Le PMU ou la machine à recycler les gains des parieurs.

Bilans 2015. La Française des Jeux a enregistré 13,7 milliards d’euros d’enjeux avec ses 26.3 millions de joueurs ; le Pari Mutuel Urbain, près de 9 milliards d’enjeux hippiques pour 4.5 millions de clients. Les turfistes ont donc misés 3.2 fois plus que les joueurs de la FdJ. La machine à bâtir des enjeux (sic M. de Bellaigue, Président du Trot) incite au recyclage des gains jusqu'accoutumance

Centre et périphérie ou la technologie au service des courses.

Les 33 milliards de francs du chiffre d’affaire 1995 de la Française des Jeux venait de surpasser celui du PMU de 200 petits millions. Ce dépassement avait alerté Jean-Luc Lagardère. Une réflexion stratégique s’imposait. D’autant que les premiers signes de la désaffection des parieurs sur les hippodromes étaient déjà perceptibles. Mais les choix informatiques étaient arrêtés depuis longtemps : Pégase, le programme de centralisation des neufs centres régionaux informatiques avait débuté en 1993, et traînait en longueur ; le cheval ailé ferré d’or de la mythologie s’embourbait dans le marais technologique d’un projet mal maîtrisé et d’un budget prévisionnel à la dérive.  

Certes, la décentralisation des courses de la région parisienne vers la province, initiée dès 1995, sera une réponse satisfaisante à la revitalisation hippique du tissu rural. Mais avec le recul, la réflexion n’a pas suffisamment abordé la place du cheval de course dans l’univers des jeux d’argent d’une société occidentale numérisée et encore moins les mutations prévisibles de la ruralité. La mécanisation des travaux agricoles avait depuis longtemps relégué l’utilisation des chevaux aux divertissements équestres. Les générations montantes X, Y et Z, fortement urbanisées, n’auraient qu’une vague idée de ce qu’est un cheval. Les acteurs institutionnels étaient concentrés sur le système de prises de paris.Et s’il fallait encore une preuve de leur autisme endémique, à l’évidence, aucune analyse sociologique, ni même démographique, n’ont anticipé l’évolution du comportement des parieurs ni celle de leur pyramide des âges.  

Le personnel du PMU sortait juste d’une grève sévère, fin décembre 1995. Echaudé par les purges successives de milliers d’emplois (de 5000 à 1750), qui avaient accompagné l’informatisation du PMU en 1985, le Comité d’entreprise avait obtenu du Tribunal de Grande Instance de Paris la nomination d’un expert en informatique qui réévaluera le budget prévisionnel initial de 675 millions à 850/900 millions de francs.

Cette ambiance délétère était entretenue par un combat de chefs, qui distraira durablement l’état-major des Institutions des objectifs de leurs missions. Les présidents des Sociétés mères, Jean-Luc Lagardère et Paul Essartial, étaient bien décidés à ‘destituer’ Jean Farge, le Président directeur général du PMU nommé en 1990. Inspecteur des finances, ancien directeur de la comptabilité publique, ancien secrétaire d’Etat à la Santé sous Raymond Barre, ancien président de la Commission des opérations de Bourse (COB), ce haut fonctionnaire n’entendait pas céder son ‘pantouflage’ sans résistance ; d’autant moins qu’il se disait investi d’une mission de la plus haute importance : « Les paris sont un besoin incontournable de l’âme humaine. Mais cette propension peut-être nocive pour les intéressés. En garantissant l’équité et la protection des parieurs, je continue à servir l’intérêt général. » En réalité, les seuls intérêts fiscaux de l’Etat le préoccupaient : tout au long des deux décennies précédentes, les enjeux annuels, calculés en francs constants, n’avaient cessé de se détériorer. Et pour 1995, les prélèvements sur les mises culminaient autour de 35 % !... Un taux imparable : hormis quelques rares initiés, aucun parieur ne pouvait sérieusement prétendre gagner aux courses.

Deux ans de manœuvres et de coups bas vinrent à bout de Jean Farge. Les technocrates de Bercy concoctèrent une restructuration des Sociétés mères et du PMU visant à la remise en ordre de l’Institution et publièrent un décret de restructuration. Jean-Luc Lagardère installa Bertrand Bélinguier à la tête du PMU. Avec une prime de bienvenue aux parieurs : la gratuité de leurs carnets de tickets de jeux jusqu’alors payants !...

