens aux pays d’Afrique ? « Occupez-vous de vos indigents et empêchez les de venir chez nous ! ». Comme si les pays occidentaux n’avaient aucune responsabilité dans le sous-développement du continent africain. Après avoir perçu la découverte de la véritable nature de ce pays comme une menace, la CIA, représentée dans le film par un personnage bienveillant, comprend le potentiel régulateur qu'un pays leader inféodé pourrait avoir sur le continent africain et décide de soutenir le roi dans sans reconquête du trône.

Sous couvert de responsabiliser les africains et donc de libéralisme, il s’agit surtout d’externaliser au maximum les coûts pour les pays occidentaux. Cela nous rappelle les propos d’Emmanuel Macron qui, répondant à un étudiant burkinabé sur le manque d’accès à l’électricité, dit avec la morgue et le mépris qu’on lui connaît qu’il ne veut pas s’occuper des questions électriques en Afrique et que c’est au Burkina de se prendre en mains, qu’il n’est plus une puissance coloniale. La France pourtant aime s’occuper d’électricité en Afrique quand il s’agit de protéger son accès à un combustible nucléaire à bas prix qu’elle ne possède pas. Au fond les européens agissent avec l’Afrique comme les clients d’un self-service. Ils prennent ce qui les intéresse mais sans volonté de participer à raison de leur capacité à la création d’un écosystème bénéfique à tous. Ils font exactement ce qu’ils reprochaient aux britanniques de faire avec l’Union européenne.

Le cas de l’Afrique est caractéristique des contradictions du capitalisme mondialisé : L’on est ultra libéral quand il s’agit d’assurer la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers, par contre, on l’est beaucoup moins pour les êtres humains. Cela a du sens : Si vous pouvez vous assurer d’un coût de production dix fois inférieur au vôtre pour un blue jean au burkina transport compris -en ignorant soigneusement le coût écologique de ce transport-, mais qu’il n’y a plus personne au burkina pour le fabriquer, et qu’en plus, les burkinabé sont venus chez vous grevant votre budget aides sociales, le système s’effondre. Le néolibéralisme représente donc cette évolution par rapport au libéralisme des pères fondateurs qui ne séparait pas libéralisme économique et politique : Il n’a pas vocation à s’appliquer aux êtres humains mais à leur patrimoine exclusivement.

Plus dérangeant encore, dans le dernier gros succès de la franchise, Avengers : Infinity War (2018), est introduit un supervillain beaucoup plus politisé et un scénario conforme aux valeurs américaines.

L’antagoniste principal, Thanos, est un extraterrestre mal embouché qui cherche à mettre la main sur les pierres d’infinités, artefacts magiques qui permettent l’acquisition d’un pouvoir absolu quand elles sont réunies. Jusqu’ici, rien de très original, nous avons à faire classiquement à ce qu’Hitchcock appelait un McGuffin, soit un objet-prétexte pour faire avancer le scénario.

Mais les motivations de Thanos sont intéressantes. S’il cherche à acquérir le pouvoir absolu, c’est qu’il est convaincu que l’Univers est fini (prend ça la théorie de l’expansion de l’Univers) et qu’il ne dispose pas assez de ressources pour contenir les êtres vivants qui le peuplent. Il veut donc grâce au pouvoir des pierres d’infinité, effectuer une purge géante - le thème de la purge réparatrice et cathartique est très présent dans le cinéma américain contemporain avec notamment, la franchise The Purge- et tuer la moitié des êtres vivants dans l’Univers. Une sorte de formatage de disque dur ou de flashage de bios pour repartir sur de bonnes bases.

Évidemment, la première figure à laquelle on pense est le pasteur britannique Malthus de la fin du XVIIIème siècle et son Essai sur le principe de la population qui prôna l’abstinence sexuelle pour réduire la population anglaise et éviter la famine. Bien qu’ayant connu un grand succès, son essai n’est pas paru à la bonne époque. Mieux que la réduction de la population, la révolution industrielle a permis grâce à la massification de la production d’éviter la famine et à la population de continuer de croître.

Mais dans les années 1970, à l’heure des premières prises de conscience écologistes, le courant idéologique de la décroissance naquit. S’il ne prône plus l’abstinence sexuelle, il considère que le mode de vie occidental n’est pas viable eu égards aux ressources de la planète et plus tard, au réchauffement climatique. Il faut donc absolument changer nos manières de produire et de consommer et réduire l’empreinte écologique de l’Homme en abandonnant le culte de la croissance.

