A la Villette, Bonaparte célébré en "créateur de l'Etat de droit".

L'exposition Napoléon à la Villette, 200 ans après la mort de Napoléon Bonaparte, devait aller plus loin que l'hagiographie habituelle sur l'Empereur, dans le sillage du discours présidentiel qui a tenté de nuancer le legs napoléonien. Le coup, tel une charge de cavalerie intempestive de Ney à Waterloo, a raté.

On passera sur le manque d'éclairage qui caractérise l'ensemble des expositions françaises depuis plus d'une décennie, ici poussé à son paroxysme dès la première salle, qui laisse dans la pénombre presque totale les bustes de Napoléon, de sa jeunesse à sa mort.

On passera aussi sur les petites approximations que noteront tous les fanatiques du personnage qui visiteront l'exposition. Par exemple, la retranscription audiovisuelle de la Bataille de Waterloo, entrecoupée des images du film grandiose italo-soviétique de Sergueï Bondartchouk, précise que la Vieille Garde, lancée en dernier recours par Napoléon aurait reculé devant le feu roulant des foot guards du Major General Maitland. Mais ce sont des bataillons de l'ex Moyenne Garde toujours appelée comme telle par les troupes de l'époque qui acculés, finirent pas reculer, les bataillons historiques de la Vieille restant en réserve pour protéger la retraite de l'Empereur.

Néanmoins, la gêne s'empare véritablement du visiteur neutre au moment d'aborder le sujet qui occupe les discussions dans notre pays en 2021, le rétablissement de l'esclavage après son abolition par la Première République.

S'il est bien expliqué que Napoléon rétablit l'esclavage en Guadeloupe en violation de la hiérarchie des normes (qui n'était pas réellement contraignante  à l'époque), si libre parole est laissée à des historiens qui ne minimisent rien du contexte et de la portée de cette décision, force est de constater que ce chapitre douloureux est relégué dans un recoin minuscule et sombre de l'exposition, comme si l'on avait voulu dire que tout cela n'était qu'une tâche sans importance qui ne ternissait en rien l'épopée napoléonienne, mais qu' à présent contraint et forcé, on l'a casée à la manière des mentions légales, en petits caractères et en bas de page.

Problématique aussi, le discours de l'un des commissaires de l'exposition, Arthur Chevallier, qui ne craint pas d'assurer dans une intervention vidéo (dont les idées sont reprises en partie dans cette interview et plus longuement ici), que Napoléon est le véritable "créateur de l’État de droit" en France car il aurait soumis son pouvoir à des règles juridiques et constitutionnelles. Autant le dire tout de suite, cette affirmation, en plus d'être complètement anachronique, confine au révisionnisme.

D'abord l’État français n'était pas caractérisé par l'anomie la plus complète avant la Révolution et Napoléon. L'Ancien Régime, bien que dépourvu de Codes de lois, obéissait à un corpus de règles royales écrites et non écrites (lois fondamentales du royaume déjà appelées depuis le début du XVIIIème siècle "Constitution de l’État", ordonnances, édits etc...), avait développé un véritable droit civil français sophistiqué et fécond qui a pour une bonne partie inspiré les quatre rédacteurs du Code civil napoléonien, tout en ayant organisé progressivement des contre pouvoirs plus ou moins vigoureux en fonction des époques, comme les Parlements : Cela n'était toutefois en rien corrélé à l'existence d'un État de droit.

Par suite, l'on ne peut pas innocemment invoquer le concept d’État de droit et l'accoler à Napoléon. L’État de droit, notion fondée au XXème siècle, constitue un corpus de règles fondamentales qui délimitent, classifient et garantissent les prérogatives et devoirs de l’État vis-à-vis des citoyens et de son propre fonctionnement tout en prévoyant un équilibre des pouvoirs et des gardes-fou utiles à empêcher l'instauration d'une tyrannie. Instaurer des normes comme une Constitution ou une codification législative ne garantit en rien per se le respect de l’État de droit tel que tous les juristes et historiens du droit l'entendent dès les premières formulations de ce concept : Il existe ainsi en Chine une Constitution et depuis 2020 un Code civil!