« J'ai trouvé une entreprise en proie au doute. (...) C'est ça qui a été l'élément le plus important, au-delà de difficultés techniques considérables : il fallait restaurer la confiance, montrer à tous les collaborateurs qu'il y avait un avenir, à condition de réussir la modernisation de l'entreprise. »Avenant.., ce Monsieur Bélinguier. Un esprit tranchant d’homme intelligent, sûrement très fier de lui. Sa parole est mesurée, modulée des fluidités bien parisiennes du microcosme jacobin, et charmeuse, mais qui peut tout aussi bien, on le pressent, passer de l’aménité à l’intransigeance vacharde... Sa gestuelle contrôlée trahit une autorité introvertie. Une telle prestance technocratique force au respect, soit..., mais la fixité du regard, qui ne cille jamais, semble-t-il, invite à la prudence : il faut éviter à tout crin de provoquer l’obstination de la pensée, qui peut sourde d’un coup face aux contradictions, heurter le phrasé des mots et des gestes, impérative à bout d’arguments. Un Moi omniprésent. Peut-être même un ‘Ca’ compulsionnel ?... Comme une tendance dissimulée aux excès de la jouissance. Méfiance !...

Les affaires sérieuses commençaient pour lui. A 54 ans : « Il y a plusieurs amis qui m’ont dit : ‘tu es complètement fou de prendre la présidence du PMU, les courses c’est du passé..., c’est complètement terminé ! Quelle idée de quitter l’assurance pour aller dans les courses alors qu’en fait l’avenir des courses est derrière elles ». J’ai toujours pensé le contraire. » 

D’emblée, le nouveau PDG du PMU fait preuve de courage et d’efficacité. Le système de prise de paris livré par IBM ne fonctionnait pas !... Il lui faudra six ans pour en finir avec le plan informatique Pégase. L’ensemble du dispositif est centralisé sur le site de l’ancien hippodrome d’Evry, ce qui permet le traitement instantané des paris enregistrés dans les 8 000 terminaux connectés des points de ventes. La puissance de la base de données calcule les gains à distribuer dans le quart d’heure qui suit l’arrivée d’une course.

La longueur et la complexité du chantier informatique n’ont pas freiné le développement d’un faisceau de fonctions complémentaires qui vont révolutionner le spectacle des courses. La chaîne de télévision Equidia, qui s’était substituée à France-Courses en 1999, est inter-activée avec le centre informatique d’Evry. Le site PMU.fr est ouvert sur internet dès 2003 – il est vrai, quelque peu à la hussarde !

La centralisation technologique s’est accompagnée d’un mouvement innovant de transfert du centre à la périphérie d’informations visuelles et imprimées en temps réel ou presque. Au final, Pégase aura déjà coûté 1 950 millions. Mais la rentabilisation financière du projet est recherchée par une décentralisation active et résolue du programme des courses vers les hippodromes provinciaux. Monsieur Bélinguier à réalisé le projet de Jean-Luc Lagardère : depuis 2005, les enjeux collectés en province se sont accrus de 38 % (3.4 Md€ en 2010) alors que les sociétés parisiennes n’augmentaient leurs chiffres d’affaire que de 4.5 % (5.8 Md€ en 2010) – ce constat ne semble pas perturber les promoteurs du ‘Nouveau Longchamp’, qui ne rempli ses tribunes qu’une fois l’an, actuellement –.

 Le monopole centraliste d’Etat de l’Institution hippique française.

Ses dirigeants en sont fiers : l’ensemble des structures associatives et leur Groupement d’intérêt économique qui supervisent les courses françaises, constituent une Institution, et avec une majuscule, s’il vous plaît. Un titre généralement réservé en France aux administrations de droit public.

Les courses ne constituent pas une fédération sportive affiliées au ministère des sports. Elles ne dépendent pas non plus du ministère de la culture qui supervise les entreprises de spectacles. L’Institution hippique est sous la tutelle conjointe des ministères de l’agriculture et du budget : sa mission exclusive est de contribuer à l’encouragement et à l’amélioration de la race chevaline, d’où l’agriculture ; son financement, entièrement assuré par les paris de la population, dépend d’une activité à risque comme l’alcool et le tabac des Bars-tabac-PMU, elle devrait être sous la surveillance du ministère de la santé, qui dégage une ressource fiscale liée aux jeux d’argent, d’où le budget.

