Le débris de l'empire

Je suis appelé pendant ma permanence garde à vue pour assister un homme soupçonné de ne pas avoir respecté son obligation de justification d'adresse après avoir été inscrit sur un fichier de délinquants sexuels. Je vais rencontrer une personne particulière, enfanté par un monde englouti.

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Il a un patronyme à consonance "française" (si tant est que cela est un sens de dire cela aujourd'hui) et un prénom plutôt oriental. Quand j'arrive au commissariat et que l'on me met en relation, je vois un petit homme qui semble avoir une soixantaine d'année, rabougri. Il parle français plutôt convenablement, et paradoxalement, sa diction fait que je ne comprends pas tout ce qu'il dit. Il a un type indien, et je comprends assez rapidement qu'il est un français de Pondichéry, cet ancien comptoir commercial français situé sur la rive sud est de l'Inde, devenue colonie, puis finalement cédé à l'Inde pendant la période de décolonisation dans les années 50 en laissant le choix aux habitants de garder la nationalité française. Je suis assez ému en pensant que j'ai en face de moi l'une de ces personnes que rien ne m'aurait destiné à rencontrer sans cette folie qu'aura été le projet colonial français.

Les faits qui l'ont amené à être mis aux arrêts ne sont pas banals. Il m'explique de façon décousue, toujours dans ce français à la fois correct mais obscur qu'il ne peut plus s'occuper de sa fille que son ex épouse l'empêche de voir et qu'il est venu demander à Élysée un rendez-vous avec le Président de la République pour lui exposer son problème.

Je lui fais répéter plusieurs fois pour être sur d'avoir compris et j'imagine la tête des plantons qui ont du l'éconduire sans ménagement, puis devant son insistance, lui passer les bracelets, vérifier son identité et constater qu'il figurait sur le fichier des personnes recherchées.

Il y a cet indicible naïveté dans son discours et sa démarche, qui fait qu'on ne peut pas le qualifier de fou, ni pour autant le trouver totalement sain d'esprit. Français d'un autre monde, à plusieurs milliers de lieues de Paris, il ne rentre définitivement pas dans les cases et je repense maintenant à l'air embarrassé de la jeune policière à qui a échu le dossier. Formellement, je m'assure que la procédure relative au fichier FIJAIS a bien été respectée, qu'il a reçu sa notification en sortie de prison, je note encore une fois qu'il a été notifié de ses droits bien en retard par rapport aux prescriptions de la loi et que rien ne le justifie. Je remplis moi aussi mes petites cases juridiques.

A l'issue de notre entretien, la policière vient nous chercher, et nous constatons tous les deux qu'il a un mal fou à monter les nombreux escaliers à cause nous dit-il d'une jambe cassée jamais vraiment soignée. Il halète à chaque marche. La policière et moi sommes désarmés face à cet homme qui bringuebale vers une audition que nous anticipons déjà complètement hors de propos. Je demande s'il a bien vu le médecin. "Pas encore". Mais de toute façon pour être déclaré inapte à la mesure, il faut avoir la carotide tranchée et giclante, et encore.

L'audition n'est pas habituelle. Deux autres policiers y assistent, peut être parce que la policière est très jeune et qu'elle ne doit pas encore être titularisée, peut être aussi car le gardé à vue est comme une attraction. Il répète son histoire de demande de rendez-vous au Président, je rêvasse en pensant à ces temps anciens pendant lesquels on a du mal à s'imaginer aujourd'hui à quel point le Roi était loin d'être barricadé dans son château, et au contraire très accessible. Le Roi-Justicier, de Saint-Louis à Charles VII, recevait assez naturellement les bonnes gens qui venaient lui exposer leurs problèmes et leurs conflits quotidiens. Et en même temps, que dirait-on aujourd'hui d'un Emmanuel Macron avec qui l'on pourrait prendre rendez-vous tous les mercredi après-midi pour qu'il entende nos doléances? Sans doute l'accuserait-on de faire de la démagogie à vil prix, comme VGE quand il s'invitait à dîner chez les gens.

