Violences et euthanasies sur les hippodromes : qu’attend-t-on?

Ce 24 janvier 2016, c’était le jour du Cornulier sur l’hippodrome de Vincennes, la seule course au monté de l’année support de paris du Quinté+..., Quinté+ qui n’a pas été retransmis à la télévision, une première : « Merci aux dirigeants d'avoir "merdé" la négo" des retransmissions TV gd public, twittera Patrick Lanabère, éditorialiste du Veinard... Ce Cornulier est une contre-publicité visuelle.»

Le Cornulier est le pendant, au trot monté, du célèbre Prix d’Amérique, au trot attelé, qui se courra dimanche prochain. Ces compétitions phares sont censées opposer les meilleurs concurrents du moment à l’issue du meeting d’hiver sur l’hippodrome de Vincennes. Des épreuves classées Groupe I, en haut de la pyramide des courses de sélection pour l’amélioration de la race équine, où les hongres sont exclus au grand dam de leurs propriétaires.  Le Cornulier attire un public plus averti que celui du Prix d’Amérique..., bien moins huppé que ceux du Diane à Chantilly où de l’Arc de Triomphe à Longchamp.

Dimanche dernier, l’édition 2016 était bouclée à mille mètres de l’arrivée : quatre des cinq premiers favoris se traînaient dans un peloton mené par des concurrents de moindre qualité. Les jockeys en tête de course réalisent alors que l’une des allocations substantielles leur est promise : 315 000 euros au premier, 175, 98, 56, 35, 14 et 7000 euros pour les suivants ; reste à départager la petite dizaine de chevaux en position pour la victoire à l’entrée de la ligne d’arrivée. Les cavaliers sortent les cravaches et une avalanche de coups active la débandade des chevaux, sur toute la largeur de la piste, jusqu’au poteau d’arrivée 13 coups au vainqueur, 13 aussi à son second, 17 au troisième, 18 au quatrième, 7 au cinquième .

Il existe quelque part sur le web une photo terrible de la jument victorieuse, Scarlet Turgot, seule rescapée du lot des premiers favoris, lorsqu’elle passe sous le cercle rouge du poteau d’arrivée..., l’éclat apeuré de son regard, l’œil à la renverse rivé sur le bâton du jockey qui la menace debout sur ses étriers..., la tête et l'encolure tendues à l’extrême vers l’horizon où elle se projette de son mieux, tout au bout de sa fuite éperdue, malgré l’entrave du mors d’acier qu’elle serre à la folie, toute la denture crispée sur ses peurs...

 Le code des courses interdit plus de dix coups de cravache mais les commissaires l’ignoreront superbement, se garderont de sanctionner..., ou si peu. Surtout ne pas contrarier les parieurs naïfs et les spectateurs béats qui se félicitent de la beauté de cette précipitation affolée des six ou sept trotteurs à peine séparés de deux longueurs sur la ligne d’arrivée. Sur les réseaux sociaux, les commentaires niais saluent la jouissive tension nerveuse du résultat incertain, la belle excitation du parieur si longtemps contenue par l’incertitude du gain ou de la perte. Qu’importe la médiocrité de la performance sportive (réduction kilométrique de 1’12’’90 aux quatre premiers)... Qu’importe l’affreuse ligne droite d’une horde haletante aux allures chancelantes sous les cravaches à la volée... Qu’importe le maintien après enquête du grand favori défaillant – tout juste bon pour la septième allocation à 7 000 euros -.

 

Les violences aux animaux ne se résument pas à ces volées de cravaches qui d’ailleurs n’émeuvent pas plus que ça les socioprofessionnels. A Beaumont-de-Lomagne, en juillet 2013, l’entraîneur Yannick Henry et l’un de ses lads s’étaient acharnés sur les flancs de leur récalcitrante Violette Sarthoise devant les caméras d’Equidia. Le jour où l’entraîneur devait se présenter devant la commission disciplinaire de Cabourg, qui le réprimandera de quelques semaines de suspension, Le Parisien titrait : ‘Yannick Henry a reçu des menaces de mort’, un titre qui évitera bien opportunément d’attirer l’attention du lecteur lamda sur les violences infligées par un entraîneur d’écurie de courses à l’une de ses pensionnaires.   

Le meeting de Pau 2015-2016 suscite actuellement des débats vigoureux, ‘Pau : la boucherie’, sur le site de Courses France. L’affaire concerne le cross-country du 19 décembre dernier pieusement passé sous silence par la presse et le milieu hippique. Et pour cause : huit des seize chevaux partants, qui avaient chuté tout au long du premier tour du parcours, s’étaient regroupés en une petite horde en liberté sur l’hippodrome. L’arrêt de l’épreuve aurait été légitime..., mais supposait le remboursement des parieurs. A l’avant dernier virage du second tour, les chevaux en liberté sont venus percuter le peloton qui s’apprêtait à disputer l’arrivée. Trois concurrents franchiront la ligne, treize sont tombés, deux chevaux seront euthanasiés sur place. Et l’on ignore le sort réservé aux animaux blessés à leur retour aux écuries ; un turfiste blogueur sur Courses France aurait même comptabilisé dix-huit euthanasies sur la durée du meeting !... Des disparitions au moindre coût, les pertes étant compensées par les sociétés d’assurance.

Depuis des années, l’accroissement constant du nombre de courses est le levier d’incitation préféré du PMU pour influencer les parieurs au recyclage immédiat et répété de leurs gains, jusqu’à perdre toutes leurs mises qu’ils réalimentent alors de cet argent frais si indispensable au bon fonctionnement de la fameuse machine à bâtir des enjeux – selon la belle expression de Monsieur de Bellaigue, président de la Société mère du Trot –. Cette croissance folle du nombre de courses PMU est une simple mutation d’épreuves déjà existantes, mais de bien moindre qualité, de courses de kermesse provinciales jusqu’alors réservées aux chevaux de moindre niveau. Le programme s’est étoffé de cinq mille neuf cent vingt-et-une courses françaises (5921), en cinq ans ; les voyages d’un hippodrome à l’autre sont désormais incontournables ; la grille des retransmissions télévisées d’Equidia peut débuter à 10 heures du matin et se terminer vers 22 heures. Or l’effectif du cheptel français n’a pas évolué en conséquence et aurait même plutôt tendance à se contracter. Or les professionnels se plaignent des fatigues accumulées par le personnel comme par les animaux.

La machine à bâtir des enjeux de M. de Bellaigue finira bien par tuer les courses ! Mais qu’attend-t-on pour sauvegarder les chevaux en souffrance ?... Les compétences des associations de défense des animaux s’arrêteraient-elles aux enceintes des hippodromes ?

 

A.Gw

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