Stricto sensu, les courses ne sont ni un sport ni un spectacle, mais une activité connexe à l’élevage équin, animées par un ensemble social propre, le milieu des courses. La population qui participe aux paris hippiques est sous le contrôle du ministère de l’intérieur. Sa présence, fusse sous le statut associatif, intra muros au milieu des courses est anachronique. La défense des parieurs est une usurpation, si elle est menée intra muros au milieu ; elle n’a de sens que politique, face à la structure d’Etat qui réduit les paris hippiques à un prélèvement fiscal, sans gains possibles pour les joueurs, sous prétexte que l’absence de gains garantirait leur protection. L’Etat, activement encouragé par les institutions religieuses, isole et exploite la population des parieurs sous accoutumance, tolère mais stigmatise ses pratiques au même titre qu’elle tolère et stigmatise la prostitution.

L’Union Européenne est consciente des dérives du ‘modèle français’ des courses hippiques. La France a été appelée en de nombreuses occasions à le corriger. Mais l’instauration d’un Taux de Retour Joueur (TRJ) en 2006, censé garantir la protection des joueurs, hors de toute attestation scientifique, mais le maintien en masse commune des paris sur PMU.fr et du réseau des Bars-tabac-PMU, en 2010, qui faussait la concurrence avec les opérateurs privés, en présentant des cotes surévaluées sur le web, mais l’installation d’une cellule de lobbying à Bruxelles, début 2015, sont autant d’initiatives qui démontrent la détermination de l’Etat français à poursuivre l’aventure d’un ‘modèle’ hippique qui pose problème.

Le monopole d’Etat du ‘modèle hippique’ français s’est constitué au fil du temps, à coups de décrets d’application et de nominations. La division habituelle des pouvoirs étatiques en partie double est soigneusement reproduite : si les Société mères sont prédominantes, elles relèvent du droit associatif et leurs instances sont tout à fait honorifiques et juridiquement ‘quasi-irresponsables’ ; le Gie PMU est la seule autorité référencée par l’Etat (ses deux principaux dirigeants actuels sont des énarques venus de Bercy !).

Tout est mis en œuvre pour laisser croire, notamment aux propriétaires, que les Société mères disposent d’un pouvoir de décision en réalité leur marge de négociation est très étroite, qui n’est en fait qu’un pouvoir de blocage. Cest l’Etat qui fixe les taux de prélèvements sur les paris et qui décide in fine des investissements de l’Institution. C’est l’Etat qui, par deux lettres d’injonctions des ministres à leurs dirigeants, ordonne aux Sociétés mères les dispositions qu’il entend voir appliquer afin de tenter de sauver l’édifice en détresse.

.

L’ère du numérique complique sérieusement la perpétuation sereine d’un système de paris bâti sur la spoliation des joueurs. La Loi de 2010 sur l’ouverture à la concurrence des paris en ligne vient de donner lieu à un correctif sévère, ce 10 décembre 2015, pour séparer les masses d’enjeux de PMU.fr et des Bars-Tabac-PMU. Surtout l’information soigneusement contrôlée – les bilans financiers de l’Institutions ne sont jamais diffusés –, distillée par des journaux et médias intra-muros au milieu, ce peu d’information disponible est désormais facilement accessible par internet... Et les analyses peuvent être livrées en toute liberté au plus grand nombre de lecteurs, jusqu’à ce jour.

L’Etat légifère. L’Institution agit. Voyons comment ! 

« L’année 1997 marque une étape déterminante de l’organisation du GIE et les évolutions purent être mises en œuvre par une intervention autoritaire de l’Etat confronté à de sérieux blocages de l’institution hippique », commentait le sénateur François Trucy.

Le décret du 5 mai 1997 verrouille l’ensemble des activités de la filière hippique, entre les mains des Sociétés mères – réduites à deux, France Galop et le Cheval Français –, avec celles de la gestion des paris par le PMU, qui est doté d’un Conseil d’administration sous contrôle de l’Institution. S’en est fini de la neutralité obligée entre l’organisateur des courses et l’opérateur de paris.