Cette idéologie, classée à gauche, car elle suppose l’abandon des politiques de croissance,  est en complète opposition avec le mode de vie occidental et américain, dont le Président Donald Trump a rappelé qu’il n’était « pas négociable ». Bush junior ne négociait pas avec les terroristes, Trump lui, ne négocie plus avec personne.

Un peu comme Thanos, antagoniste principal d’un film qui a été le 4ème plus gros succès au box-office de tous les temps,  sauf que lui a une idéologie proche de la décroissance.

Il pense que l’univers est fini et que ses ressources sont finies, ce qui renvoie à l’idée de ressources non renouvelables de la Terre, ou même à la théorie du travail en disponibilité limitée qui propose une réduction du temps de travail pour mieux le partager et mieux le vivre, autre totem de la gauche.

Et pour décrédibiliser une idée, autant lui faire porter des traits monstrueux. Thanos, en plus d’être un antéchrist borné et dépressif, est un mauvais père qui est prêt à tout pour arriver à ses fins. Il torture une de ses deux filles et, non sans verser une larme, sacrifie la seconde en haut d’une montagne pour obtenir une pierre d’infinité : clin d’œil à la droite conservatrice américaine qui pense que tout Etat qui ne met pas l’institution familiale au centre de ses préoccupations est forcément monstrueux. Clin d’œil aussi, forcément, à la Bible avec le sacrifice d’Isaac ; sauf que Thanos est un gauchiste païen seulement motivé par son projet millénariste et non comme il se doit, par la crainte de Dieu : aucun ange ne vient donc lui crier d’arrêter, comme aucun séraphin n’a tenté de remettre dans le droit chemin Créon qui condamna sa propre fille Antigone et Robespierre qui abandonna son petit camarade Desmoulins à la guillotine.

Vision d’horreur que celle de ces idéologues prêts à sacrifier froidement leur intérêt direct pour sauvegarder leur utopie à comparer à celle plus rassurante, de l’homme imparfait, conscient du pêché originel, poussé par la main invisible dans la recherche de ses intérêts égoïstes, qui jamais ne sacrifierait sa famille, ses amours, son clan, sur l’autel de la concurrence pure et parfaite. A ce bon larron, tout sera pardonné, à condition qu’il reste à sa place et ne se préoccupe pas de l’intérêt général. Car l’intérêt général, c’est Dieu qui gère. Celui cherche à en faire son occupation sera balayé comme la tour de Babel, Jericho et le PCF.

Nul doute d’ailleurs qu’après avoir joui d’une victoire éphémère à la fin de la première  phase de ce qui sera un diptyque, Thanos sera justement châtié dans le second épisode par les quelques Avengers qu’il a fait l’erreur de laisser en vie par excès de confiance. L’Eternel a donné, l’Eternel reprendra.

S’il avait été un décroissant plus raisonnable, Thanos aurait plutôt du détruire la moitié des moyens de production des êtres vivants car ce n’est pas tant la population mais le gigantisme de sa production et de sa consommation incontrôlée qui cause des problèmes. Tels étaient par exemple les raisons du luddisme, mouvement des tisseurs anglais du XIXème siècle brisant des métiers à tisser qui inondaient le marché de draps à la qualité standard.

Thanos est enfin accusé de « génocide » et la boucle est bouclée, il fallait que ce mot choc fut prononcé. Même si ce n’est pas techniquement un génocide car il choisit de tuer la moitié de tous les êtres vivants de l’univers, et pas seulement un groupe ethnique ou raciale, le public a inscrit cette idée au fond de son crâne : Décroissance et écologie mèneraient forcément au génocide et à des millions de morts, comme cela a été le cas pour l’Union soviétique et le Grand Bond en avant chinois. Comme si le système capitaliste n’était pas lui aussi responsable de millions de morts du fait des guerres de ressources qu’il provoque, des inégalités sociales et territoriales dont il a besoin pour créer artificiellement la plus-value, et de la pollution à grande échelle de la planète. Ces millions de morts sont plus silencieux. Ils ne sont pas décidés par une figure répulsive comme Mao, Staline, ou Thanos et donc ils sont solubles dans la narration néolibérale.

Il ne manquait plus que le vétéran de la seconde guerre mondiale Captain America nous rappelle très sérieusement - comme dans Watchmen (2009), qui le faisait ironiquement - qu’Hitler était végétarien.

 

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