Il s'insurge d'être placé en garde à vue, ne comprend pas cet histoire de fichier, ne comprend pas qu'il a été condamné, accuse le juge de racisme, et je sens l'air narquois qui passe sur le visage des policiers, et même imperceptiblement sur le mien en réaction à cette accusation que plus personne ne veut entendre. Il hausse la voix, me fait sursauter en tapant sur sa chaise. Toute chose qui aurait normalement provoqué chez les policiers une réaction immédiate de tutoiement, de cris redoublés, voire de menace physique.

Pas là. C'est comme si les policiers, comme moi, se sentaient désarmés face à cet homme, français, parlant français, que nous ne comprenons pas et qui ne nous comprend pas. Comme je l'avais fais avant lui, le policier assistant, magnanime, lui explique que nous ne pouvons pas refaire son jugement, que nous avons compris qu'il n'avait pas bien saisi son obligation de justifier tous les six mois de son adresse au commissariat, que son domicile est vérifié et que sa garde à vue va cesser le plus rapidement possible. Je lui pose une dernière fois la question pour qu'il explique bien qu'il a compris qu'à présent, il doit faire une demande d'aide juridictionnelle au Tribunal à Porte de Clichy pour son problème familial, et pas s'adresser au Président de la République. Il dit qu'il a compris.

Mais il continue de passer par tous les états, semble vouloir créer un lien avec nous, puis se calme. L'audition se termine, il insiste pour la relire minutieusement, encore une fois dans cet apparent paradoxe d'aisance et de difficulté. Nous le faisons regagner sa cellule, il redescend les escaliers en se tenant bien à la rambarde. Avec la policière, nous n'osons pas le prendre par les bras pour l'aider, pas parce que nous avons peur de sa saleté (elle et moi en avons vu d'autres, et en garde à vue, tout le monde est sale car la privation de liberté salit le corps et l'âme), mais comme si nous ne pouvions le saisir, comme si décidément, il faisait partie d'une dimension parallèle. Cette dimension que l'on ne peut plus saisir aujourd'hui, et que l'on entrevoit que dans ces rencontres fortuites avec les esprits défigurés qui la peuplent.

Il y avait cet idéal fou et présomptueux, après que nos ancêtres aient ensemble livré bataille pendant deux longues et terribles guerres, de faire sortir du fumier de la colonisation quelque chose de meilleur. Un empire du droit et de la raison où nous aurions tous eu les mêmes droits et devoirs, dans ce territoire immense sur lequel le soleil ne se couchait jamais.

Mais nous n'avons jamais pu. Pas parce que ce projet universaliste était biaisé et que les droits et devoirs dans lesquels nous aurions été égaux étaient pensés et conçus par des blancs et donc impropres aux autres "races".  Mais parce que nous nous sommes dits qu'il serait plus facile d'abandonner ces territoires et ces peuples à leur sort pour mieux les dominer avec notre richesse, à distance.

C'est ce que je me dis chaque fois que je recroise comme dans une réminiscence némesienne ces débris de l'empire sur lesquels notre raison trébuche, qui ont réussi à se frayer un chemin jusqu'à la métropole, qui crient comme un thaumaturge incanterait, "Je suis citoyen français!" ,mais qui n'ont même pas la chance qu'avaient, du temps de l'Ancien régime, les rares esclaves noirs parvenant en métropole d'être de facto affranchis, tellement ces mots, "citoyens" et "français", ont désormais si peu de sens.

Je regarde cet homme clopinant regagner sa cellule, en pensant que d'autres que nous l’arrêteront ou l'assisteront, puis s'en désintéresseront, qu'il finira par disparaître, que ses enfants et petits enfants oublieront peu à peu ce "port enseveli" qu'est le Pondichéry français, parce que les rides puis la poussière finissent toujours pas recouvrir les cicatrices les plus profondes, parce que même la terre qui nous porte finit toujours par oublier.

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