Et pour asseoir le pouvoir des Sociétés mères, le monopole renforcé englobe aussi une cinquantaine de Sociétés de courses provinciales, les plus rentables, qui sont représentées dans leurs instances et adhérent au groupement économique du PMU. Et la Compagnie de Pari Mutuel de la famille Carrus, opératrice de paris mutuels dès 1891, garde la main sur la prise de paris du PMH et encaissera de douillettes redevances annuelles (9 millions d’euros en 2014) pour ses services sur près de 200 hippodromes de province.

 L’esprit de la Loi de 1891 a été détourné... Elle n’envisageait pas ce monopole, cette fusion des rôles, qui ne pouvait entraîner que confusion d’intérêts, corruption des puissants et incitation généralisée à la tricherie. Aux dépends des parieurs.

Le résultat est sous nos yeux : en 1997, les propriétaires et les professionnels perçurent 350 millions d’euros d’allocations à la filière, soit 21.6 % de la redistribution du Produit brut des jeux (PBJ) ; depuis 2010, les mêmes ont perçu 791, 876, 865, 864, 850 et 805 millions d’euros en 2015, soit autour de 35 % du PBJ sur les six derniers exercices.

Messieurs Bélinguier et Germond ont largement servi les propriétaires princiers, aristocrates, grands bourgeois et héritiers fortunés (28 %); comme les écuries en vue, celles qui justifient de récupérer leur TVA – un bon indicateur de taille économique, cette TVA récupérable ou non –. Les petits propriétaires (70 %) et les écuries plus modestes sont, eux, contraints de solliciter une prime annualisée auprès des Sociétés mères pour compenser l’accroissement intempestif de leurs charges en 2013 (+ 14.1 % de TVA, et même + 17.5 % pour les 2 % non assujettis)... Et l’on comprend l’importance, pour l’Institution, de ce levier de restructuration : la persistance de la baisse des enjeux, et des difficultés financières qui en découleraient, justifiant de réduire leurs soutiens à la filière, la suppression de cette prime écarterait de facto nombre de petites structures !

Sur la même période, la portion annuelle du PBJ au bénéfice du PMU se situait entre 22 et 25 %, fluctuant au gré des investissements ; quant à celle de l’Etat, elle a cédé 20% de PBJ sous les présidences Bélinguier (de 56.4 % en 1997 à 36.4 % en 2015..., auxquels il ne faudrait quand même pas oublier d’ajouter les 15 points de TVA prélevés sur les professionnels depuis le 1er janvier 2013).

Un Produit brut des jeux entièrement financé par les joueurs. Année après année, commissions et autres prélèvement sur leurs mises (mais aussi sur leurs gains, ce qui est tu !), jusqu’au dernier dixième d’euros – les retraités du PMU recélant légalement les centièmes abusivement retenus –, les parieurs ont décaissé des montants incroyables : 1,612 milliard d’euros en 1997..., puis 2,384Md€ en 2010 ; puis 2.498 Md€ en 2011 ; 2, 522 Md€, 2 542 Md€ : 2,487 Md€ ; 2, 413 Md€ en 2015.

Un impôt hippique de 15 milliards d’euros prélevés en six ans. C’est l’hippotaxe du pauvre. Et pendant ce temps là – l’occasion est trop belle pour l’ignorer – le ministre du budget proposé à sa collecte, le socialiste Cahusac, parjurait devant l’Assemblée Nationale puis avouait finalement l’organisation d’une fraude fiscale sur ses propres ressources professionnelles – un médecin ! – en usant de comptes ouverts dans des paradis fiscaux à l’étranger !...

Le décret de 1997 fixe les missions des Sociétés mères en collaboration étroite avec le PMU, leur groupement d’intérêt économique. Elles décident donc du code des courses et de leur organisation, du calendrier  et des programmes des épreuves supports de paris, de la fixation du montant et du paiement des allocations aux propriétaires, entraîneurs, jockeys et drivers, et des primes aux éleveurs, etc. ; les Sociétés sont censées garantir la régularité des courses et délèguent leurs commissaires bénévoles – la plupart sont impliqués dans le monde des courses (propriétaires, anciens salariés, cavaliers) ; elles réalisent les contrôles anti-dopage, attribuent les autorisations de courir, décident la sélection des chevaux engagés dans les courses, etc.