Quel que soit l'habillage juridique mis en place, Napoléon dès sa prise de pouvoir comme Premier Consul, a organisé une dictature totale et sans partage à son profit. Quelle meilleure illustration à cela que le fameux brocard de l'époque qui désignait les trois Consuls, Bonaparte, Cambacérès et Lebrun avec les pronoms latins Hic Haec Hoc (l'Homme pour Napoléon qui désignait le seul vrai pouvoir, la Femme pour Cambacérès en référence désobligeante à son homosexualité, et la Chose pour Lebrun pour railler son inconsistance)?

Chevallier ne voit pas non plus de problème à ce que Napoléon, soit disant culturellement contre toute tyrannie, se soit fait proclamer Empereur, puisque validation par un plébiscite populaire il y a eu. D'abord, le plébiscite en question n'a porté que sur l'hérédité de la dignité impériale et non sur la question de savoir si Napoléon serait ou non Empereur, qui avait préalablement été tranchée. Ensuite le résultat de 99,93% de oui ne peut qu'amener toute personne sensée, au fait des expériences soviétiques et de certaines dictatures africaines présentant des chiffres comparables, à constater que le scrutin était outrageusement truqué.

Exciper ensuite de l'existence d'assemblées législatives, qui auraient fait passer l'actuelle pour un contre pouvoir acharné à l'exécutif, ainsi que des timides mercuriales du Conseil d'Etat et de Cambacérès pour affirmer sérieusement que Napoléon aurait laissé prospérer une opposition institutionnelle et politique consistante avec laquelle il aurait du "composer" relève de la malhonnêteté intellectuelle, tout comme le fait d'arguer que c'est le Sénat qui déposa Napoléon en 1814, en feignant d'ignorer que cela ne fut permis que du fait de sa tentative de suicide faisant suite à sa défaite militaire totale.

Je ne parle même pas enfin de l'argument qui consiste à dire que Napoléon n'était pas un dictateur, car des oppositions républicaine et royaliste perduraient, celles-ci ayant tenté de prendre le pouvoir et d'assassiner Napoléon à plusieurs reprises, tant ce raisonnement, de lui même, ne tient pas debout. Ce serait comme dire que Jules César n'était pas un dictateur, puisqu'il a été assassiné par des opposants. Si les opposants cherchent à assassiner un tyran ou à le renverser par force, c'est justement parce que celui-ci ne leur laisse aucun espace légitime pour exister politiquement.

Le commissaire de l'exposition ne concède finalement qu'un durcissement du régime vers 1807, du fait principalement d'un changement de personnalité de Napoléon, devenu plus "colérique" et refusant d'admettre qu'il pourrait avoir tort. La différence entre la dictature et la démocratie, reléguée à un simple problème de vapeurs.

L'on voudrait se servir de Napoléon pour soutenir aujourd'hui un régime hyper présidentialisé que l'on ne ferait pas mieux. C'est néanmoins un bien mauvais coup fait à notre Vème république que de se servir de la figure napoléonienne pour la patronner. Car aussi critiquable que puisse être la concentration des pouvoirs dans les mains du Président de la République, celui-ci est élu par une vraie élection lors d'un scrutin loyal et transparent, contrairement aux plébiscites napoléoniens, et pour une durée limitée. Notre Assemblée Nationale, dont les prérogatives et le rôle sont certes strictement délimités depuis De Gaulle, n'a rien à voir avec les assemblées fantoches entièrement à la main de Bonaparte.

Affirmer aujourd'hui que Napoléon serait le créateur de l'Etat de droit et que Bonaparte aurait "créé un système législatif très proche de celui que notre démocratie connaît aujourd’hui", c'est non seulement faux, mais c'est surtout justifier par avance une dégradation de notre régime politique vers l'autocratie que certains appellent de leurs vœux.

In fine, l'exposition, certes agrémentée de nombreux tableaux monumentaux de batailles du général et peintre Lejeune (qui avait déjà fait l'objet d'une exposition à Versailles il y a neuf ans), et de la séquence de charge de cavalerie à Eylau du film de Yves Angelo Le Colonel Chabert sur un gigantesque écran (dont la fin sanglante est vicieusement coupée pour ne pas dégoûter les visiteurs enfants de l'épopée guerrière), ne peut malgré tout que décevoir. Loin d'être un fanatique de Napoléon, je lui ai préféré l'exposition d'il y a cinq ans Napoléon à Saint Hélène au musée de l'Armée, qui reconstituait en grande partie sa dernière demeure de Longwood et les souvenirs qui avaient entouré ses dernières douleurs et ses regrets.

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