Les bookmakers interdits, le système de paris autorisé s’opère au mutuel. Mutualiser les paris consiste à cumuler toutes les mises payées après déduction des commissions d’opérateur et prélèvement des taxes (Déduction Progressive sur Enjeux (DPE), soit 15.605 % sur les paris Simples et de 19.905 à 36.205 % sur tous les autres paris). L’opérateur procède encore – ce qui est largement ignoré des joueurs – à un prélèvement sur les gains avant répartition ! (Déduction Progressive sur Rapports (DPR), soit au jeu Simple : 25 % si le gain brut est supérieur à 500 euros, soit sur les autres paris : 10, 15, 20, 25 % pour les gains bruts compris entre 40/50€, 50/100€, 100/500€, plus de 500€). C’est ainsi que les gains bruts supérieurs à 500€ sont prélevés jusqu’à 43,23 % au Pick 5 ou au Quinté+. 

La pérennité d’un tel système, s’il était équitable, devrait garantir un montant de gains nets constant pour les meilleurs joueurs, même après plusieurs séries de paris recyclés.

L’opérateur est tenu d’adapter son offre de formules de jeux afin d’assurer des masses et des cotes suffisantes à la distribution de gains après les prélèvements. L’organisateur de courses doit veiller à proposer un calendrier d’épreuves satisfaisant pour toutes les parties et assurer leur régularité.

Mais dans les faits, les initiatives conjointes de l’organisateur Sociétés mères en monopole avec l’opérateur PMU détournent les principes d’équilibre du pari mutuel. A leur seul profit, puisqu’ils privilégient une recherche permanente et exacerbée de la progression des enjeux quitte à inciter au recyclage des gains, qui mène les parieurs à une perte systématique.

Il en résulte un ensemble de jeux successifs, basés sur le recyclage intensif des gains des parieurs, tout à fait assimilable à une spoliation organisée dès lors que toutes les sommes perdues par les joueurs sont intégralement récupérées par l’opérateur PMU, tel qu’il n’y ait plus de gagnants nets, sinon marginalement et sous des conditions douteuses d’initiés, de professionnels, voire de propriétaires. C’est exactement ce qu’indique le site Evalujeu.fr de l’Autorité de Régulation des Jeux en Ligne (ARJEL)

 Les joueurs adhèrent librement au système de paris mutuel sans autre intérêt que la ‘gagne’ et, si celle-ci est rendue impossible, la survie du dispositif est alors tributaire du degré d’information et d’insouciance des parieurs – délibérément tenus dans l’ignorance, évidemment – .... Sa chute est assurée si les joueurs découvrent le pot aux roses. et cessent de jouer pour se libérer de l’arnaque institutionnelle.  

Jusqu’au jour où un génial innovateur de la génération Z se décidera à Ubériser les courses hippiques..., une idée qui n’est peut-être pas forcément hors de propos !!

La machine à bâtir des enjeux recyclés aux dépends des turfistes.

Nous voici au cœur de notre problématique.

Evry et ses milliers de terminaux essaimés sur le territoire, les émissions d’Equidia diffusées dans chaque Bar-Tabac-PMU et aussi accessibles au domicile des joueurs qui disposent de PMU.fr pour parier et même d’une ligne téléphonique dédiée Allo Pari PMU. Les dirigeants de l’Institution se sont démenés et sont parvenus à moderniser le système de prises de paris, sous les présidences successives de Monsieur Bélinguier.

 L’écart s’était creusé avec la Française des Jeux. Après le lancement de l’Euro Million en 2004 – avec 9 autres opérateurs de loteries –, le différentiel entre leurs chiffres d’affaires respectifs était tout juste d’un milliard d’euros en défaveur du PMU (8.55 Md€ contre 7.557)

Qui eût l’idée d’une Tirelire désignée au sort entre les gagnants dans l’ordre du Quinté + ? Personne ne s’en vante aujourd’hui et la petite histoire du PMU ne semble pas s’en souvenir. Ses montants n’étaient pas très compétitifs avec les lots de la Fdj. Et le résultat financier de l’opération est discutable. 

Lancée le 15 janvier, fin 2005 la barre des 8 milliards d’euros fut franchie d’un rien (8 010 Md€) ; sans doute après quelques ajustements comptables en fin d’exercices, les comptes de régularisation, les reports comptables, les hors bilans, etc. De son côté, la Française des Jeux frôlait celle des 9 milliards (8,920 Md€). Le PMU avait réduit sont écart de cent millions d’euros ! Peu.

Taxé à plus de 4 %, le Quinté+ est à classer parmi les jeux de loterie où les joueurs fondent leurs espoirs de gros gains en misant quelques euros. Qu’ils perdent leur importe peu : demain, ils remettront quelques pièces en jeu et, d’un bonus à l’autre, limiteront leurs pertes au mieux.

Reléguer les courses de chevaux comme de simples objets du désir de gagner à la loterie dégrade quelque peu leur statut de coursiers. Qu’y a-t-il de commun entre un cheval  et une roue à cliquet, une boule de loto, un ticket de loterie ? Les spécificités d’un animal dressé et entraîné sont gommées. Les charges d’acquisition et d’entretien de plus de 30 000 chevaux, qui tournicotent sur les pistes des hippodromes, sont sans commune mesure avec le coût de 49 boules numérotées d’un loto et de leur mélangeur.

Le Quinté +( 26.33 % + 25 % /gains bruts) et le Pick 5 (36.205 + 25 % /gains bruts) représentent 21/22 % des enjeux enregistrés sur les neuf types de paris de la gamme du PMU. L’un comme l’autre sont des jeux de loterie.

Couplé (26.305 %), Tiercé (19.905 %), Trio (23.305 %), Quarté+ (24.005 %), 2sur4 (25 %), multi (32.605%), représentent 45 % des enjeux globaux du PMU. Ces paris sont soumis à des taux de prélèvement tels, qu’il n’est pas possible de réaliser des gains nets sur la durée. Leurs Taux de retour joueurs (TRJ) ne dépassent pas la barre des 80 %, aussi, contraint de désigner un, deux, trois ou quatre chevaux à l’arrivée et soumis aux incitations du recyclage, aucun parieurs régulier ne peut prétendre gagner. Le lecteur peut contrôler de lui-même cette assertion en consultant Les notes de l’Observatoire des jeux de septembre 2012 : « Figure 1 : Taux de retour au joueur et fréquence d’occurrence des gains » ; pour commercer à gagner un peu sur la durée, le TRJ doit-être supérieur à 85 %, c’est-à-dire que les prélèvements ne doivent pas dépasser 15 %. Dont acte. Voici le lien qui dirige sur ce document de l’Odj : http://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/observatoire-des-jeux/Note_1.pdf

Les jeux simples supportent l’essentiel des paris au course à course. Cette formule représente 33/34 % du total des enjeux PMU et le taux des prélèvements est de 15.605 % des mises. Un taux qui vient tutoyer la barre fatidique du TRJ à 85 % (84.4), qui pourrait laisser un espoir d’occurrence de gains nets ; de nombreux joueurs infatués d’eux-mêmes succombent facilement à ce miroir aux alouettes. Compenser les 0,6 % d’écart est certainement possible pour les parieurs informés avant course par le milieu et qui réduiraient leurs jeux aux seuls ‘tuyaux‘ et ‘coups sûrs’ des initiés. Le parieur du champ ne peut pas prétendre à de telles informations et sera vaincu par le recyclage.

A l’opposé des joueurs du Quinté+, les parieurs au course à course escomptent sur de petits gains réguliers qu’ils accumulent comme une rente périodique. Contrairement au Quinté+, leurs mises doivent être conséquentes et les gains sont entièrement dépendants des cotes distribuées.

 

Décortiquons le mécanisme du recyclage sur la base d’un prélèvement de 15 %. Imaginons d’abord ce cas fou :  des joueurs ne parieraient qu’une seule fois l’an ; tous subiraient également ce prélèvement de 15 % de leurs mises : les gagnants se partageraient les 85 % restants du fameux TRJ (taux de retour joueur) ; les perdants abandonneraient la totalité de leurs mises.

Imaginons aussi cet autre cas fou ou, par hypothèse les joueurs parieraient sans ne jamais perdre une seule fois. Dès que les parieurs jouent à plusieurs reprises et ‘recyclent’ leurs gains d’une course à l’autre  –  à chaque cycle les 15 % sont prélevés –, leurs mises successives subissent plusieurs prélèvements ; les gagnants se partageraient donc une succession de 85 % restants ; d’une perte à l’autre, les perdants rejoueraient jusqu’à épuisement total de leur argent dépensé à jouer.

 La réalité du turfiste au course à course est de se trouver en situation de gagnant et de perdant au fil de ses jeux. Gagnant, il agrémente sa mise initiale d’un gain calculé sur la cote. Perdant, il perd instantanément l’intégralité de sa mise. Afin de s’assurer un gain net après une série de jeux, ses gains accumulés doivent impérativement être supérieurs au montant des mises engagées.

La modicité des gains au jeu simple impose de rejouer à plusieurs reprises, donc  subir autant de prélèvements successifs, et de s’exposer fréquemment à la perte. A la première perte la mise initiale est perdue, si plusieurs pertes se succèdent sans se ‘refaites’ par des gains, il faut réalimenter le compte joueur. Ce tour de passe-passe du recyclage, au nez du parieur, c’est la botte secrète du pari mutuel à la française. Absorbé par ses jeux, le parieur fixe son attention sur ses gains - mise majorée de la cote -, ou sur ses pertes qui emportent alors toutes ses mises. La cote, affichée pour un euro de mise, est calculée à partir de la valeur totale des enjeux, déduite du montant du prélèvement. Le prélèvement ne transparaît pas, l’escamotage est impeccable, opaque et silencieux. Confiné dans sa bulle, le joueur n’y pense même pas, tout compte fait il s’en fiche : la réunion du jour terminée, gagnant ou perdant ‘demain sera un autre jour’, le dicton anesthésiant des turfistes tempère les émotions.    

Plus la cote servie est élevée, plus le joueur dispose de marge pour rejouer sans risquer sa mise. A 2/1€ gagnant, il peut rejouer une fois 1 euro, sans risquer de perdre sa mise initiale. Mais en-dessous de ces 2/1, par exemple une perte à 1.6/1, il perd 40 centimes d’euros. Même Simplet, celui de Blanche-Neige et des Sept Nains, le comprendrait. A 3/1, il peut rejouer deux fois 1 € avec le même niveau de risque ; à 4/1, il peut rejouer 3 fois 1 € et ainsi de suite. La neutralité de l’opérateur de jeu (le PMU) est évidente dans ce mécanisme : à chaque cycle, il perçoit son prélèvement.

Mais si l’organisateur des courses (les Sociétés mères) propose un nombre de courses en croissance, l’opérateur de paris ne peut que s’en réjouir : ses occasions d’encaisser ses prélèvements s’accroissent en proportion... Avec une conséquence non négligeable pour les parieurs : la dispersion croissante des enjeux sur différentes formules de paris, la dilution des masses d’euros en jeux sur plusieurs courses, qui se traduisent par une baisse de la cote moyenne des chevaux favoris  – par définition les plus joués, les favoris  –. Sa capacité de recycler ses gains décroit d’autant qu’ils sont plus faibles et, en parallèle, s’accroissent les occasions de perte et la perspective de remettre la main à la poche pour abonder son compte.

C’est exactement ce qui s’est passe : la croissance exponentielle du nombre de réunions Premium a plus que doublé en cinq ans (7 714 en 2009, 16 428 en 2014). Et cette croissante s’est faite par l’ouverture aux paris de courses PMH de moindre qualité qui, bien sûr, augmentent la probabilité d’échecs des parieurs ; pis encore, sur les 2 793 courses étrangères (en 2014), parfois courues aux antipodes par des chevaux inconnus, qui en font de véritables loteries, retransmises au moindre coût, où le parieur engage ses mises les yeux bandés !

Les propriétaires et les professionnels n’ignorent rien des subtilités du recyclage et des incitations à la perte. Ils n’hésitent pas à passer outre aux règles de l’Art et le code des courses censés protéger les turfistes. Au galop, Monsieur Gérard-Elie Sabathier, propriétaire-éleveur, l’écrit naïvement et le titre de son Point de Vue dans Paris Turf, se suffirait à lui-même – « Autorisons les chevaux à faire le tour ! »si le développement de sa réflexion ne méritait le détour : « Autoriser les chevaux à ne pas défendre leurs chances à fond et donc épargner les commissaires d’appliquer un règlement (article 76) inadapté et hypocrite : ‘il est interdit de faire partir un ou plusieurs chevaux dans une course sans avoir l’intention de la gagner’.» Au trot, pour contrer les effets négatifs de la séparation des masses d’enjeux sur le web et des Bars-Tabac-PMU, le 10 décembre 2015, les jockeys/drivers du meeting de Vincennes n’ont pas hésité à améliorer les résultats de épreuves afin d’éviter l’effondrement des cotes sur le web – la démonstration sera probante dès la fin du meeting  –.

L’opérateur des paris peut aussi contribuer activement au recyclage, d’autant plus facilement qu’il agit de concert avec l’organisateur des courses  – par exemple, pour fixer la qualité et le nombre de chevaux engagés sur une épreuve qui permet tel ou tel type de formule de jeux (les jeux complexes, Quinté + et Pick 5 supposent le plus possible de compétiteurs).

La valse des occasions de parier, les mille et une flexibilités et autres bonus du Quinté+, a généré de multiples innovations tapageuses des formules de jeux : l’élargissement des mises ‘flexi’ de plus en plus fractionnées ; la possibilité de jouer au 2 x 4 et au Multi sur toutes les courses (2011) ; la création du Pick 5 (un par réunion en janvier 2012 – 2 ou 3 depuis le 1er janvier 2016) ; les bonus de 20 % des jeux gagnants sur hippodrome (2012-2014). Tant et tant qu’il s’est trouvé nécessaire, tout récemment, de concentrer les Trio, pour tenter de relancer les trois formules ternaires existantes et littéralement asphyxiées par la dispersion des mises, voire leur extinction sur certaines courses !

Les effets de cette débauche de courses de midi à minuit et de formules de jeux sont connus de tous : l’éparpillement des masses, la baisse des cotes et le tourniquet d’un recyclage affolé comme girouette par grand vents. De tous..., sauf apparemment des turfistes qui persistent à jouer car, de telles mesures incitatives lancées à l’emporte-pièce ne peuvent que détériorer leurs finances personnelles. Ils semblent l’ignorer.

L’obstination aveugle des Institutions est condamnable. La perte d’un million cinq cent mille joueurs en une décennie est compensée par une compression de plus en plus insistante sur les derniers supporter des courses hippiques. Alors que le renouvellement de l’effectif parieur n’est plus assuré, l’accoutumance de ceux qui restent est délibérément stimulée.

.

Monsieur Bélinguier, le prince des magiciens du recyclage s’en est allé. L’année de sa prise de fonction à la tête du PMU, en 1997, le Produit Brut des Jeux (PBJ) était de 1 milliard 600 millions d’euros, prélevé sur les mises de six millions de joueurs au moins. Depuis quatre ans, ce fâcheux PBJ flirte, chaque année, avec les 2 milliards 450 millions d’euros..., prélevés sur 4.5 millions de joueurs environ. L’ère Bélinguier s’achève sur un prélèvement supplémentaire de 850 millions d’euros annuels supporté par un nombre inférieur de 1,5 millions de joueurs.

Avec, soigneusement attirés à l’écart, bien isolés de cette masse par millions des joueurs anonymes et occasionnels du Quinté+ quotidien..., quatre ou cinq cents mille hussards noirs du turf, les invétérés des courses alimentaires du course à course habilement escamotés par l’omerta du milieu, les piliers de bistrots des Bars-Tabacs-PMU enlisés au ban de la société bien-pensante. La morale publique conditionnait l’autorisation des courses hippiques à la protection des joueurs qu’elle fustigeait. L'insolent slogan « On parie que vous allez gagner », disparait des publicités du PMU et ‘Easypari.fr’ se propose désormais de former les novices –s’il fonctionnait, ce qui n’est pas le cas ! – ; ‘Evalujeu.fr’, camouflé aux fins fonds du web, dévoile les dessous des tous perdants de la machine à bâtir des enjeux (sicM. de Bellaigue)... Une médicalisation, qui ne se dit pas, des perdants compulsifs les ‘vicieux’ de la morale publique d’hier –. Nous y reviendrons !

Sous tous ces habillages subtils, le scandale de la machine à bâtir des enjeux recyclés subsiste. Il finira bien par alerter les citoyens. L’Institution hippique fera ce qu’elle pourra.

Pour son départ à la retraite, Monsieur Bélinguier confiait ‘sa vision des courses’. C'était en octobre dernier : « Ayez confiance dans les courses ! Nous avons un sport magnifique, certes nous traversons une période difficile mais soyez optimiste, nous sommes tous dans les courses des passionnés. Et bien portons cette passion. » ... En bandoulière, alors !

A.Gw 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.